Robert Chenavier – Le courage de Simone Weil ou la griffe du réel (Sens-dessous – Philosophie)

Publié: 24 mars 2013 dans N8. Le courage, SD n° 8

Le courage de Simone Weil ou la griffe du réel
par Robert Chenavier

Signe de l’inutilité de vouloir distinguer, chez Simone Weil, sa pensée et son enseignement – car elle enseignait ce qu’elle pensait, comme tout grand professeur – , le plan d’un corrigé de dissertation proposé à ses élèves de Roanne (en 1933-1934) dit l’essentiel sur ce qui, chez elle, définit le courage. Le professeur s’interroge d’abord sur les « principales formes du courage », avant de demander si ces formes n’ont pas  « un élément commun ». Or, une première forme « consiste à s’exposer, soit activement (ceux qui vont à la bataille), soit passivement (résistance à la torture : martyrs antifascistes [1]) ». Cette forme est celle-là même qui définit l’« engagement » de Simone Weil.

Elle aurait pu souscrire, me semble-t-il, à cette thèse exprimée par Guillaume Pigeard de Gurbert dans un essai philosophique récemment paru :
C’est à son dos que l’on reconnaît un philosophe. Je veux parler des marques qu’y a laissées la griffe du réel qu’il a rencontré sans être équipé pour l’accueillir. […] La pensée du philosophe revient le dos criblé de ce à quoi elle s’est trouvée exposée. […] Penser philosophiquement, ce n’est justement pas tourner à l’intérieur de la pensée, mais la sentir installée dans un dehors qui la mine [2].

S’exposer
Simone Weil ne fut pas exactement un « écrivain engagé » au sens que l’on donne généralement à l’expression, surtout depuis Sartre. Elle éprouvait un besoin irrésistible [3], pour vivre et pour penser, d’être « exposée », précisément, aux réalités les plus brutales de son temps – le travail en usine, la guerre d’Espagne, la seconde guerre mondiale –, en se trouvant parmi ceux qui étaient les plus touchés par les malheurs de l’époque. C’est seulement à cette condition qu’elle espérait entrer en contact avec la vérité, qui est toujours la « vérité de quelque chose » – du social, d’une situation historique ou du surnaturel [4]. S’il y a une chance d’approcher quelque chose du réel, en ce monde – ou hors de ce monde, dans la période où domineront, chez elle les préoccupations spirituelles – cette chance ne peut être accordée qu’à ceux qui prennent le risque, dans la pensée comme dans l’action, de s’exposer. Simone Weil n’a pas cherché le malheur, elle n’a pas voulu mourir à trente quatre ans. Sa vocation était de rencontrer le réel, dans sa vérité, et pour cela elle a pensé et vécu en allant « à la bataille [5] ». On a tellement prétendu, à tort, que Simone Weil était un penseur solitaire, de plus en plus hors du monde et du temps au cours de l’évolution qui la conduisit à la mystique, qu’il vaut la peine de lui appliquer l’élémentaire définition du courage que donne Hannah Arendt : « Il y a déjà du courage, de la hardiesse, à quitter son abri privé et à faire voir qui l’on est, à se dévoiler et à s’exposer [6]. »
« Aller à la bataille » est un principe qu’elle définit bien dans sa lettre à Georges Bernanos, afin d’expliquer son départ pour l’Espagne :
En juillet 1936, j’étais à Paris. Je n’aime pas la guerre ; mais ce qui m’a toujours fait le plus horreur dans la guerre, c’est la situation de ceux qui se trouvent à l’arrière. Quand j’ai compris que, malgré mes efforts, je ne pouvais m’empêcher de participer moralement à cette guerre, c’est-à-dire de souhaiter tous les jours, toutes les heures, la victoire des uns, la défaite des autres, […] j’ai pris le train pour Barcelone dans l’intention de m’engager [7] .

Elle est pourtant pacifiste, et en Aragon ou en Catalogne, dans une atmosphère de combat, « parmi des militants qui n’avaient pas de terme assez sévère pour qualifier la politique de Blum », elle approuvait cette politique de non-intervention. « C’est que, disait-elle, je me refuse pour mon compte personnel à sacrifier délibérément la paix, même lorsqu’il s’agit de sauver un peuple révolutionnaire menacé d’extermination [8] ». En revanche, l’engagement personnel est autre chose que la décision politique. Personnellement, on peut et on doit s’exposer. Le précepte vaut même dans les périodes où toute action paraît vouée à l’échec. C’est ainsi qu’en 1934, elle avait écrit à son amie Simone Pétrement qu’elle décidait de « se retirer de toute espèce de politique, sauf pour la recherche théorique », mais elle ajoutait : « Cela n’exclut pas pour moi la participation éventuelle à un grand mouvement spontané des masses (dans le rang, en soldat), mais je ne veux aucune responsabilité, si mince soit-elle, […] parce que je suis sûre que tout le sang qui sera versé le sera en vain et qu’on est battu d’avance [9]. »

