Philippe Chanson – Du son à la scription, la trace indélébile du nom (Sens-dessous – Social et politique)

Publié: 13 mars 2013 dans N10. Trace[s], S-D n° 10
Du son à la scription, la trace indélébile du nom

À propos d’une blessure héritée de l’esclavage
aux Antilles-Guyane

parPhilippe Chanson

S’il faut parler de « trace », celle que creuse le nom patronymique de tout individu en représente sans aucun doute un marqueur majeur. Et de surcroît fortement majoré lorsque ce nom est grevé d’une mémoire profondément blessée. Par quoi il faut entendre une mémoire traumatique qui, en plus de la souffrance qu’elle incarne, a longtemps été enfouie et même niée et occultée, ne donnant lieu à aucune reconnaissance, au point de n’avoir jamais pu être ni refermée, ni cautérisée, ni donc cicatrisée. Ce qui est le cas de la problématique que soulèvent nombre de noms patronymiques que l’on retrouve tant aux Antilles-Guyane que sur toutes ces terres créoles comme La Réunion et Maurice, chahutées de façon similaire par deux gros siècles d’esclavage.

Difficile en effet de postuler un emploi lorsque l’on porte, comme à l’île Maurice, le nom de Bonnarien ; difficile pour un chrétien de la Guadeloupe, actif dans son église, de s’appeler Satan ; pour un Guyanais de subir chaque jour l’affront de se nommer Zéro ; pour un écolier de La Réunion de devoir décliner son nom de Nabuchodonosor ; ou pour une Martiniquaise de porter celui de Coucoune qui désigne trivialement en créole le sexe d’une femme… Difficile aussi, pour tant d’autres familles créoles, de supporter les patronymes saugrenus, honteux ou injurieux tels : Anonyme, L’Inconnu, Passavoir, Cancan, Crétinoir, Bobèche, Trouabal, Vulgaire, Macaque, L’Imbécile, Marionnette, Macabre, Croquemort, Pasbeau, Baveuse, Lapuante, Grossiernez, Lavidange, Imazoute, Lanclume, Grossepièce, Labique, Betacorne, Malcousu, Lavable, Savon, Comestible, Paindépice, Soupapoule, Écumoire, Gouacide, Nègrobar, Gros-Désirs, Leunuque, Peccatus et autres Choucoutou, Pantalouf, Thrasibule ou Zonzon…

Une douleur linguistique
Plaisanterie ou vérité ? Il suffit de feuilleter l’annuaire téléphonique d’une seule de ces terres créoles pour connaître la réponse. Ces patronymes dégradants sont malheureusement authentiques. Ils ne sont pas de simples mots anodins, parce que ces mots qui signent et tracent l’en-soi et le pour-soi de la personne, en un mot l’être, sont performatifs et donc agissent. Comme le pose Judith Butler, « ce langage pourrait-il nous blesser si nous n’étions pas, en un sens, des êtres de langage, des êtres qui ont besoin du langage pour être ? [1] ». Une façon de rappeler qu’une « douleur linguistique », telle celle de porter un patronyme consternant, est toujours constitutive de notre dépendance relationnelle à l’Autre qui nous parle ; une dépendance qui s’étaye de conventions lexicales et d’actes de langage qui régissent et déterminent les interpellations marquant ou démarquant, entre les individus, leur reconnaissance. Et pour une double raison : parce que les mots, marqueurs discursifs, ont ce pouvoir de minorer une altérité, de blesser et de sédimenter une identité, à tout dire, de fabriquer de la différence ; et parce que le principe de répétition de la prononciation (en sons) comme de la « scription » (en écriture) de ces mêmes mots provoquent, à chaque réitération publique ou administrative, une démultiplication tous azimuts de la perpétuation des stéréotypes qu’ils véhiculent – répétition et pérennisation allant ici très fortement de pair pour des patronymes en constante circulation auditive et graphique. Une façon de rappeler, en d’autres termes, que tout sujet, parce qu’il est forcément « agi » par des mots et des modes d’énonciation qui lui préexistent, est vulnérable. Et d’autant si une nomination le relègue aux marges de l’existence humaine, voire en dehors de l’existence de ses semblables, autrement dit de sujet viable.

