Alex Raffy – Je suis d’ailleurs (Sens-dessous – Social et Politique)

Publié: 27 mars 2013 dans N7. L'étranger SD n° 7

Je suis d’ailleurs
par Alex Raffy

À partir d’une nouvelle de Lovecraft, est développée la question de la phobie  – parfois xéno – dans le transfert (négatif). La cure psychanalytique peut réveiller un sentiment d’Unheimliche [1] à l’égard de soi-même, de sa propre parole, au-delà du banal lapsus.
À la question « le racisme est-il soluble dans le transfert ? », il est répondu affirmativement, mais au cas par cas dans chaque cure, à partir d’une élaboration des peurs et phobies archaïques relatives à l’Autre étranger en soi. En me référant à des textes freudiens – notamment « Psychologie de la vie amoureuse » – je relierai cette problématique aux fantasmes relatifs à la pureté de la race (le « non mélange » de ce qui s’éloigne du familier et de la famille) et au tabou de la virginité.

Ce titre est tiré d’une nouvelle de Lovecraft intitulée Je suis d’ailleurs [2] qui m’amènera à parler du racisme au sens large, incluant xénophobie et machisme, en me référant au concept psychanalytique de transfert. Il serait d’ailleurs sémantiquement plus juste de considérer le racisme comme une variété particulière de la xénophobie ou peur de l’étranger. Il est à ce sujet remarquable qu’étymologiquement, « étrange » ait d’abord signifié « étranger », et non l’inverse.
Restituons quelques bribes de discours qui m’ont été rapportées par des enfants, qu’un trait de différence physique avait inquiétés :
De quel pays il vient, le monsieur ? Pourquoi il a les cheveux frisés comme ça ?
– Une fillette de trois ans et demi demande à sa mère à propos de ma moustache : Pourquoi il a du noir à la bouche le monsieur ? J’ai peur, je l’aime pas ! 
– Une autre, de sept ou huit ans, me révèle, à propos du médecin d’origine nord-africaine qui me l’a adressée : J’aime pas sa tête au monsieur [Pourquoi ?] Parce qu’il est toujours méchant, mais toi et la dame [l’orthophoniste] je vous aime bien.
Nous voyons ici, aussi brefs que soient ces discours, que nous entrons à chaque fois dans une problématique et un monde différents. Toutefois, une crainte phobique les unit, sans atteindre encore au registre raciste, lequel constituerait déjà un mode de réponse élaboré devant l’angoisse de castration qui la sous-tend. Je veux dire par là qu’à la base, l’émergence du racisme ne nécessite pas l’existence préalable d’une attitude et d’un sentiment inculqués par des adultes ou par un système ; ces derniers ne feront que renforcer des tendances propres à l’homme ; car le chien aboie face à l’inconnu, la violence de sa peur étant proportionnelle à l’intensité de sa peur [3] (plus il est petit, plus il aboie), mais il n’est pas raciste.
Ce qui m’amène à soutenir d’emblée que le racisme est une défense archaïque propre à l’être parlant, qui doit nous faire abandonner le rêve d’un monde expurgé du racisme par les seules vertus d’une éducation éclairée. Il faut aussi renoncer à la croyance angélique que les victimes du racisme en seraient elles-mêmes indemnes ; je renvoie au racisme anti-noirs de nombre de Maghrébins et Asiatiques, au racisme à l’égard du plus foncé que soi en Inde, à l’antisémitisme de certains mouvements musulmans noirs américains ou plus récemment à celui d’un humoriste noir jaloux de la compassion victimaire des descendants de réchappés de l’holocauste.
Arrêtons-nous dans un premier temps sur cette angoisse phobique contenue dans le racisme.
