Fabien Perrin – Sur la trace des zombies (Sens-dessous – Philosophie)

Publié: 13 mars 2013 dans N10. Trace[s], S-D n° 10
Sur la trace des zombies

par Fabien Perrin

Notre pensée serait majoritairement inconsciente. Voilà ce que suggèrent les travaux de la psychologie et des neurosciences cognitives. Les zombies désignent ainsi des opérations mentales sans conscience. L’inconscient ne serait plus alors que le simple négatif de la conscience, et la vie consciente un épiphénomène…

Nous sommes empreints de nos expériences car les cellules de notre corps, et plus particulièrement les neurones, « retiennent » les effets provoqués par les rapports de l’être à son environnement. Les expériences sensorielles et mentales laissent des traces mnésiques qui formeront une unité et une identité psychiques et garantiront une meilleure adaptation aux situations futures. Avec l’âge, nous restons pour autant perméables aux nouvelles expériences car le cerveau est capable de plasticité, c’est-à-dire d’apprentissages nouveaux qui modifieront sa structure : la mémoire est donc ce qui est conservé et sans cesse reconstruit. Ces modifications structurelles sont le reflet d’une grande variété de souvenirs, les uns restituables automatiquement comme nos habilités motrices (faire du vélo), les autres nécessitant un effort plus ou moins grand de concentration pour les rappeler (comme la date de la Commune de Paris). Ceci pourrait suggérer que le rappel de certaines traces est sous la dépendance stricte de leur prise de conscience concomitante. Néanmoins, les travaux de la psychologie et des neurosciences cognitives montrent que ces mêmes traces restent accessibles sans conscience, rendant possibles des opérations mentales complexes dans les situations où nous sommes inconscients (comme comprendre des mots pendant que nous dormons). Ces processus inconscients pourraient être vus comme des agents zombies, c’est-à-dire des opérations mentales et neuronales spécialisées dans certaines fonctions précises (percevoir le langage, par exemple) et indépendantes de toute élaboration consciente. La possibilité d’utiliser les traces mnésiques pour effectuer des opérations mentales complexes, sans représentation consciente concomitante, suggère que notre vie mentale, notre pensée, est très majoritairement inconsciente.

Longtemps, il a été difficile de définir ce qu’était biologiquement une trace mnésique. William James avança, au milieu du XXe siècle, que c’était l’existence même des voies nerveuses qui assurait la conservation de la trace et que leur excitation en assurait le rappel. On doit à Donald Hebb les fondements des théories actuelles sur la mémoire et la plasticité cérébrale. Il découvrit que l’apprentissage était à l’origine de changements au niveau même des synapses, c’est-à-dire au lieu même où les neurones échangent leurs informations. La cellule nerveuse ne serait donc pas l’unité de stockage, mais ce serait le lien entretenu entre les neurones qui supporterait la trace mnésique. En effet, Hebb développa l’idée que deux neurones en activité au même moment créent ou renforcent leur connexion, de sorte que l’activation de l’un par l’autre sera plus facile à l’avenir. C’est ce qu’on appelle la synapse de Hebb, considérée actuellement comme le mécanisme de base de l’apprentissage. D’un point de vue macroscopique, c’est-à-dire à l’échelle du cerveau, il n’y aurait pas une structure unique de la mémoire. S’il est vrai que certaines régions cérébrales sont très spécialisées dans l’encodage de l’information, comme l’hippocampe, la rétention à long terme et le rappel de la trace mnésique sont soutenus par de vastes réseaux neuronaux distribués principalement dans le cortex. Enfin, la trace mnésique est latente, dans la mesure où son existence ne peut être mise en évidence que lorsqu’un réseau de plusieurs neurones interconnectés est activé. Plusieurs souvenirs peuvent être encodés à l’intérieur du même réseau de neurones par différents patterns de connexions synaptiques. De même, un souvenir peut faire appel à l’activation simultanée de plusieurs réseaux de neurones répartis dans différentes structures cérébrales.

Les traces mnésiques diffèrent par leurs aspects temporels et qualitatifs. Une information peut être stockée et récupérée pendant une durée plus ou moins longue (mémoire sensorielle ou immédiate, mémoire à court terme, mémoire à long terme) et correspondre à des expériences de natures différentes. Dans ce dernier cas, on distingue généralement ce qui est rapportable (mémoire déclarative ou explicite) de ce qui ne l’est pas (mémoire non-déclarative ou implicite). La mémoire déclarative est encodée sous forme de symboles et peut être exprimée par le langage. Elle est le reflet des événements que nous avons personnellement vécus en un lieu et à un instant donné (mémoires, épisodique et autobiographique), comme celui de nos connaissances du monde (mémoire sémantique). La mémoire non-déclarative est encodée de façon automatique et ne nécessite pas les efforts de rappel nécessaires à la mémoire explicite (lorsqu’on fait du vélo, on ne doit pas se rappeler explicitement comment on pédale). Elle est le reflet de nos habilités motrices et de nos savoir-faire (mémoire procédurale), de nos conditionnements acquis par associations et des automatismes de perception acquis par l’expérience (effet d’amorçage).