Plus de cent soixante-dix mille patronymes à trouver
Certes, du côté des porteurs de ces « non-noms » et par-dessus l’écale de l’affliction, les attitudes varient entre dissimulation, apathie, résignation ou accommodation. Mais ils fomentent souvent une profonde mésestime de soi jusqu’au point d’éviter le plus possible de les prononcer en public. Les enquêtes de terrain montrent que c’est par toutes sortes d’artifices et de stratégies qu’ils les dissimulent ou les déroutent, que ce soit par la parade mentale féroce de l’humour paroxystique permettant – via force « sous-rires » feints – le détourné artificiel de ce que l’on vit, ou par la parade culturelle de la dotation de surnoms ou petits-noms, sorte de contre-noms choisis ou acceptés allant jusqu’à travestir et remplacer quasi officiellement les noms patronymiques imposés, ou encore par la parade de la dotation d’un nom secret, chuchoté à l’enfant dès sa naissance, un rite qui répercute une vieille pratique innée de résistance tutélaire à valeur métaphysique, pour ne pas dire magique. Car sur toutes ces terres au passé servile et colonial, les patronymes signent un même héritage : celui de l’ultime affront que des commis de mairies ou des maîtres ont fait subir aux esclaves libérés aux lendemains des Abolitions. En 1848, pour ce qui concerne les anciennes colonies françaises des Antilles et de la Guyane auxquelles nous avons consacré un ouvrage spécifique à propos de cette problématique : La blessure du nom [2]. Soit lorsqu’il fallut trouver – en retour de manivelle, pour pallier le délit majeur de la castration première du nom – pas moins de cent soixante-dix mille patronymes permettant d’établir pour chaque nouveau libre une carte d’identité ! Une difficulté d’autant plus ardue que les greffiers, visiblement dépassés, devaient s’en tenir au principe énoncé dans de nombreux arrêtés et règlements interdisant l’usage de noms portés par des familles blanches, alors même qu’ils étaient pressés par l’urgence : pour le début août 1848, soit trois mois après le décret Schœlcher d’Abolition du 27 avril, les libérés, devenus électeurs dès l’âge de 21 ans, devaient pouvoir se trouver sur les listes permettant l’élection des représentants du peuple aux Colonies.
Indéniablement, ce défi colossal de dénicher tant de patronymes a connu des débordements impitoyables. Il y a eu là un problème réel qui a conduit à métamorphoser ce devoir de nomination en véritable pensum. En attendant, à la suite de ces cinq autres profondes blessures que sont l’arrachement à sa terre-mère africaine originelle, les humiliations attachées à la couleur de sa peau, la perte irrémédiable de sa langue maternelle, la christianisation forcée marquée par l’interdiction de pratiquer ses rites religieux séculaires et l’occultation systématique de son histoire sous les énoncés de l’Histoire coloniale, la réalité est là, imprimée d’encre noire : la blessure du nom reste pour nombre de Créoles cet autre stigmate colonial récurrent qui gît dans les mémoires et les registres, continuant à tracer les vies des descendants d’esclaves libérés.

