Nadia Taïbi – Pour un droit international à la mobilité (Sens-dessous – Social et Politique)

Publié: 18 mars 2013 dans N9. Le Déplacement, SD n° 9

Pour un droit international à la mobilité

par Nadia Taïbi

Entretien avec Catherine Wihtol de Wenden

Catherine Wihtol de Wenden a présidé de 2002 à 2008 le Comité de recherche « Migrations » de l’Association Internationale de Sociologie.
Elle est également membre du comité de rédaction des revues Hommes et migrations, Migrations et sociétés et Esprit. Juriste et politiste, elle a mené de nombreuses enquêtes de terrain sur les relations entre les migrations et la politique en France. Elle est l’auteure de nombreux ouvrages, parmi lesquels en 2009, l’Atlas mondial des migrations, Réguler ou réprimer, gouverner les migrations, (éditions Autrement), La globalisation Humaine (éditions PUF) et, en 2010, La question migratoire au XXIe siècle : migrants, réfugiés et relations internationales (Presses de Sciences-Po).

Sens-DessousMa première question porte sur la notion de « globalisation humaine », que vous évoquez dans vos travaux et à partir de laquelle vous  parlez de « droit international des migrants ». Pouvez-vous nous éclairer sur sa signification ?
Catherine Wihtol de Wenden — Nous avons affaire aujourd’hui à un phénomène de mondialisation des flux migratoires, presque toutes les régions du monde sont concernées, soit par le départ soit par l’accueil soit par le transit de personnes migrantes. Il y a de ce fait un paradoxe entre le fait de dire que la mobilité est un facteur essentiel du développement humain, comme le dit le rapport du programme des Nations Unies pour le développement en 2009 par exemple, et constater que les personnes sédentaires ont toujours plus de droits que celles qui sont mobiles. Les personnes mobiles sont forcément entravées par les politiques de contrôle des frontières. C’est pourquoi aujourd’hui, on observe à travers les mobilisations ou programmes consacrés à la gestion  mondiale des  migrations, un début d’émergence du droit à la mobilité comme droit de l’homme du XXIe siècle.

 S.-D.Ce serait le signe d’une nouvelle forme de mondialisation en quelque sorte ?
C. W. de W. — Tout à fait, il produit une mondialisation de la circulation des hommes et une mondialisation de la conquête de nouveaux droits

 S.-D. — C’est aussi, comme vous la décrivez, une mobilité qui semble en fait très inégalitaire ?
C. W. de W. — Aujourd’hui les deux tiers de la population de la planète n’ont pas le droit de circuler librement, seuls les riches des pays du Nord, du monde occidental, de l’Australie et du Japon peuvent circuler à peu près librement. Les autres sont soumis à l’obligation de visa ; dans un certain nombre de pays l’octroi de ce dernier peut se révéler très difficile pour ceux qui ne sont pas très qualifiés, qui n’ont pas de liens familiaux avec des migrants déjà installés ou qui ne sont pas des réfugiés. En réalité, la majorité des personnes susceptibles de migrer n’a pas le droit de circuler librement.

 S.-D. — De manière un peu prosaïque dans ce cadre, on peut aussi interroger la question du tourisme, non ?
C. W. de W. — Le tourisme propose une situation d’échange fort paradoxale puisqu’il s’agit de « riches » qui vont visiter les pays que les « pauvres » ne peuvent pas quitter. Cependant, le tourisme international et l’installation définitive de certains voyageurs dans le pays visité, peuvent générer beaucoup d’emplois et de richesse.

 S.-D. — Pour en revenir au problème des migrations, vous dites que la politique européenne est contradictoire. En quoi l’est-elle ?
C. W. de W. — La politique migratoire européenne est contradictoire, car d’un côté elle a pris conscience du vieillissement démographique, des besoins de main-d’œuvre et, d’un autre côté, elle ferme ses frontières sous la pression de la montée de l’extrême droite qui a fait de l’immigration un de ses thèmes clés. En même temps, les migrants européens ont bien sûr tous les droits à la mobilité à l’intérieur de l’Europe. Il y a une nouvelle frontière institutionnelle qui se crée entre les Européens et les non Européens.