L’intervention de notre volonté dans l’acquisition et/ou la restitution de certaines traces et l’automaticité d’acquisition et/ou de restitution pour d’autres traces poussent certain(e) s chercheur(e) s à considérer la mémoire déclarative comme étant consciente et la mémoire non-déclarative comme inconsciente. Or, les liens entretenus entre mémoire et conscience sont beaucoup plus complexes que cette simple dichotomie. Une trace acquise sans expérience consciente peut influencer un jugement conscient : un visage souriant présenté de façon subliminale (sans qu’on le perçoive consciemment) va nous pousser à juger ce même visage présenté ultérieurement de façon positive. Inversement, l’intervention des processus conscients dans les actes de mémoire ne préfigure pas forcément de leur expression ultérieure dans un cadre conscient : des traces acquises consciemment peuvent guider des comportements inconscients. Nous avons toutes et tous fait l’expérience, par exemple, d’un épisode de notre vie qui s’exprimait spontanément dans un rêve. Ces observations posent la question du réel niveau de dépendance entre mémoire et conscience, et particulièrement de la complexité des opérations mentales réalisables à partir des traces sans conscience. Doit-on être conscient pour pouvoir effectuer des processus cognitifs qualifiés de « hauts niveaux », comme comprendre le sens des mots dans une phrase ? Ou est-ce que les traces peuvent être interrogées et nous permettre de percevoir des éléments complexes de notre environnement (comme le langage) lorsque nous ne sommes pas conscients ? En effet, pour percevoir et identifier un événement sensoriel, il est nécessaire de réactiver ce que nous avons retenu préalablement de notre environnement par ce qui est vu ou entendu (sinon nous ne serions capables que de sensations). Pour le dire plus simplement, est-ce que la trace mnésique peut être accessible sans prise de conscience et nous permettre de percevoir inconsciemment, ou s’endort-elle avec notre conscience ?

Cette question a été abordée dans différentes situations où la perception consciente d’un événement sensoriel était réduite ou abolie. C’est le cas à l’état d’éveil par présentation subliminale (c’est-à-dire sous le seuil de perception consciente) lorsque des stimulations sont « cachées », par exemple, en les présentant très brièvement (durant 50 millièmes de seconde). C’est aussi le cas au cours du sommeil, lorsque des sons sont présentés et qu’ils ne réveillent pas la dormeuse ou le dormeur. C’est enfin le cas chez les patient(e) s avec un trouble de la conscience, comme dans le coma, à qui on présente des stimulations sensorielles. Dans toutes ces situations, le cerveau peut encore réagir aux stimulations sensorielles présentées. Grâce aux techniques de l’électroencéphalographie ou de la neuro-imagerie, il a été montré que, dans ces situations d’inconscience, les stimulations évoquaient des réponses cérébrales parfois très similaires à celles que l’on observe dans les états conscients. Ceci suggère que nous ne sommes pas hermétiques à notre environnement sensoriel lorsque nous n’en avons pas conscience, mais au contraire que nous pouvons continuer à percevoir, c’est-à-dire réactiver les traces mnésiques pour reconnaître notre environnement.

Si la possibilité de percevoir inconsciemment est maintenant largement acceptée par la communauté scientifique, en revanche certain(e) s chercheur(e) s considèrent que, dans ces conditions, nous ne pouvons percevoir que des éléments simples, élémentaires, de la stimulation sensorielle. Elles et ils défendent l’idée que nous pouvons percevoir des formes, des couleurs, des phonèmes du langage parlé, etc., mais que nous ne pouvons pas accéder à leur sens intrinsèque, à leur identification complète. Or, depuis une dizaine d’années, des travaux suggèrent tout le contraire. Nous pourrions, selon ces études, accéder aux traces lexicales (le dictionnaire interne) des mots de façon inconsciente, c’est-à-dire comprendre le sens de phrases en dormant, reconnaître son prénom dans le coma, identifier si un mot est associé sémantiquement au précédent en présentation subliminale. En d’autres termes, nous pouvons comprendre inconsciemment le sens des mots car leurs traces mnésiques restent accessibles sans conscience.