Rester lucide
Le plan de dissertation qui nous sert de fil conducteur définit deux autres formes de courage. L’une consiste à « rester lucide dans le danger et la souffrance (sang froid) », l’autre à « rester lucide au milieu des passions de l’extérieur [10] ». Le « sang froid », c’est ce que Simone Weil appellera en d’autres circonstances, « avoir des nerfs solides ». Lorsque, en 1941, elle rédige une « Demande pour être admise en Angleterre », d’où elle pense pouvoir repartir pour accomplir une mission dangereuse, elle va jusqu’à écrire :
En ce qui me concerne personnellement, j’ai eu quelquefois l’occasion d’éprouver la solidité de mes nerfs. Il m’est infiniment pénible d’entrer ici dans des détails biographiques qui peuvent sembler entachés de vantardise ; je ne m’y résoudrais pas sans mon extrême désir d’être autorisée à servir de la manière que je propose [11].

Elle rappelle qu’en juillet 1936 elle est partie pour l’Espagne, où elle fut intégrée dans un petit groupe international de vingt-deux miliciens en Aragon, groupe intégré à la colonne anarchiste organisée par Durruti. Elle raconte comment ce groupe passa l’Ebre « pour établir un avant-poste en territoire ennemi » et comment vingt-deux miliciens, armés seulement de fusils, se sont trouvés face à cent quinze phalangistes disposant de quatre mitrailleuses.
Si j’avais connu alors la mollesse et l’inertie de l’ennemi, je n’aurais ressenti aucune inquiétude. Comme je ne les connaissais pas, notre mort à tous me paraissait une certitude quasi-mathématique ; je pus ainsi éprouver le fonctionnement de mes nerfs dans une pareille situation et constater qu’il était satisfaisant [12].

Ainsi le jeune professeur qui définissait le sang froid en 1933 en fit-il l’expérience personnelle trois ans plus tard, confirmant d’une vertu comme le courage ce qu’elle écrit par ailleurs de la vérité : « Elle est toujours expérimentale [13]».
Philosophiquement plus intéressante, l’autre forme de courage consiste à « rester lucide au milieu des passions de l’extérieur ». En termes familiers, Simone Weil l’écrivait à une ancienne élève : « C’est déjà quelque chose de ne pas se laisser bourrer le crâne [14]. ». En termes plus philosophiques elle développe une forme de « volontarisme » qui est dans la ligne de celui d’Alain [15], mais elle l’accentue dans le sens d’un travail : rien ne peut « nous empêcher de travailler à concevoir clairement l’objet de nos efforts », ou encore : « Rien au monde ne peut nous interdire d’être lucides [16]. » Penser, c’est travailler à percevoir ce qui est. Il faut comprendre « ce qui est », en vue d’agir méthodiquement le moment venu.
L’action implique la libre disposition, par l’agent, de ses volontés. Toutefois, cette libre disposition de nos volontés peut « devenir parfaite dans l’acte de juger, sans pour autant devenir effective dans l’exécution de telle action particulière », comme l’écrit Bertrand Saint-Sernin [17]. La liberté comme faculté de juger, peut toujours s’exercer, mais « comme possibilité d’agir [elle] n’est pas réelle à tout instant [18] ». En 1934, année où elle analyse dans plusieurs écrits importants [19] le désarroi de l’époque, Simone Weil en tire cette conclusion que
Tout ce qui est entaché de confusion et d’obscurité est destiné à être entraîné […] dans le sens de l’oppression nouvelle, celle de l’État totalitaire. La seule arme dont nous puissions être sûrs qu’elle ne se retournera pas contre nous, ce sont les idées claires. Les seuls hommes qui ne soient pas futurs complices de ce régime nouveau, ce sont ceux qui, au lieu de s’élancer pour sauver l’univers, essayent honnêtement d’arriver à une vue claire et précise et de ce qu’ils veulent et de ce qui est [20].