Une stratégie perverse
Une drôle de libération en vérité, même s’il faut reconnaître que le déni n’a pas été heureusement systématique, puisqu’après tout un travail de collecte, de dépouillement, de classement et de vérification de quelques trois cents cinquante mille patronymes, nous avons pu établir que ces « estampilles humiliantes », comme les a appelées Aimé Césaire, en induisant une oblitération et donc une possession [3], touchent aujourd’hui – suivant le poids et la réception qu’on leur accorde – entre 5 et 10 % du million d’habitants de ces départements français d’Outre-mer. Il n’empêche, ces noms de familles qui devaient signer l’entrée en citoyenneté des affranchis, ces noms qui avaient pour charge de les rétablir dans leur dignité, qui devaient marquer leur inscription dans une communauté humaine où leur place serait enfin reconnue, n’auront finalement été, dans de nombreux cas, que l’écho persistant d’une sujétion ancienne, toujours aujourd’hui littéralement entendue dans les sons de ces désignations comme aussi littéralement lue sous la scription de ces mêmes désignations. Telle est la blessure ; non pas ici corporelle, physique, mais bien plus subtile, parce qu’impalpable en tant qu’audible et lisible. Une blessure sans conteste très perverse tant la terminologie de ces noms implacables, qualifiés même de noms-macules par un auteur comme Francis Affergan [4] (à la façon d’un document en défaut d’impression et, de fait, « d’in-scription », mal cadré ou trop encré), laissent une tache stigmatisante omniprésente et indélébile marquant à jamais toute une mémoire générationnelle. Un acte de renomination pervers en ce que ces noms qui n’auraient jamais dû être donnés sont le résultat délibéré d’une résolution finalement tyrannique, revancharde et jouissive, visant à folkloriser et à exotiser à jamais concrètement et symboliquement les victimes, les forçant à toujours se rappeler l’Autre et le récit d’où ils viennent, les contraignant et même les condamnant à devenir, sans défense, la risée d’une histoire pérenne dont il est impossible de s’extirper ni, du reste, de se venger. Une stratégie d’autant plus machiavélique qu’au choc de ces noms s’en ajoute encore un autre dont fait écho cette formule abrupte d’Élie Wiesel : « Le bourreau tue toujours deux fois, la deuxième fois par le silence ». La culpabilité et la douleur du souvenir dictant à la victime de ne rien étaler sur la place publique. À preuve, du reste, qu’avant l’édition de La blessure du nom qui fut suivie (par ricochet ?) d’une frénésie de travaux de fouilles et de recopies des « registres des nouveaux libres » concrétisés d’éditions, d’expositions publiques, de colloques et de sollicitations de cabinets de généalogistes en vue de rechercher et de décrypter ses origines [5] – tout ceci par les Antillais eux-mêmes ! –, on remarque que jusqu’à la toute fin de notre dernier XXe siècle, historiens, ethnographes, antillanistes et autres religieux restèrent – à de rares exceptions ou toujours de façon succincte – quasi muets sur cette injure du nom. Comme si le problème ne suscitait qu’un faible intérêt mémorialiste, anthropologique, social et moral.

Aux sources narratives et historiques de la problématique
En contraste, nombreux sont les auteurs créoles contemporains à en avoir répercuté la plainte. En tout premier – on l’a mentionné – Aimé Césaire qui, tout en parlant « d’estampilles » dans La tragédie du roi Christophe, dénonça cette « douleur d’un homme de ne savoir pas de quel nom il s’appelle, à quoi son nom l’appelle ». Ou l’écrivain guadeloupéen Ernest Pépin s’insurgeant dans son Africa-Solo, par allusion aux trajets des bateaux négriers, contre ceux qui jetèrent son nom « par-dessus bord [6] ». Mais c’est surtout Édouard Glissant qui a marqué les esprits par quelques pages d’anthologie livrées, en 1964, dans son roman Le quatrième siècle [7]. Imaginant, avec une perspicacité redoutable, une interminable cérémonie de dotation de noms vécue en 1848, Glissant suggère que devant la tâche énorme et l’obligation expresse de trouver rapidement des centaines de patronymes pour des centaines d’affranchis alignés à la queue leu leu, les fonctionnaires blancs, après avoir épuisé à discrétion les noms de tous les Saints du calendrier, puis ceux tirés de la Bible et ceux puisés dans la mythologie, l’histoire antique ou la littérature, ou ceux encore reprenant les simples prénoms (augmentant ainsi le capital des noms), durent se résoudre par dépit, par fatigue et finalement par rage, à lancer des qualificatifs pittoresques, des sobriquets ou d’autres noms tirés de distorsions lexicales, de gratifications opportunistes ou de situations cocasses.
Cette fulgurance imaginaire, outil remarquable qui autorise à combler le manque lorsque les sources premières sont perdues ou taries, est pourtant remarquablement confirmée par les quelques matériaux historiques que nous avons pu collecter, de même que par le travail – exposé dans La blessure du nom – de reconstitution des procédés d’attribution sur la base de listings existants, créés ou improvisés. Des listings eux-mêmes déployés en branches thématiques de plus en plus insolites, comme celles des traits de caractère ou pathologiques, ou celles des registres insensés de la dérision, de la sexualité et de la scatologie, ou celles encore, par besoin impérieux, des procédés lexicaux-techniques d’extension des noms (par exemple, par redoublements syllabiques et onomatopées). Ceci étant, il est clair que ces enregistrements sont à situer à la charnière de la rupture entre maîtres et esclaves et donc à la charnière de l’ultime rapport de force entre maîtres et esclaves. D’après certains chercheurs, ce n’est que lorsque l’esclave n’avait pas de nom à proposer que l’agent d’état civil puisait dans des listes ou recourait à des expédients saugrenus, des anagrammes en tous genres, des altérations, des « bouts de noms » ou de noms dits « n’importe quoi ». On peut en effet imaginer que ces agents pouvaient voir leur besogne simplifiée lorsqu’un libéré proposait son patronyme, leur évitant ainsi ce souci d’aller chercher un « énième nom [8] ». Il n’est pas non plus à exclure que certains maîtres furent de mèche avec d’obscurs fonctionnaires, histoire de bien marquer une dernière fois leur réprobation, dont les libérés, ignorants, crédules ou impuissants à changer quoi que ce soit quant aux noms attribués, furent les victimes. On peut aussi aisément concevoir que les esclaves n’aient pas toujours eu loisir de réfléchir à la question de leur nouvelle nomination ni aux incidences de cet enregistrement pour leur avenir.
D’autre part, la grande majorité d’entre eux étant analphabète, on imagine bien, également, les pressions psychologiques, voire les peurs de ne pas obtenir le précieux sésame devant ces administrateurs d’état, toujours détenteurs, de fait, du savoir et de l’ancien pouvoir. Quant à ces fonctionnaires, on l’a dit, il est évident que nombre d’entre eux furent mal disposés et d’humeur peu agréable. Et nous imaginons bien que ce fut parfois contre leur gré qu’ils furent contraints à cette tâche astreignante, et qu’ils le firent payer cher en débitant leurs comptes d’énervement et d’imagination mâtinés de racisme, de cynisme et d’ironie perverse. L’histoire ne peut pas se soustraire de cette approche. Sinon, encore une fois, comment expliquer l’enregistrement de noms tels Crétinoir, Trouabal ou Malcousu ?