Certains chercheurs s’accordent même à penser que la très grande majorité des processus cérébraux se ferait sans conscience. En référence à la notion de zombie, développée par les philosophes pour imaginer des entités théoriques qui ont les mêmes comportements que nous dans les mêmes situations mais sans expérience phénoménale, Crick et Koch (2001) proposent l’existence d’agents zombies, processus non conscients, rapides, stéréotypés et préalables à la conscience. Contrairement aux philosophes dualistes qui ont développé la notion de zombie pour défendre l’existence d’une conscience phénoménale ineffable et irréductible (les « qualia »), Crick et Koch se servent de la notion d’agents zombies pour défendre l’idée que la conscience a une existence physique. Selon eux, les agents zombies seraient des modules effectuant des opérations en dehors de tout contrôle conscient. Les agents zombies seraient spécialisés par exemple pour certains types de stimuli (dans la perception) et « surentraînés », c’est-à-dire seraient des sortes de réflexes corticaux. Ce serait leur mode d’activation (une synchronisation des activités neuronales au sein de vastes réseaux) qui conditionnerait la prise, ou non, de conscience. Dans un mode désynchronisé, les agents zombies seraient responsables de processus (perceptifs, moteurs) inconscients. Dans un mode synchronisé, l’activation des agents zombies serait accompagnée d’une meilleure communication entre eux et avec les centres de décision du cerveau, ce qui permettrait une prise de conscience (perceptive, par exemple). Ce mode interviendrait seulement dans les situations plus inhabituelles ou plus complexes, qu’elles soient réelles ou imaginaires, et nous permettrait alors de réagir de façon non stéréotypée, il serait indispensable pour élaborer un plan ou choisir parmi plusieurs possibilités. Dans cette perspective, la fonction de la conscience serait de résumer l’état du monde à un instant donné, en construisant, à partir des mécanismes pris en charge par les agents zombies, une représentation unique et synthétique, transmise aux centres de décision du cerveau. Le contenu de la conscience correspondrait donc au contenu de ce résumé.

À la différence des structuralistes, qui considèrent que les représentations conscientes et inconscientes auraient des supports anatomiques différents, le modèle proposé par Crick et Koch stipule plutôt qu’elles émanent de processus neuronaux similaires et que c’est le mode de communication du réseau sollicité qui déterminera la prise ou non de conscience. Notre vie mentale pourrait être résumée à une multitude de processus neuronaux inconscients, des agents zombies, dont l’activation en synergie (en synchronie) conditionnerait la prise de conscience. Ce dernier mode ne serait qu’une expression minoritaire au regard des multiples processus inconscients, qui seraient donc les contributeurs principaux de la pensée. Aussi, à la différence de certains modèles de la psychologie qui défendent l’idée que tout traitement cognitif complexe est conscient, les travaux récents sur la perception inconsciente suggèrent, au contraire, que les processus inconscients seraient riches et complexes. Les traces des mots, des idées, des concepts, peuvent être interrogées inconsciemment (en d’autres termes, les zombies pourraient comprendre ce qu’on leur dit !), probablement dans le but d’accélérer la vitesse de traitement cérébral et donc permettre l’analyse simultanée de différents événements sensoriels ou mentaux. Les phénomènes inconscients ne peuvent donc pas être vus comme de simples processus automatiques, réflexes et dépourvus de cohérence.

Plus généralement, l’inconscient ne peut plus être décrit comme la négation de la conscience, l’absence de jugement, l’ignorance, voire même la folie, c’est-à-dire comme quelque chose de péjoratif. Les processus inconscients sont au contraire structurés, capables d’une complexité et d’un haut niveau d’analyse, processus qui ont longtemps été attribués aux seuls phénomènes conscients. Nous nous éloignons donc du dogme de la psychologie et de la neurologie du siècle dernier, selon lequel l’activité psychique est élaborée totalement consciemment et que tout traitement cognitif s’accompagne nécessairement de conscience.

Bibliographie :
• Hebb DO, The organisation of behavior : a neuropsychological theory, New York, Wiley, 1949.
• James W., Principles of Psychology, New York, Dover Publication Inc, 2 vols, 1890 (1re édition).
• Koch C., À la recherche de la conscience : Une enquête neurobiologique, Odile Jacob, 2006.
• Naccache L., Le nouvel inconscient, Odile Jacob, 2006.
• Nicolas S., Mémoire et conscience, Armand Colin, 2003.

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