Frankétienne

Publié: 30 janvier 2013 dans N11. Le Désordre, S.-D n° 11

Frankétienne :
un condamné à norme s’est échappé
par Rafaël Lucas

Avec des titres en français tels que Ultravocal (1972), L’Oiseau schizophone (1993), H’Eros-Chimères (2002), La Diluvienne (2005), Galaxie Chaos-Babel (2006), Mots d’ailes en infini d’abîme (2007) et des titres en créole haïtien tels que Dezafi (1975, réécrit sous le titre Les Affres d’un défi en 1979), Pèlen-Tèt (Le piège mental, 1978) et Adjanoumelezo (1987), l’œuvre de l’Haïtien Frankétienne se présente sous des résonances énigmatiques. Elle intrigue d’autant plus qu’elle traîne un parfum d’illisibilité stimulante, voire d’univers chaotique. Le terme chaotique est d’ailleurs l’un de ceux qui reviennent le plus souvent, à côté de flamboyant, indéchiffrable, déroutant et pyromane lexical.

Une histoire chaotique
L’œuvre de Frankétienne, qui débute en 1964, s’inscrit dans un contexte précis de l’histoire et de la littérature haïtienne. En pleine Guerre froide, la décennie 1960 correspond aux tragiques années de la dictature « sous-développante » du docteur François Duvalier ou « Papa Doc » (1957-1971), caractérisée par une répression sanglante reposant sur l’usage banalisé de la torture, pratiquée principalement par la redoutable milice civile des Tontons Macoutes (croque-mitaines, ogres). Le bilan est terrible : plus de 26 000 morts en treize ans et un exil massif d’environ un million d’Haïtiens fuyant la violence d’État, les cyclones, les campagnes appauvries et les villes délabrées. Le régime à caractère totalitaire de Duvalier père (le « fascisme tropical » pour Frankétienne) replongeait le pays dans une période tourmentée.
De l’indépendance acquise en 1804 (après 13 ans de guerre, 1791-1803) à l’occupation américaine (1915-1933), Haïti avait connu 26 gouvernements, dont 25 chefs d’État militaires. Après l’ère duvaliériste, le pays a été très affaibli par le régime instauré par le Père Aristide, un « curé des bidonvilles » à la phraséologie débordante de messianisme social. Aristide s’était rapidement métamorphosé en despote, utilisant lui aussi une milice civile connue sous le nom de Chimères (imprévisibles, en créole haïtien). La chute du Père Aristide (« Papa Titid ») en 2004, a ouvert la voie à une sombre période de dérive politico-maffieuse qui a favorisé une certaine « industrie du crime », en termes de trafic de drogue et de kidnapping. L’enchaînement de ces périodes troublées a probablement influencé chez Frankétienne une perception dramatique, convulsive ou chaotique de l’histoire d’Haïti.

L’île de Mascarogne
Dans le domaine littéraire, au cours des années 60, on constate l’épuisement de trois littératures de la positivité : l’indigénisme haïtien, un courant marxiste et le réalisme merveilleux incarné en Haïti par Jacques-Stéphen Alexis, torturé à mort en avril 1961. La figure du tyran totalitaire et carnavalesque chez Frankétienne est synthétisée dans Miraculeuse (2003) par un personnage grotesque au nom imprononçable de Mégaphallozoconzodingonzomiganzomitanzolocozococolo, un « homo maleficus », animé par « le lithium de la rage », terrifiant leader de l’île de Mascarogne (mot-valise formé de mascarade et charogne). De l’imaginaire du Vaudou, l’auteur a gardé une impressionnante cohorte d’êtres maléfiques, de diables volants amateurs de chair humaine (vlangbendeng, zòbòp, bizangos). Ce sont les métaphores des forces de répression et des potentats locaux visant à zombifier une population fragilisée par la misère. Quant au milieu naturel, c’est un environnement de « chaos-Babel » qui est décrit : une terre en transe ballotée entre la démence des cyclones meurtriers, la violence des torrents d’eaux boueuses dévalant les montagnes érodées (lavalas en créole) et la prolifération insensée de « myriaderies » de microbes.