L’individu objet de racisme, de peur, voire d’angoisse, peut être qualifié d’objet phobique au même titre que le loup, le cheval, le père Noël ou le marchand de sable, puisque tous ces cas constituent dans la théorie freudienne, un déplacement du signifiant paternel sur un autre signifiant. « Le transfert, dit en effet le psychanalyste Michel Silvestre, est d’abord transfert de signifiant [4] », façon de dire que le racisme est d’abord question de langage, de discours sur des traits identitaires. C’est ainsi que l’identification n’est jamais qu’un transfert de signifiant sur la personne propre, comme on peut en remarquer les effets à partir de cette précision de Freud sur le petit Hans [5] : « Hans, dès que sa crainte s’est apaisée, s’est identifié lui-même avec l’animal redouté, en se mettant à sauter comme un cheval et à mordre lui-même son père. » Cela fait émerger, soit dit en passant, l’agressivité dans la phobie, qui reste généralement attribuée à l’objet, mais qui dans la solution raciste (face à l’angoisse) devient patente chez le sujet.
Mais pour revenir à la crainte, évoquée dans les exemples précédents, j’avancerai qu’elle renvoie à la question angoissante des origines que le xénophobe va tenter de baliser en cherchant réponse à deux questions, d’ailleurs connexes :
D’où vient-il ? À quoi doit venir sécuritairement répondre une localisation topographique, c’est-à-dire signifiante : la bête du Gévaudan, l’étrangleur de Boston, l’enfant sauvage de l’Aveyron… Et à l’évidence, l’affirmation « je suis d’ailleurs » ne ferait qu’augmenter l’angoisse xénophobe.
À quoi, à qui ressemble-t-il ? C’est-à-dire, en quoi l’étranger touche-t-il à notre identité, à travers l’indicible et l’inimaginable réel, qui renverrait en fin de compte, à quelque chose de l’ordre de la scène primitive : de quelle rencontre monstrueuse est-il donc issu ? Nous voyons ici le toucher sensible se conjoindre à la question de l’identité du moi, via le corps, et l’on pense à cette singulière définition freudienne du moi, comme à la fois « être de surface » et « projection d’une surface [6] ».
Citons Lovecraft :
[…] presque fou, j’eus encore la force de tendre le bras pour écarter la fétide apparition si proche de moi, quand dans une seconde où les cauchemars du Cosmos rejoignirent les accidents du présent, mes doigts entrèrent en contact avec la patte pourrissante et ouverte du monstre, sous cet encadrement d’or. […] et je reconnus l’altier édifice dans lequel je me trouvais, et je reconnus, et rien ne fut plus terrible, l’abominable malédiction qui ricanait devant moi en même temps que je rompais le contact de mes doigts souillés avec les siens.
Cette rencontre traumatique m’évoque ces petits enfants de maternelle qui refusaient horrifiés, de donner la main au petit élève noir de leur classe. Et nous pouvons aller, avec Lovecraft, au-delà de la seule évocation scatologique du « c’est sale », face à la peau noire. Ce qu’a vécu ce petit enfant noir âgé de trois ans constitue la transposition littérale de cette nouvelle fantastique : d’origine togolaise, il a toujours vécu en France avec ses parents et s’est trouvé effrayé, terrorisé, dégoûté, puis malade de s’être vu entouré par « tous ces noirs », lors de son premier séjour en Afrique.
Sommes-nous encore dans le transfert ? Oui, au sens du déplacement du père à l’étranger, de l’étranger dans le père, et de l’identité, voire de l’identique, au « je, est un autre ». Sommes-nous déjà dans le racisme ? Pas encore, car comme on l’a vu, le verbe grec phobein renvoie à l’ « avoir peur », soit à un effarouchement naïf face à la différence. Le racisme est déjà un discours haineux, élaboration simpliste et primaire certes, mais déjà construction défensive face à la peur que l’étrange étranger a provoquée. Et j’en viens à une question qui m’est venue lors d’une cure : Le racisme est-il soluble dans le transfert ?