S.-D.Pourriez-vous distinguer ou re-distinguer pour nous la notion de migrant de celle de réfugié ? D’ailleurs pouvons-nous vraiment les distinguer ?
C. W. de W. — Il y a une définition statistique du migrant c’est celui qui vit dans un autre pays que celui où il est né, qui a fait un parcours physique de mobilité. On distingue les migrants volontaires des migrants forcés. En général dans les migrations forcées on inclut les réfugiés, c’est-à-dire des personnes chassées par des crises politiques, qui doivent aller vivre ailleurs et ces migrations forcées sont distinctes des migrations volontaires c’est-à-dire des migrations de travail, pour raisons familiales, pour étude, pour exercer une activité entrepreneuriale.

S.-D.Cependant, puisque la mobilité des hommes s’inscrit dans une structure inégalitaire, cette distinction est-elle encore opérante ?
C. W. de W. — Il est devenu difficile en effet d’établir cette distinction. On a vu avec les crises récentes et les révolutions arabes que beaucoup de migrants sont dans des situations à la fois libres et forcées. D’un côté ils veulent du travail et de l’autre ils veulent quitter des situations auxquelles ils ne voient pas d’issue. En fait, il y a aujourd’hui des glissements de catégorie entre des gens qui viennent pour des raisons familiales et qui recherchent du travail et des réfugiés. Les catégories sont d’autant plus floues qu’elles sont moins cloisonnées sociologiquement. Certains sans-papiers ayant fait des études vont pouvoir gravir différents échelons de la hiérarchie sociale alors que dans le passé l’ouvrier à la chaîne n’avait pas grand chose à voir avec un dissident soviétique par exemple.

S.-D. — Pensez-vous que la France est toujours aussi attractive pour les migrants ?
C. W. de W. — Le côté très dissuasif des politiques migratoires la rend progressivement moins attractive. Aujourd’hui on a autant de migrations Sud/Sud que de migrations Sud/Nord. Les Pays du golfe, la Chine, l’Inde, le Brésil et la Lybie par exemple, sont devenus des pays d’immigration. Même si dans certains pays la qualité de vie du migrant, considéré comme simple main d’œuvre, est inférieure eu égard au salaire et aux droits civiques à celle de l’autochtone, ces pays demeurent à ses yeux plus attractifs que les pays du Nord, difficiles d’accès et souvent xénophobes.

S.-D. — Le repli xénophobe en France et en Europe vous inquiète-t-il ? Comment l’expliquer ?
C. W. de W.— C’est très inquiétant car cela conduit à des fractures entre les gens désignés comme étrangers, même si ce sont souvent des nationaux, et d’autres qui se considèrent comme ethniquement plus légitimes que les autres, ce qui est très dangereux. On peut l’expliquer par plusieurs facteurs qui existent depuis une trentaine d’années maintenant. La crise économique, le sentiment que l’avenir n’est plus forcément en Europe mais plutôt dans d’autres régions du monde, la perte de repère dans la mondialisation, la concurrence potentielle que représentent les nouveaux venus, la crispation sur des repères tels que l’identité nationale, les frontières, le contrôle du territoire par l’État souverain. S’ajoute à cela un glissement populiste. Il s’agit d’une crise profonde des valeurs démocratiques.

S.-D. — En quoi le droit à la mobilité transforme-t-il la notion de citoyenneté ?
C. W. de W. — En réalité, le droit à la mobilité devrait modifier la citoyenneté. On devrait mettre en place une forme de citoyenneté qui s’accommode de cette mobilité. Alors qu’aujourd’hui la citoyenneté suppose plutôt des personnes sédentaires.

S.-D.Une politique de gauche sur les questions migratoires est-elle encore possible, compte tenu des glissements populistes que vous relevez ?
C. W. de W. — J’espère, pour l’instant elle très timide. On peut au moins attendre d’une politique de gauche qu’elle conduise à un meilleur respect des droits existants. Beaucoup de droits sont bafoués [1], comme l’a montré Stéphane Hessel dans son dernier ouvrage. Sans aller jusqu’à la mise en place d’un droit à la mobilité, ce qui me semble à terme le plus souhaitable, il faut déjà respecter les droits existants (ce qui n’est plus le cas aujourd’hui), dans la mise en place des politiques migratoires. La politique migratoire est au cœur de contradictions, où le droit contredit l’idéologie et où la politique va parfois à l’encontre des intérêts économiques.

S.-D. — Que pensez-vous du traitement réservé à la crise tunisienne, notamment à l’arrivée des migrants en Italie et contenus à la frontière française ?
C. W. de W. — D’abord contrairement à ce qui a été dit, il ne s’est pas agi d’une invasion. Cela concerne environ 20 000 personnes. Les gens qui viennent seraient sans doute venus indépendamment de la Révolution de Jasmin. Par ailleurs, si la révolution « échoue », il y aura sans doute plus de candidats à l’immigration. Compte tenu du désordre, les personnes migrantes ont pensé qu’il y avait peut-être un relâchement au contrôle des frontières.