De l’amputation à l’insignifiance du nom
Mais à l’instar de la liste du Ridicunom français que chacun peut trouver sur Internet, l’existence de noms honteux n’a-t-elle pas finalement toujours existé ? Sans aucun doute, mais il ne s’agit pas, aux Antilles-Guyane, d’accidents étymologiques de l’histoire. La claire différence est que ce phénomène a atteint sur ces terres un degré de proportion affligeant, qui témoigne d’une volonté réelle, historique – on y insistera encore une fois –, de signer de façon grotesque nombre de fiches d’état civil pour des individus qui avaient déjà dû subir, rappelons-le, l’affront de se voir amputer de leur nom d’origine. Édouard Glissant a toujours tenu à insister sur ce double déni : avant l’imposition du nom, il y a d’abord eu sa castration, d’où un fort sentiment de spoliation et d’humiliation.
Nous savons, en effet, que les esclaves furent d’abord coupés de leurs noms africains et qu’en guise de renomination ils ne reçurent, en fait, qu’un simple prénom de substitution. Un prénom de baptême certes politiquement codifié par l’article 2 du Code noir de 1685, mais servant avant tout grossièrement de caution morale et théologique à l’esclavage. Un prénom « matriculaire » en somme, faisant office de nom et emprunté le plus souvent aux listings bibliques ou au calendrier des Saints, avec parfois un surnom de précision péjoratif ou obséquieux relatif à une particularité physique ou à un trait de caractère, à une appellation entre esclaves ou à la provenance de leur achat ou rachat. Un grave traumatisme premier sur lequel on n’insistera jamais assez. Nous tenons terriblement à nos noms et nous n’aimons pas nous entendre appeler par un nom qui n’est pas le nôtre… « On a grandi avec lui comme avec sa peau », pour reprendre ce mot de Freud qui a singulièrement souligné ce lien psychique étroit nouant une personne à son nom. En pire pour un esclave africain. Car perdre son nom, c’était perdre le message spirituel qui lui était attaché ; c’était perdre ses alliances sécuritaires métaphysiques, ancestrales, ethniques, telluriques, familiales ; c’était perdre tout ce continuum par lequel il était lié et relié ; en bref, se voir radicalement privé de place, tant dans l’univers cosmique que dans le monde sociétal.
Pour le colon, en revanche, la coupure du nom relevait bien plutôt d’une idéologie comme d’une stratégie à situer dans la trace de cet orgueilleux réflexe colonial de vouloir toujours tout renommer, lieux, créatures et individus ; cette prétention mystico-nostalgique de faire advenir à l’être en dupliquant en quelque sorte la geste d’Adam nommant êtres et choses au jardin d’Eden. Histoire de bien marquer sa mainmise au mépris total d’autrui, comme si rien n’existait avant soi ! En l’occurrence, elle permettait de couper net l’identité antécédente de l’esclave et, partant, de couper net sa langue originelle pour le forcer à une assonance nouvelle. Puisque perdre son nom, c’est aussi perdre des sons. Autre manière de dire que la coupure du nom forçait à entrer (avec les avatars et mystifications que l’on sait) tout à la fois dans la langue, la culture et la vassalité du maître. Il en a dès lors résulté une insignifiance terriblement pernicieuse du nom réduit en surnom et qui n’a pas été sans conséquences.
N’est-ce pas l’interdiction de patronyme qui radicalisait l’exclusion de la paternité dictée par le Code noir (l’enfant esclave suivait sa mère et appartenait toujours au maître de la mère) ? Ce qui explique pour une bonne part, outre le matriarcat de fait, nombre de comportements de la gent masculine, aujourd’hui même, en terre créole.