Alain, âgé de sept ans, m’a été amené par son père, pour mutisme en dehors du cercle familial restreint (parents et fratrie exclusivement). Malingre et souffreteux, il souffrait d’une kyrielle de symptômes, comme une énurésie diurne, des tendances anorexiques, un échec scolaire massif et surtout des crises épileptiques photosensibles ayant débuté peu auparavant. Les démarches auprès de neurologues puis de guérisseurs divers s’étant avérées vaines, la famille s’était résignée en désespoir de cause à la consultation d’un psy. Cet enfant chétif et toujours malade dès la naissance, sa mère l’avait cru mort quand elle a assisté à sa première crise, le jour de la fête des mères… Subjugué par l’écran de télévision, il s’en approchait jusqu’à le toucher, la crise épileptique survenant alors, ce qui faisait dire aux parents : « On dirait qu’il voulait voir quelqu’un derrière », évoquant la noyade de Narcisse… Depuis ces crises, ses parents s’inquiétaient beaucoup de ses mouvements incoercibles des yeux vers la lumière, craignant que ces moments d’absence ne provoquent un accident. Par ailleurs, ses camarades trouvaient là un nouveau motif de risée à son sujet.
Au bout de quelques séances, le père me confie gêné, me prévenant à l’avance que ce n’était pas du racisme, mais que son fils ne voulait plus venir. De fait, Alain trop inhibé, n’avait jamais voulu consulter qui que ce soit. Mais son père pensait que son refus de venir aux entretiens était motivé par ses craintes à mon sujet : Il avait en effet demandé à son père : « Pourquoi le monsieur il a la peau foncée et les cheveux noirs comme ça ? » Tout ceci était corroboré par le fait que selon le père, Alain avait mieux « accroché » avec le psychiatre qui me l’avait adressé : « Vous comprenez, c’est pas qu’il est raciste ! Ne le prenez pas mal, mais il a jamais vu ça ». Les craintes du père rejoignaient probablement celles du fils, maudissant le changement de psy ! J’ai prôné la persévérance et limité nos rencontres à des séances sans séparation d’avec son/ses parents.
Un mois plus tard Alain, toujours aussi mutique, s’est mis à avoir peur du noir et des fantômes. Et j’ai été le seul à y voir un progrès puisque d’une part cette peur indiquait un réveil de son imaginaire et d’autre part la réactivation d’une instance paternelle à travers l’animal phobique comme métaphore paternelle [7]. Mais il faut se garder d’extrapoler trop vite sur le signifiant « noir », parce que d’autres éléments amènent un éclairage différent : son père pensait que l’épilepsie photosensible de son fils et ses mouvements oculaires étaient dus à un excès de lumière des néons, à un éblouissement qu’il aurait subi à la clinique le jour de sa naissance. Or, dans la suite de la cure (se déroulant simultanément avec Alain et son père), il s’est avéré que les rares mots lâchés çà et là par l’enfant venaient lever à chaque fois un non-dit parental sur une malencontreuse série de tares génétiques graves et d’accidents invalidants, mutilants, voire mortels touchant la lignée paternelle et portant exclusivement sur les mâles.
Peu à peu, poussé en cela par les dires et questions de son fils, qui n’était pas sans savoir, le père a pu mettre des mots, élaborer sur ce qui faisait série, et échanger avec Alain. Et au fur et à mesure qu’ils ont pu se réconcilier avec ce lourd passé, apprivoiser ce réel traumatique, le transfert a pu s’expliciter : mon teint basané vu comme « noirceur », mon aspect « pas comme les autres » étaient associés par Alain et probablement aussi par son père, aux handicaps des hommes de la famille. C’est ainsi que celui-ci – une force de la nature contrairement à son fils – fut pris d’un incoercible sourire de satisfaction en me voyant un jour grippé, un peu comme Alain qui était toujours malade : « Ah, vous aussi, vous êtes malade ! » s’exclama-t-il.