Trotsky, après la lecture de l’article « Perspectives », avait réagi en déclarant : « Désespérant des “ expériences malheureuses ” de dictature du prolétariat, Simone Weil a trouvé une consolation dans une nouvelle mission : défendre sa personnalité contre la société [21]. » À quoi Simone Weil paraissait répondre directement lorsqu’elle écrivait que « tourner l’âme vers ce qui est » et s’exercer « à penser sans passion [22] », cela signe une « grandeur d’âme » qu’on trouve chez ceux qui sont doués d’un véritable « esprit révolutionnaire », au premier rang desquels elle rangeait Rosa Luxemburg [23]. Cette grandeur d’âme prend d’ailleurs une forme très proche de celle que lui donnait Rosa Luxemburg, dans ses Lettres de la prison, lorsque Simone Weil affirme :
Il n’y a aucune difficulté, une fois qu’on a décidé d’agir, à garder intacte, sur le plan de l’action, l’espérance même qu’un examen critique a montré être presque sans fondement ; c’est là l’essence même du courage [24].

Si des camarades ont pu prendre la lucidité de Simone Weil pour du pessimisme, on voit qu’ils se trompaient [25]. La lucidité, cette attention à ce qui est, est un courage ; celui de ne pas se tromper soi-même, ce qui exige un effort de volonté, et, plus précisément, un travail. Travail grâce auquel on atteint le plus grand bien, « une liberté d’esprit merveilleuse [26] ». « Une telle insistance sur l’exigence de lucidité » ne caractérise-t-elle pas, en effet, une moraliste plutôt qu’une militante révolutionnaire, comme on l’a parfois prétendu ? C’est pourtant le contraire que prétendait Simone Weil, qui évaluait ainsi la qualité de la militante révolutionnaire Rosa Luxemburg :
De cette différence entre [R. Luxemburg] et les bolcheviks concernant l’attitude intérieure du militant à l’égard de l’action révolutionnaire procédèrent aussi les grands désaccords politiques qui surgirent entre eux, et que le temps n’aurait sans doute fait qu’approfondir si Rosa avait vécu [27].

Une seule vertu
Aussi, lorsque Simone Weil suggère qu’il faudrait « chercher le rapport du courage avec les autres vertus », elle pose qu’on verrait non seulement qu’« il y a un seul courage, mais il y a une seule vertu qui consiste à rester conscient et maître de soi [28] ». Elle attache la plus grande importance à la vertu qui permet de « réagir contre la subordination de l’individu à la collectivité », qui le détermine à un « effort d’analyse critique » conduisant à « échapper à la contagion de la folie et du vertige collectif [29] ». Elle insiste sur le fait que, « quand même une suite de réflexions ainsi orientées devrait rester sans influence sur l’évolution ultérieure de l’organisation sociale, elle n’en perdrait pas pour cela sa valeur ». Telle est la conclusion des Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale de 1934, un essai dont la lecture, aujourd’hui, s’impose pour sortir de pas mal de clichés dont on nous « bourre le crâne ». Et si rester lucide n’apparaît pas comme une vertu suffisamment révolutionnaire, on pourra toujours, avec Simone Weil, invoquer encore Rosa Luxemburg : « Lorsque le monde entier sort de ses gonds, je ne cherche qu’à comprendre le qu’est-ce et le pourquoi de ce qui se passe, et du moment que j’ai fait mon devoir, je retrouve mon calme et ma bonne humeur [30]. » Cela vaut mieux que de « s’élancer pour sauver l’univers » selon une conception de la révolution conçue comme « triomphe de l’irrationnel » ou comme une « catastrophe » – Conception que Simone Weil prête à Georges Bataille – alors qu’elle devrait être le « [triomphe] du rationnel », « une action méthodique où il faut s’efforcer de limiter les dégâts [31]».
Quand elle s’interroge enfin sur le principe commun aux formes de courage, Simone Weil retient la définition de Platon : « Une opinion vraie concernant les choses à craindre et à ne pas craindre [32]. » Face au courage « homérique » défini par la visibilité d’un acte héroïque, Platon introduit un courage « proprement moral parce qu’il réintroduit à la source de l’acte un rapport à soi tournant autour de la recherche de la vérité et du juste [33]. » Lorsque Simone Weil écrit, dans ses Cahiers, que « le courage est la vertu la plus visible dans la caverne, parce qu’il tient à la force [34] », elle pense au « courage héroïque », gestuel, tout en extériorité, tout à l’ardeur de combattre la force par la force, sans autre motif que celui d’être le plus fort. Même lorsqu’elle l’envisage dans la « bataille », elle prend soin de ne pas confondre les plans. Elle déplace le courage de l’espace de l’affrontement guerrier à celui de la maîtrise de soi, car « en chacun de nous » la « guerre qui nous oppose à nous-mêmes [35] » est plus glorieuse que la fureur combattante ; elle est la garantie d’une action pensée, mesurée en fonction de ce qui est le plus juste. L’action juste manifeste la possibilité d’une harmonie entre le soin de l’âme et le souci du monde. Il peut y avoir une expression cohérente, philosophique, éthique et politique à la fois, du courage.