Vers une réparation des noms ?
Mais il reste encore – parmi tant d’autres – ce tir groupé d’interrogations : Pourquoi donc les porteurs de ces noms difficiles ne changent-ils pas de nom comme la loi française en offre la possibilité pour le cas de noms ridicules pouvant porter préjudice ? Ces populations créoles les ignorent-elles ? Sont-elles effrayées par le labyrinthe (réel) des procédures [9] ? Ou si imbibées d’un esprit d’assistanat, elles attendent l’initiative d’un geste qu’elles se refusent à revendiquer ? Ou finalement, si profondément victimes d’une mésestime d’elles-mêmes qu’elles finissent par s’accommoder de cette sourde sujétion ? Après notre enquête de terrain pour le moins délicate parce que très « chargée » et au vu de la disparité des réactions, il reste malaisé d’en donner réponse. Car pour les quelques porteurs de ces « estampilles humiliantes » qui ont fait modifier leur nom, l’investigation ne peut en effet éluder les donnes psychologiques et politiques étroitement mêlées qui complexifient ces réponses.
Au niveau psychologique, la question est que l’on se trouve devant une situation paradoxale : c’est la victime du nom, le porteur lui-même, qui doit s’efforcer de démontrer et d’étayer devant la loi un fait pourtant aujourd’hui historiquement avéré. Mais la question est aussi qu’au final, il reste bel et bien en vérité de l’indélébile, de l’ineffaçable qui commande la remarque suivante : à savoir, que la revendication pour ce type de blessure qui n’offre pas de prise, pas d’alternative et qui laisse littéralement sans voix, ne peut pas porter sur une cicatrisation impossible ni sur une repentance absconse (le pardon concerne les choses passées mais pas celles qui ne peuvent être « dé-passées » en tant qu’elles continuent de s’inscrire dans le monde contemporain ; qu’est-ce que peut faire l’héritier du nom de cette repentance ?). Elle ne peut porter que sur un acte de reconnaissance. Or, c’est ici qu’intervient le politique. À ce niveau, on peut en effet légitimement penser que si l’esclavage est reconnu tel un crime contre l’humanité (ce qui est le cas depuis la loi Taubira du 10 mai 2001), il demeure certainement possible d’admettre la reconnaissance officielle de cette injure historique du nom, permettant de légitimer des réparations morales minimales. Par exemple, par une cérémonie ecclésio-civile notoire et solennelle qu’avait préconisée le père créole Alain Romaine dans son livre remarquable et au titre significatif traitant de cette problématique à l’île Maurice : Les noms de la honte [10]. Une cérémonie non pas, donc, de repentance, mais bien de reconnaissance. Et pour tous ceux qui le souhaitent, accorder toutes les facilités juridico-administratives et la gratuité des démarches permettant de changer ou de modifier son nom sans condition ou légitimation. Quoique, dans ce cas de figure, l’on retombe encore une fois dans des incidences psychologiques souvent impensées. Non seulement au niveau de l’acte d’adopter en soi un nouveau nom, mais bien plus encore pour déterminer, concrètement, comment modifier son nom ou par quel autre nom il est de fait objectivement possible de changer son nom compte tenu du risque latent d’éclatement, tout à fait réel, mais aussi symbolique, que peut provoquer cette décision avec le reste du lignage familial.
C’est dire si la question n’est pas simple et, encore une fois, l’indélébilité de la trace. Tant le nom exprime et provoque un indéniable climat psychique mettant aux prises et en jeu l’individu avec lui-même comme avec les membres ascendants, descendants et surtout contemporains de sa famille, autrement dit, sa façon de se sentir ou non dépositaire et solidaire de l’histoire familiale. Tant le nom est toujours la trace de quelque chose qui nous a précédés, de ceux par qui nous avons été nommés. Tant le nom, bien avant de dire quelque chose sur nous, dit avant tout quelque chose en nous. Tant le nom, profondément, habite et expose ce que nous sommes. Tant la trace du nom est aussi celle d’un renom.