À l’approche de l’arrêt de la cure, je suis ainsi devenu moi-même Alain (pour le père), cet enfant conçu dans l’éblouissement traumatique d’une quasi scène primitive. voici comment : environ un an après le début de la cure, Alain était devenu enjoué, « plus vivant » (c’est-à-dire moins mort), parlait à tous, s’était « réveillé » à l’école. Il avait pris du poids, ne se mouillait plus en journée, ses fréquentes maladies (rhumes, bronchites) et crises épileptiques devenues rares n’avaient plus pour les parents l’intensité dramatique d’antan. Ces derniers n’en revenaient pas ! Ces changements provenaient en premier lieu d’eux-mêmes, puisqu’ils ne le regardaient plus comme un mort en sursis. Me faisant part de leur reconnaissance, les parents m’ont offert une lampe construite par le père et décorée par la mère ; père qui tenait absolument à la brancher dans mon bureau pour me montrer « comme elle éclairait bien ». Éclairer oui, mais jusqu’à l’aveuglement, celui-là même qui avait imaginairement blessé Alain [8]. Toujours est-il qu’ils ont par la même occasion tenté de m’aveugler sur une insoutenable vérité : leurs vœux de mort à son égard, ce qui n’enlève évidemment rien à leur amour pour lui ; hainamoration, dirait Lacan en jouant sur l’homophonie avec énamoration. Ils ont décidé d’arrêter les séances quelques temps après, mais j’ose espérer que leur réconciliation avec l’histoire et l’héritage de la famille a pu rendre moins anxiogène leur relation à l’Autre, et qui sait, couper les jarrets à la solution raciste qu’Alain eût pu développer s’il n’avait pu travailler son angoisse de castration éveillée par la peur de l’Autre. En quittant la position du mort-vivant qu’il tenait dans le fantasme parental, en échappant au destin de la lignée masculine « châtrée » des morts et infirmes de la lignée paternelle, il obtenait un allègement de son angoisse devant la différence9 [9] (de sexe, du hors-famille, de la nouveauté) ; sans être définitivement immunisé du racisme – les situations régressives des groupes et des foules peuvent ainsi les réactiver – Alain a néanmoins perdu le ressort principal d’une telle élaboration.
Si la peur de l’Autre renvoie à l’existence d’une position incestueuse (« Restons entre nous », « Retourne chez toi »), c’est parce que l’Autre évoque la scène primitive et l’hétérogénéité de l’alliance, soit la castration. Mais à la peur et à la haine, le xénophobe ajoute l’ignorance, au sens d’un « je n’en veux rien savoir ». Reste à distinguer dans le racisme un au-delà du spéculaire habituellement mis en avant, un au-delà de l’image en miroir du rival qui engendre l’agressivité.
Un autre versant du racisme touche à la crainte de l’envahissement, du pullulement [10] des mâles étrangers (et de leur progéniture) supposés sexuellement surpuissants ; je renvoie ici à la croyance fantasmatique – courante en Occident – selon laquelle les noirs auraient un pénis plus grand que les blancs. Les xénophobes – les hommes surtout – se sentent ainsi littéralement « baisés » et y vont de leur protestation virile : « Foutons-les tous dehors ! » Mais qu’y a-t-il donc au-delà des mises en acte racistes, qui viendrait prendre la place du souvenir, de questions insoutenables ?
Il y a d’abord l’Autre, supposé incastré, tout-puissant, l’homme « qui nous prend nos femmes », bref, celui qui a toutes les femmes, à l’instar du père de la horde primitive : il est le grand jouisseur, déflorateur, fécondateur, violeur. Pour le xénophobe, l’étranger, c’est le conquérant assez fou et fort, pour oser affronter le « venin de la pucelle », pour oser déflorer la farouche vierge Judith [11], au risque de l’émasculation et de la mort : « ce héros de la tragédie qui doit souffrir parce qu’il est le père primitif » (cf. Totem et tabou). Bref, l’étranger tenant au bras une autochtone est celui qui vient démontrer l’inanité du tabou imaginaire de la race pure et qui souligne à son insu l’asymétrie de la relation sexuelle, en ajoutant le mélange des races à celui des sexes et des familles.
Mais simultanément dans l’imaginaire raciste, l’étranger fait perdurer la croyance en l’existence de La Femme. En effet, La Femme existerait, mais on ne la rencontrerait pas, parce que l’Autre, l’étranger, nous l’aurait ravie, avec tous les fantasmes de sauvetage de celle-ci que cela appelle (cf. ce que Freud nomme « la condition du tiers lésé [12] »). Et après tout, quel meilleur partenaire que La Femme, au père primitif ?