Notes :
1. S. Weil, Leçons de philosophie, Paris, Plon, 1989, p. 224-225.
2. G. Pigeard de Gurbert, Contre la philosophie, Arles, éd. Actes Sud, 2010, pp. 15-16.
3. Voir une lettre à Maurice Schumann, dans Écrits de Londres, Paris, Gallimard, 1957, pp. 199-200.
4. Voir op. cit., p. 213.
5. Quant à s’exposer « passivement », S. Weil a beaucoup réfléchi – sans avoir à vivre cette situation, heureusement – pendant la guerre à ce qu’elle ferait au cas où elle serait torturée.
6. H. Arendt, La Condition de l’homme moderne, Paris, Plon, coll. « Agora », p. 245.
7. S. Weil, Œuvres, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 1999, p. 406.
8. S. Weil, « Non intervention généralisée », Œuvres complètes, tome II, vol. 3, p. 43.
9. Simone Pétrement, La Vie de Simone Weil, Paris, Fayard, 1973, vol. I, p. 401.
10. S. Weil, Leçons de philosophie, op. cit., p. 225.
11. S. Weil, « Demande pour être admise en Angleterre», Œuvres complètes, Paris, Gallimard, t. IV, vol. 1, p. 398.
12. Ibid.
13. S. Weil, Œuvres complètes, op. cit., t. VI, vol. 4, p. 177. Elle expose par la suite, dans sa « Demande pour être admise en Angleterre» que, « en décembre 1939 et janvier 1940, [elle eut] une occasion plus sérieuse d’éprouver [ses] nerfs » (Œuvres complètes, op. cit., t. IV, vol. 1, p. 399).
14. Lettre citée par S. Pétrement, op. cit., p. 406.
15. Alain insiste sur la doctrine cartésienne de la volonté dans l’entendement. Voir Propos, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1956, t. I, p. 204.
16. S. Weil, « Perspectives », Œuvres complètes, op. cit., t. II, vol. 1, p. 281.
17. Bertrand Saint-Sernin, Genèse et Unité de l’action, Paris, Vrin, 1989, p. 26.
18. Ibid.
19. Dont les Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale.
20. « Le groupement de “L’ordre nouveau” », Œuvres complètes, op. cit., t. II, vol. 1, p. 328.
21. Cité dans op. cit., p. 405, note 117 bis.
22. Leçons de philosophie, op. cit., p. 186.
23. Voir Œuvres complètes, op. cit., t. II, vol. 1, pp. 300 sq.
24. « Perspectives », op. cit., p. 280.
25. Comme le reconnut Jean Duperray (instituteur, syndicaliste et écrivain), dans un beau témoignage récemment réédité, Quand Simone Weil passa chez nous, Paris éd. Mille et une nuits, 2010.
26. S. Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, Œuvres complètes, t. II, vol. 2, p. 106. Une édition existe en collection de poche « Folio Essais », chez Gallimard.
27. [Compte rendu :] « Rosa Luxemburg, Lettres de la prison », Œuvres complètes, t. II, vol. 1, p. 302
28. Leçons de philosophie, op. cit., p. 225. Elle retient la leçon d’Alain : « Toute vertu est courage » (Propos d’un Normand, Paris, Gallimard, t. I, XCVII).
29. Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, op. cit, t. II, vol. 2, p. 109.
30. Cité dans [Compte rendu :] « Rosa Luxemburg, Lettres de la prison », op. cit., p. 301.
31. Cité par Simone Pétrement, La Vie de Simone Weil, op. cit., t. I, p. 422.
32. Platon, République, IV, 430 b. Cité dans Leçons de philosophie, op. cit., p. 225.
33. Voir Thomas Berns, Laurence Blésin et Gaëlle Jeanmart, Du Courage, une histoire philosophique, Paris, éd. Encre marine, 2010, p. 25 (plus généralement pp. 33 sq. et  59 sq). Les auteurs s’attachent de façon très instructive à dégager des « schèmes d’intelligibilité distincts » susceptibles de couvrir les différentes appréhensions du courage dans son expression philosophique, éthique et politique.
34. S. Weil, Œuvres complètes, op. cit., t. VI, vol. 2, p. 262.
35. Platon, Les Lois, 626 e.

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