Notes :
1. Judith Butler, Le pouvoir des mots, politique du performatif, Paris, Éditions d’Amsterdam, 2004, p. 21. Pour ce paragraphe, je dois beaucoup à Noémi Michel, doctorante en sciences économiques et sociales de l’Université de Genève, qui travaille actuellement la problématique théorique de la blessure discursive, pour un article à paraître en 2013, dans un numéro spécial de la Revue suisse de science politique consacré aux questions d’égalité.
2. Philippe Chanson, La blessure du nom. Une anthropologie d’une séquelle de l’esclavage aux Antilles-Guyane, Louvain-la-Neuve, Academia Bruylant, 2008. (coll. « Anthropologie prospective », n° 1).
3. Aimé Césaire, La tragédie du roi Christophe, Paris-Dakar, Présence Africaine, 1963, Acte I, scène 3.
4. Francis Affergan, « L’histoire assiégée par les noms », Gradhiva (Paris, Musée du Quai Branly), n° 8 nouvelle série, 2008, pp. 143-145.
5. Par exemple et le plus souvent initiés par le Comité Marche du 23 mai 1998 (CM98) : expositions sur « Les noms de l’abolition » à la Salle des Prévôts de la Mairie de Paris en avril 2009, puis la même année à la médiathèque du Lamentin de la Guadeloupe et en septembre 2010 à la bibliothèque Schœlcher de Fort-de-France en Martinique, à l’occasion des Journées européennes du patrimoine ; parution en 2010 des ouvrages Non an Nou. Le livre des noms de familles guadeloupéennes et son équivalent martiniquais en cours d’édition Non Nou (tous deux co-édités par les Éditions Jasor et le CM98 ; Journée d’histoire et de généalogie antillaise à Saint-Denis en février 2011 et colloque « Faut-il avoir honte de nos noms ? » en mai 2011 à Paris ; affluence de recherches d’origine à l’association Généalogie et Histoire de la Caraïbe ainsi qu’à l’atelier du groupe Généalogie et histoire des familles antillaises, etc.
6. Ernest Pépin, Africa-Solo, Ivry-sur-Seine, Éditions A3, 2001, p. 20.
7. Édouard Glissant, Le quatrième siècle, Paris, Seuil, 1964. Le passage entier se trouve au début du chapitre X, pp. 175-180.
8. Guillaume Durand et Kinvi Logossah, Les noms de famille d’origine africaine de la population martiniquaise d’ascendance servile, Paris, L’Harmattan, 2002, pp. 47-48.
9. Depuis 1803 déjà (ce qui rend encore plus incompréhensible le lot des attributions farfelues de 1848 !), la législation française, encore renforcée par la loi du 8 janvier 1993, prévoit et autorise le changement de patronyme pour les raisons suivantes : cas de nom ridicule, de nom pouvant porter préjudice (de sinistre réputation historique par exemple), de nom à consonance étrangère ou pour assurer la pérennité d’un nom illustre (un citoyen « mort pour la patrie » dont la descendance n’est pas assurée). En dernier ressort, c’est le Conseil d’État qui statue. Mais la procédure est longue d’au moins trois ans, complexe et demande patience et abnégation. La jurisprudence établit clairement que le demandeur doit réussir à prouver de façon irréfutable que son nom lui est préjudiciable. Il doit avant tout faire publier la modification envisagée ou le changement désiré au Journal Officiel, puis adresser un important dossier au Garde des Sceaux expliquant par lettre, entre autres documents à fournir, les raisons de sa démarche, en établir le bien-fondé et justifier l’abandon de son nom patronymique d’origine comme celui du choix du nouveau nom demandé. En l’état et dans le contexte culturel des sociétés créoles, on voit mal un habitant des mornes antillais ou d’un village guyanais entreprendre et mener ce type de démarche (si tant est qu’il en ait connaissance).
10. Alain Romaine, Les noms de la honte, stigmates de l’esclavage à l’île Maurice, Maurice, Éditions Marye Pike, 2006.

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