Dès lors, pour le raciste, la race serait une métaphore de La Femme [13], ceci à deux niveaux :
– un noyau résiste à la mise en signifiants, à l’entendement : la race au niveau biologique, La Femme, au niveau de la structure [14]. Mais par ailleurs, la race et La Femme n’existent pas, sinon comme constructions signifiantes, avec la qualité de pureté qui leur est conférée. En effet, c’est en tant qu’intouchée qu’une femme pourrait au plus passer pour la Femme (proche alors de la mère, intouchable de par l’interdit de l’inceste). La pureté de la race serait alors une métaphore de la virginité féminine, toutes deux étant soumises à tabou.
Je cite Freud :
Dans des expressions qui ne diffèrent que peu de la terminologie habituelle de la psychanalyse, Crawley expose que chaque individu s’isole des autres par un « taboo of isolation » et que ce sont justement les petites différences dans ce qui se ressemble par ailleurs, qui fondent les sentiments d’étrangeté et d’hostilité entre les individus. Il serait tentant, en prolongeant cette vue, de faire dériver de ce narcissisme des petites différences, l’hostilité qui nous le savons combat victorieusement, dans toute relation humaine, le sentiment de solidarité et terrasse le commandement d’amour universel entre les êtres humains. La psychanalyse croit avoir deviné qu’une pièce capitale motivant l’attitude de rejet narcissique, mêlé de beaucoup de mépris, de l’homme à l’égard de la femme, doit être attribué au complexe de castration et à l’influence de ce complexe sur le jugement porté sur la femme. [15]
– Si l’on ose la comparaison de la Femme avec la race par le biais du tabou, on peut avancer que le machisme, le mépris condescendant envers les femmes fonctionnent sur le mode du racisme, au sens où il vient occulter une même question.
Dans la multitude des singuliers, toutes les différences viennent mettre en cause le mythe de l’Un et la croyance au rapport sexuel, puisque pour une fois, si l’on me permet ce jeu de mots, l’hétéro gêne, justifiant le qualificatif d’hétérophobie. Le catéchisme raciste commence, comme les formules lacaniennes de la sexuation [16], par un universel « Tous les x… », avec comme corollaires implicites, les singuliers : il existe un individu échappant à la castration (le père primitif d’avant la loi, considéré comme père symbolique une fois qu’il aura été tué et mangé collectivement) et la fonction castration ne s’applique pas à tous. Ce qui renvoie à l’existence d’une différence radicale qui ne serait pas seulement mythique, où il y aurait une consistance de réel du père primitif, de par sa nécessité structurale, mais aussi quelque chose du Réel qui échapperait, se moquerait de la fonction phallique [17].
Le triste héros de Je suis d’ailleurs sort transformé par sa traumatique rencontre venue lui rappeler son altérité ; il dit « J’accueille presque avec le sourire l’amertume d’être autre. » Ainsi, du côté de l’objet, le racisme vient occulter la question : « Qu’est-ce qu’une femme ? Que veut-elle ? », tandis que du côté du sujet, le raciste refoule voire dénie sa division subjective (sa part d’ombre, son angoisse, sa différence singulière d’avec son groupe d’appartenance) : « Je, est d’ailleurs » ; et d’osciller entre La Femme et le père primitif, Charybde et Scylla. Dans la nouvelle de Lovecraft, il paraît indubitable que le monstre et le héros ne forment qu’une même personne. En effet, outre le sentiment d’Unheimliche du héros, le monstre apparaît à la foule du château à l’instant même de sa propre entrée, et d’autre part, « l’abomination » apparaît dans l’encadrement de ce qui ne serait qu’un miroir :
[…] je sais pour toujours que je suis d’ailleurs, un étranger en ce monde, un étranger parmi ceux qui sont encore des hommes. Et cela je le sais du moment où j’ai tendu la main vers cette abomination dressée dans le grand cadre doré, depuis que j’ai porté mes doigts vers elle et j’ai touché une surface froide et immuable, de verre lisse (souligné par l’auteur).