L’anti-tradition moderniste
Du point de vue personnel, l’écrivain a été durablement affecté par les conditions de sa naissance : il est le fruit du viol d’une jeune paysanne par un industriel américain, comme il le rappelle souvent dans ses interviews. Toute son œuvre est traversée par le rejet viscéral des figures autoritaires, la dénonciation virulente de l’oppression et une attitude iconoclaste vis-à-vis des règles, formes et normes dans le domaine littéraire. Dans Miraculeuse, il pourfend « la rationalité rigoureusement exclusiviste, intellectualiste, académique, analytique, régulatrice et réductrice. [1] » Pour l’écrivain, le discours de l’ordre, très prisé dans les dictatures, a souvent justifié la monstruosité dans les faits. Au fond du labyrinthe, qui est l’exemple même de l’ordre géométrique à satiété, on trouve le Minotaure, incarnation du désordre le plus scandaleux. En conséquence, entre la lisibilité assassine de l’ordre et l’imprévisibilité contenue dans le désordre, il choisit le désordre. Il est en cela un brillant héritier de la tradition subversive (ou anti-tradition, pour reprendre le terme d’Apollinaire) qui caractérise les avant-gardes littéraires européennes, bien avant le Dadaïsme de 1916. Il assume l’héritage de toute une anti-tradition nourrie de polémique, de gabegie expérimentale et d’esprit ludique : Mallarmé, Dada, Robert Desnos, André Breton, Jacques Prévert, Raymond Queneau, Georges Pérec. Il faut y ajouter Rimbaud et Lautréamont ainsi que le Brésilien Osmans Lins (Avalovara [2]) et surtout le Joyce de Finnegans Wake (1939), œuvre qui a largement inspiré le monumental Adjanoumelezo de Frankétienne écrit en créole haïtien. Dès le premier roman de l’auteur, Mûr à crever (1968) [3], il répartit dans la masse fictionnelle de la plupart de ses livres de nombreux commentaires sur sa pratique de l’écriture. Ainsi, par exemple, écrit-il dans Brèche ardente (2005) :
« Un ouragan de cadavres exquis balayant les contraintes formelles, les normes traditionnelles, les habitudes mentales improductives, les stéréotypes classiques, le dogmatisme idéologique, l’intellectualisme infertile, le rationalisme castrateur, les servilités inhibitrices, le plâtrage poussiéreux des clichés infects, les fadaises répugnantes, les débilités gluantes, le mazoratisme [4] délétère et les pratiques mortifères [5] ».