S.-D. — Vous avez, il y a une dizaine d’années, inventé le concept de beurgeoisie [2], à partir de votre étude du mouvement des « beurs » des années quatre-vingts, pouvez-vous nous en dire plus ?
C. W. de W. — Les associations issues du « mouvement beur » ont permis l’émergence d’une véritable élite. C’est ce que montre l’analyse des générations successives d’associations, créées par les étrangers et les Français d’origine immigrée depuis les années quatre-vingts. J’étudiais les leaders des mouvements associatifs issus de l’immigration. On pouvait constater l’émergence d’une classe moyenne issue de ces mouvements associatifs. Grâce à la professionnalisation, et au savoir-faire qu’ils ont développés, cela a produit une forme de promotion sociale que j’ai nommée « beurgeoisie ».

S.-D. — Que dire du silence  relatif des « élites » immigrées sur les questions du traitement des populations migrantes en France ?
C. W. de W. — Les diasporas immigrées sont très hétérogènes. Il y a des réussites mais il y a aussi beaucoup de gens dans « l’entre-deux ». Ils poursuivent leur « petit bonhomme de chemin ». Ils ont quitté le monde ouvrier des parents et ont accès à la classe moyenne. Ils empruntent les voies de la fonction publique comme le firent les personnes venant du monde rural il y a cinquante ans. Des quantités de diasporas se sont constituées, elles forment des réseaux et jouent le rôle d’interface vis-à-vis des pouvoirs publics.
Cependant, contrairement à ce qu’on pense, il y a des divisions fort importantes, tous ne sont pas militants et il n’y a pas en France de vote ethnique.

S.-D.Vous avez reçu le prix Lyssenko [3] en 2006, décerné par le Club de l’Horloge, quelle fut votre réaction ?
C. W. de W. — C’est l’extrême droite, le Club de l’Horloge, qui décerne ce prix aux personnes qu’ils considèrent comme faisant de la désinformation. Comme je me situe dans la mouvance de personnes telles que Bourdieu ou Bruno Etienne, j’en suis plutôt honorée. Concernant la question des migrations, il y a par ailleurs de nombreux débats plus ouverts. J’ai écrit trois ouvrages depuis 2009. Et la demande est très importante, notamment en matière d’informations, ce que je trouve très encourageant. Je ne parle pas simplement à des convaincus comme cela pourrait être le cas dans certains milieux associatifs.

S.-D.Que pouvons-nous dire du cas spécifique des femmes migrantes ?
C. W. de W. — Il s’agit de 50 % de la population migrante au niveau international. Les femmes forment plutôt une immigration Sud/Sud que Sud/Nord.  Beaucoup sont des déplacées de crise politique, de montée du terrorisme, etc. Cependant dans l’ensemble, la féminisation de l’immigration a considérablement progressé ces dix dernières années.

S.-D.Enfin, qu’avez-vous pensé du fameux « débat sur la burqa », lancé par la majorité parlementaire cette année ?
C. W. de W. — Il s’agit d’une récupération malheureuse du concept de laïcité. Il n’y a guère d’intérêt en France à faire une telle loi, en l’état, puisque très peu de femmes musulmanes portent la burqa. L’idée de faire une loi n’a pas de fondement rationnel. Par contre, cela masque les vraies questions qui sont celles des inégalités sociales.

Au moment où nous réalisons cet entretien, les gouvernements français et italiens cherchent une solution au problème posé par l’arrivée de migrants tunisiens qui menacent d’assiéger la malheureuse ville frontière de Vintimille… Le printemps arabe vu par la lorgnette du vieux continent…NDLR

Notes :
1.  Catherine de Wenden est membre du Comité Central de la Ligue des Droits de l’Homme.
2. Rémy Leveau, Catherine Withol de Wenden, La Beurgeoisie. Les trois âges de la vie associative issue de l’immigration, CNRS éditions, 2001.
3. Le prix Lyssenko est un prix parodique, attribué chaque année depuis 1990 par le Club de l’Horloge, cercle de réflexion politique français regroupant des personnalités de droite et d’extrême droite. Ce prix est décerné « à un auteur ou une personnalité qui, par ses écrits ou par ses actes », a apporté, selon le Club, « une contribution exemplaire à la désinformation en matière scientifique ou historique, avec des méthodes et arguments idéologiques ».

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