Contentons-nous d’espérer que la cure analytique puisse renvoyer notre haine de l’altérité (du sujet à la parole, au sexe, à la bisexualité, et en fin de compte au réel de la différence), parce que le monstre sur le seuil, c’est nous-mêmes et aussi bien un avatar imaginaire du père, qui rejeté dans sa fonction symbolique, fait retour dans le réel. L’histoire du siècle dernier a montré que le ressort du racisme pouvait mener du père au pire. Tenter de s’en prémunir est une bonne chose, à condition de ne pas tomber dans l’excès inverse en idéalisant l’autre et en caressant l’idéal préventif d’une abolition des différences :
Sans doute, dit Lévi-Strauss, nous berçons-nous du rêve que l’égalité et la fraternité règneront un jour entre les hommes, sans que soit compromise leur diversité. Mais si l’humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice stérile des seules valeurs qu’elle a su créer dans le passé, capable seulement de donner le jour à des ouvrages bâtards, à des inventions grossières et puériles, elle devra réapprendre que toute création véritable comporte une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs pouvant aller jusqu’à leur refus, sinon même à leur négation. Car on ne peut à la fois, se fondre dans la jouissance de l’autre, s’identifier à lui, et maintenir le différent [18].
Parfois, la peur – évitement phobique ? ! – d’être qualifié de raciste amène à tout accepter de l’autre, même son éventuelle tyrannie. Sans culpabiliser ni désavouer masochistement les valeurs dont nous sommes les héritiers et qui nous différencient des autres collectivités ou ethnies, il faut faire avec nos différences et composer avec notre peur/haine de l’Autre en nous et au dehors, plutôt que de chercher à les exorciser en niant leur existence, dans un fantasme d’amour fusionnel avec le prochain. [19]

Bibliographie
• Freund Sigmund, « L’inquiétante étrangeté », in Essais de psychanalyse appliquée, Payot, 1933.
• — Totem et tabou, Paris, Payot, 1965.
• — « Psychologie de la vie amoureuse », in La Vie sexuelle, Paris, PUF, 1969.
• — « Analyse d’une phobie chez un petit garçon de 5 ans (le petit Hans)  », in Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1975.
• — « Au-delà du principe de plaisir », in Essais de psychanalyse, Payot, 1981.
• — « Analyse finie, analyse infinie », Résultats, Idées, problèmes, vol.2, PUF, 1985.
• — L’homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, 1986.
• Lacan Jacques, Le Séminaire, livre XX, Paris, Le Seuil, 1975.
• Lévi-Strauss Claude, « Race et culture », in Le regard éloigné, Paris, Plon, 1983.
• Lovecraft Howard Phillips, Je suis d’ailleurs, Paris, Denoël, 1961.
• Raffy Alex, La théorie psychanalytique et l’enfant. Chronologie et développement, Paris, L’Harmattan, 2009.
• Silvestre Michel, « Le transfert », in Demain la psychanalyse, Paris, Navarin, 1993.

Notes :
1. Je traduis Das Unheimliche par l’inquiétante familiarité plutôt que par la traduction usuelle d’inquiétante étrangeté, puisque l’allemand heim évoque le foyer, le familier
2.  H.P. Lovecraft, Je suis d’ailleurs, Paris, Denoël, 1961. Le présent texte est tiré d’un ancien exposé fait au Secrétariat de l’École de la Cause Freudienne à Strasbourg, « Où en est-on avec le transfert ? », publié dans le bulletin Palea n° 13 (épuisé).
3. Il y aurait ici une question éthologique à creuser : on nous dit que les animaux des îles Galapagos – jadis étudiés par Darwin – n’ont pas peur des hommes parce qu’on ne leur a jamais fait de mal. Pourtant d’autres animaux semblent bien avoir peur de l’inconnu, sans avoir a priori vécu d’évènement ou de rencontre traumatique ; j’éprouve donc quelques doutes sur les représentations terrestres d’un supposé paradis perdu.
4. M. Silvestre, Demain la psychanalyse, Paris, Navarrin, 1993.
5. S. Freud, « Analyse d’une phobie chez un petit garçon de 5 ans (le petit Hans), in Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1975.