La galaxie Chaos-Babel
Plusieurs chercheurs ont insisté sur le choix d’écriture du désordre ou du chaos opéré par Frankétienne (Dominique Chancé, Jean Jonassaint, Marie-Edith Lenoble). Outre la cohérence entre le parcours biographique de l’auteur et son héritage de théorie littéraire, l’esthétique du désordre dépasse largement l’adhésion à des courants littéraires. Il s’agit d’un choix qui imprègne le mode d’existence de l’auteur et la totalité de son œuvre. À partir du livre Ultravocal (1972), l’écrivain (qui est passé de Frank Etienne à Frankétienne) donne un nom à sa conception de la littérature, le spiralisme, théorie qu’il partage initialement avec le poète René Philoctète et le romancier Jean-Claude Fignolé. Il continuera seul l’aventure désignée par la suite sous le nom de Spirale. Derrière cette métaphore organisatrice de son œuvre, l’écrivain use d’un puissant dispositif créateur. Puisque le monde est essentiellement chaosmos, d’après le concept popularisé par Joyce dans Finnegans Wake, il convient d’exploiter les virtualités créatrices contenues dans le hasard, l’inconscient, l’aléatoire, l’incertitude. Il faut donc « assassiner » la transparence, liquider l’économie linguistique au profit d’une « chaos-nomie » riche en ramifications pour l’interprétation, comme le suggère la « théorie du rhizome » de Deleuze et Guattari, exposée dans un livre complexe, Mille Plateaux (1980), qui a largement inspiré le Chaos-Monde d’Edouard Glissant. À partir du monumental L’Oiseau schizophone, 812 pages, Frankétienne publiera plusieurs ouvrages volumineux : Miraculeuse, 814 pages, une réédition d’Adjanoumelezo (en 2005), 540 pages, et Galaxie Chaos-Babel (2006), 814 pages. La monumentalité de ces œuvres répond à plusieurs besoins de l’auteur : donner de l’espace à un certain vagabondage générique (roman, poésie, théâtre, chroniques, adages, théorisation littéraire, etc.), laisser libre cours à la dérive de l’imagination, suivre parfois uniquement la recherche des sonorités à partir d’une sensation sonore agréable (comme dans le jazz), rendre compte de la « multipolarité » du monde et des rapports entre imaginaire et réalité. Le hasard organise la collision et la collusion du sens désormais éparpillé dans une fragmentation de lignes brisées. La fantaisie imprévisible a supplanté les récits linéaires, avec intrigue et cohérence immédiate. L’exemple qui fera date en littérature est L’Oiseau schizophone. La ligne en spirale d’un semblant de récit disparaît dans la masse des pages submergées de signifiants basés sur la création permanente de mots entièrement inventés par l’auteur :
« Nous avions attendu la mogaduse avant d’exaluser les jodices du barataclezt de magraler les zagribailles du voyage, avant de poursuivre la quête vers l’ilorême, quelque part en dehors des frontières de l’hybophylaxe [6]. »
Ce procédé avait déjà été expérimenté sous une forme ludique et très partielle par Henri Michaux, dans le poème « Dimanche à la campagne » figurant dans le recueil Plume (1938) :
« Une vieille paricadelle ramiellée et foruse se hâtait vers la ville [7]. »
Chez Frankétienne, la création lexicale suit une économie linguistique de la surproduction pendant environ huit cents pages. Toutefois, ce qui est une brève escapade ludique chez Michaux devient une odyssée du déroutement chez Frankétienne car ce livre est l’œuvre de l’intellectuel Philémond Prédilhomme qui a écrit un ouvrage illisible, afin de perturber un dictateur voulant contrôler la pensée, y compris l’inconscient et les rêves, dans son pays. Prédilhomme a été condamné par le tyran à manger son livre page par page.
Quant aux mots du désordre, ils pullulent chez Frankétienne : les mots à consonance biblique (Babel, Apocalypse), les dérèglements de la nature (cyclones, inondations), les mots du créole haïtien francisés, lòbèy, embrouillamini, devenu l’orbeillerie, koudjay, bacchanale, devenu coudjaillerie et deblozay, scandale, devenu déblosaille. Les termes venus du vaudou sont nombreux, en particulier kandjanwoun, sarabande et adjanoumelezo, bouquet final. Les termes carnavalesques sont aussi présents (mardigrature) ainsi que des mots-valise comme magmagrouillerie, panthéon mégavrotique. Pour ce qui est des personnages, outre les intellectuels rebelles, comme Prédilhomme ou Foukifoura dans la pièce de théâtre éponyme, il faut citer le saisissant Papaguédé dans Adjanoumelezo. Le guédé est un personnage du vaudou qui se manifeste lors des fêtes de la Toussaint. À l’instar du fou du roi en France (de Philippe V à Louis XIV), le guédé à l’accoutrement ridicule peut quasiment tout dire, aborder les sujets graves ou très licencieux. Dans Adjanoumelezo, seul le guédé laisse vagabonder une parole apparemment chaotique mais libérée de tous les contrôles.
Le chaos évoque généralement l’idée de confusion ou de magma originel, une masse informelle semblable au tohu-bohu (tohu va bohu en hébreu) d’avant la Genèse, avant que la mise en ordre du cosmos par la création divine ne vienne y mettre un terme. Il évoque également l’anarchie angoissante ou absurde régie par les aléas du hasard. Chez Frankétienne, le terme garde ces significations négatives mais il s’enrichit d’autres sens. Il est associé à un tourbillon d’énergie brownienne, brouillonne mais synonyme de profusion vitale. Vu que l’excès d’ordre peut être porteur d’asservissement et d’appauvrissement de l’imagination, le désordre est perçu par l’auteur comme un espace de liberté qui échappe à la frénésie de contrôle de tous les « Big Brother » à la boulimie totalitaire. Comme souvent dans l’art moderne, dans le jazz ou dans la peinture du Cubain Wifredo Lam, les ellipses, les dissonances et la quantité véhiculent un sens à construire, car il ne se livre pas immédiatement. Cependant, l’écriture hors normes de Frankétienne ne relève pas de la provocation d’école littéraire ou d’une anarchie nihiliste. Comme il le rappelle dans Miraculeuse, il est « écrivain dans un pays écrasé sous le poids de l’analphabétisme [8] ». Il ne s’enferme pas dans une simple « esthétique du chaos » ni dans un labyrinthe sémantique. Tout en prônant la « transmutation poétique » pour éviter la « phagocytose » du conformisme, il témoigne en permanence d’une conscience exacerbée de la violence de l’histoire et du scandale causé par les désordres politiques, économiques et écologiques.

Notes :
1. Frankétienne, Miraculeuse, Port-au-Prince, Imprimerie des Antilles, 2003, p. 652.
2. Osman Lins, Avalovara, œuvre brésilienne inclassable, écrite en 1973, traduite en 1975 par Maryvonne Lapouge, aux éditions Denoël. Il s’agit d’un roman mêlant amour, aventures et rapports compliqués avec l’espace et le temps. L’œuvre a été saluée pour sa prouesse technique, en termes de construction.
3. Frankétienne, Mûr à crever (1968), Bordeaux, Ana Edition, 2004. Le roman raconte l’itinéraire de deux personnages, Paulin et Raynand qui ne sont en fait qu’une seule et même personne engagée dans un parcours schizophrénique.
4. Mazoratisme : mot formé du mot haïtien mazora (médiocre, minable)
5. Frankétienne, Brèche ardente, Port-au-Prince, Media-Texte, 2005, p. 5-6.
6. Frankétienne, L’Oiseau schizophone, Paris, Éditions Jean-Michel Place, 1998, p. 152.
7. Henri Michaux, « Un dimanche à la campagne » dans Plume précédé de Lointain intérieur, (1938), Paris, Gallimard, 1963, p. 135.
8. Miraculeuse, op. cit., p. 770

Pour en savoir plus...

Haut de pageRetour au sommaireRetour à l’accueil
Utilisation des articles

Sens Dessous N° 11 couv1 pte

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s