6. S. Freud, Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.
7. À propos de la peur des grands animaux, Freud soutient que « lorsque les enfants examinés étaient des garçons, leur angoisse leur était inspirée par le père et a seulement été déplacée sur l’animal [de la phobie] », Totem et tabou, Paris, Payot, 1965, p. 193.
8. Cet aveuglement recherché renvoyait probablement d’une part au vœu de m’empêcher de pousser plus loin la cure, et d’autre part au désir de me laisser porter les tares familiales, tel un bouc émissaire.
9. Pour Alain souffreteux déjà mort dans le regard de ses parents, son père – cette force de la nature ne lui offrant pas d’assise identificatoire (impossible de lui ressembler) – était le premier étranger dangereux et castrateur.
10. Parler de pullulement n’est pas sans évoquer les rats, l’espèce constituant un véritable emblème phobique. Le célèbre Nosferatu le vampire de F.W. Murnau, aux nez et doigts crochus, sur un bateau plein de rats, représentait, dans l’imaginaire collectif, le juif rapace apportant la peste, comme Freud s’était vu introduire la psychanalyse outre-Atlantique quelques années avant la réalisation du film.
11. Cf. Psychologie de la vie amoureuse, où Freud fait référence à Judith et Holopherne. C’est à ce texte freudien que je me réfère dans la suite, notamment quand Freud parle du « fantasme du garçon qui abaisse sa mère au rang de putain ». Les « deux courants de la vie amoureuse » renvoient à la formalisation lacanienne qui distingue position maternelle et position féminine (S. Freud, La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 59).
12. S. Freud, La vie sexuelle, ibid., p. 48 à 51.
13. Dans la théorie lacanienne, la Femme, cette incarnation du féminin (« continent noir » disait Freud) censée représenter toutes les femmes, n’existe pas dans l’inconscient, parce que la théorie psychanalytique montre que cliniquement pour les deux sexes, c’est le phallus qui fait repère ; l’absence de phallus chez les filles ne saurait ainsi suffire à définir le genre féminin (pas de signifiant pour en témoigner, l’invisible vagin n’existant pas d’emblée pour l’enfant). Difficile pour les filles d’être définies par la négative, même si fondamentalement, nous sommes tous manquants et à la recherche d’une illusoire complémentation avec un(e) partenaire.
14. Ceci m’évoque « Analyse fine, analyse infinie » dans S. Freud, Résultats, idées, problèmes, vol. 2, Paris, PUF, 1985 : « … pour le psychique, la biologie joue vraiment le rôle d’un socle sous-jacent » (résistant à la mise en signifiants, c’est-à-dire à la réduction du réel à la mise en mots).
15. S. Freud, « Psychologie de la vie amoureuse », in La vie sexuelle, souligné par moi.
16. Tableau inscrivant les individus côté homme et femme, par rapport à la Femme (concept générique avec majuscule, à la différence des femmes) et au père primitif de la horde (avant l’interdit de l’inceste consubstantiel à toute société). Ces deux figures singulières sont deux modalités d’exception échappant aux lois de la castration symbolique (cf. Lacan, Le Séminaire, livre XX, Paris, Le Seuil, 1975, p. 73).
17. J’entends par « fonction phallique » les effets ordonnateurs de la castration et de la différence des sexes qui président à la naissance du désir chez l’individu dès sa naissance : désir d’être ou d’avoir le phallus (signifiant de ce qui manque à tous, en particulier aux femmes durant le stade phallique chez l’enfant des deux sexes).
18. C. Lévi-Strauss, « Race et culture », in Le regard éloigné, Paris, Plon, 1983, p. 47.
19. Pour rendre ce texte initialement destiné à des analystes, abordable pour un public plus vaste, j’ai tenté de définir brièvement les concepts psychanalytiques utilisés dans des notes de bas de page, sachant que pour le néophyte, ils resteront insuffisants. Même sans tout comprendre, j’espère que les lecteurs y saisiront quelques pistes de réflexion. Pour ceux qui souhaiteraient aller plus loin, je renvoie à mon ouvrage La théorie psychanalytique et l’enfant. Développement et chronologie, Paris, L’Harmattan, 2009. Pour tout contact, http://pedofolie.info/

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