Laurence Copin – Entretien avec Charles Masson, autour de la BD Droit du Sol (Sens-dessous – Littérature et Esthétique)

Publié: 27 mars 2013 dans N7. L'étranger SD n° 7

Entretien avec Charles Masson, autour de la BD Droit du Sol
par Laurence Copin

Charles Masson est dessinateur, auteur de BD et médecin. Né en 1968, il vit depuis quelques années à La Réunion. Soupe froide, sa première BD sur l’histoire d’un SDF, est publiée en 2003. Droit du sol [1] paraît en 2009 et s’appuie, comme Soupe froide, sur l’expérience professionnelle de l’auteur mais dans un domaine différent : la BD dresse à travers plusieurs points de vue un tableau social, économique et politique de Mayotte et de ses clandestins, évoquant ainsi plus largement la notion d’étranger.

Charles Masson

Sens-Dessous — Pouvez-vous expliquer le choix de ce titre Droit du sol ?
Charles Masson — Ce titre s’est imposé quand j’étais en train de dessiner le livre car des politiciens ont proposé d’expérimenter le Droit du Sol français sur le territoire de Mayotte. Le débat entre le Droit du Sang et le Droit du Sol avait déjà été lancé pendant les présidentielles de 2007 et j’en avais fait ma carte de vœux. J’avais été choqué. Comme le titre a plu à mes éditeurs, on l’a gardé avec son double sens.
S.-D. — à quoi renvoie-t-il précisément dans la BD ?
C. M. — Il y a évidemment le sens juridique que je laisse aux juristes et politiques… Mais aussi le sens commun : pendant les cinq ans que je travaillais à Mayotte, j’y faisais des allers-retours en avion sans aucune difficulté avec une simple carte d’identité, comme n’importe quel citoyen français. Contrairement à la majorité des patients que je soignais, Comoriens ou Malgaches, qui n’en avaient ni la possibilité, ni le loisir. Pour eux, il était quasiment impossible de bouger des îles du Canal du Mozambique autrement que de façon clandestine, par des kwoiça-kwoiça [2]… Ou par le biais d’une expulsion par les autorités françaises.
Je trouvais paradoxal d’avoir ce droit d’être sur le sol de Mayotte aussi facilement. à Mayotte, on côtoie des clandestins au quotidien, car contrairement à la métropole, ils représentaient et représentent encore la plus grande partie de la population insulaire. Nombre d’entre eux vivent là depuis des années, attachés de façon familiale mais surtout culturelle ou rituelle.
Quand j’ai assisté à une séance d’animisme, j’ai vraiment compris l’unité ethnique, culturelle et cultuelle de cette île de Mayotte avec ses îles voisines. La décolonisation séparée des îles des Comores a entraîné une situation atroce : on expulse de Mayotte des gens, qui, de toute évidence, ont plus de droit au sol, que moi je ne l’ai par la loi. La notion de frontière est toujours quelque chose de contestable mais, à Mayotte, c’est ubuesque.
Le paradoxe était encore supportable car, pendant des années une relative harmonie « illégale », un équilibre, régnaient sur cette île : des personnes étrangères à Mayotte arrivaient régulièrement et s’intégraient, par le travail et l’apprentissage du français, à la population. Mayotte était un sas d’intégration de futurs français et, à l’époque, personne ne partait en métropole. Nombre de ces clandestins repartaient chez eux parce qu’il est faux de croire, comme notre bon président, que la terre entière a envie d’être Française ou de vivre en France. Si les conditions de séjour sur notre territoire étaient plus simples, notamment l’obtention de cartes de séjour, bien des clandestins seraient en règle et n’auraient pas besoin de devenir Français pour pouvoir rester en France. Ce sont bien souvent les situations administratives et policières qui les y poussent. En effet, si on a parfois honte d’être français, je n’ai pas rencontré de Malgache ni de Comorien qui ait honte de sa propre nationalité.
Ainsi, la moitié de la population de l’île vivait, se scolarisait et se faisait soigner dans l’illégalité ou la clandestinité ; histoire de point de vue et de papiers. Et ce, à l’abri de tous. Puis ce frêle équilibre s’est effondré à partir de 2005 avec la décision des quotas et d’expulser tous les clandestins de l’île. Les pressions policières et des populations locales ont entraîné l’exclusion des enfants des écoles et aussi un accès aux soins plus compliqué des clandestins. Sont alors apparus des faits divers catastrophiques que je raconte dans le livre.
S.-D. — Et peut-on justement parler de « droit du sol » ou de « droit » tout court lorsqu’on a refermé le livre ? k.k p.222
C. M. — Mayotte souffre vraiment de son éloignement. D’une part, on y fait des aménagements juridiques, et comme on est loin de tout on peut expérimenter des nouvelles mesures. D’autre part, le respect des lois sur place est très fluctuant. Ainsi, ce qui serait tout à fait insupportable en Métropole devient toléré… voire courant sur cette île. Le livre n’est malheureusement pas une caricature mais une somme de scènes réelles que j’ai collectées et bien sûr modifiées au fil de ces quatre ans, en écoutant parler les gens.
Puis, après 2005, j’ai rencontré des victimes d’actes insupportables et il m’a paru nécessaire d’en témoigner. Vivant à la Réunion, je savais que je garderais le recul nécessaire pour ne pas tolérer l’intolérable et j’ai monté le livre comme un décor d’une seule scène : la dernière scène. Elle est atroce, mais expliquée et amenée par l’ensemble et l’enchevêtrement des autres histoires. Ayant la chance d’être édité, j’aurais eu tort de ne pas faire ce livre. Comme aurait pu le dire le petit Brice, clandestin Anjouannais : « Je le vaux bien, non ? »
 S.-D. — Votre BD croise plusieurs points de vue narratifs à travers plusieurs personnages que l’on suit tout au long de l’histoire. Certains parviennent  à analyser la situation , d’autres semblent perdus dans leur monde (monde blanc ou monde noir). Qu’en est-il de la prise de conscience sur place des habitants de Mayotte ?
C. M. — Il est difficile de savoir précisément ce que pensent les gens mais il me semble avoir perçu certains schémas sur place. Il y a ceux qui se complaisent dans la situation et en profitent. Ceux-là sont décrits dans le livre et je ne peux imaginer les changer… Leurs enfants peut-être… Puis il y a ceux qui sont offusqués de cette situation et veulent la combattre. C’est sans doute aussi pour leur rendre hommage que j’ai fait ce livre… Car ce n’est pas simple de garder son intégrité morale et sa hargne dans ce genre de chaos. La dernière fois que j’ai vu les gens de la CIMADE3, ils m’expliquaient que chaque combat était dur et nécessitait de la patience, et de la résignation car il est souvent perdu. Ils font des efforts énormes, un travail fou pour déplacer des montagnes, souvent vainement… Ou alors la montagne n’a été qu’ébranlée.
Malgré tout, après chaque échec, il faut encore trouver la force pour se lancer dans un nouveau combat, et les combats ne manquent pas. Cette attitude est éreintante et il serait souvent plus simple de déposer les armes. David n’a gagné qu’une fois contre Goliath, c’est pour cela qu’on en parle encore. Sur place, à Mayotte, les justes ne gagnent pas souvent mais leurs combats en valent la peine. Enfin, il y a tous ceux qui ne s’engagent pas et peut-être que ce livre pourrait les secouer un peu. J’ai eu, en ce sens quelques retours positifs. Et donc je me dis que ça valait le coup de faire toutes ces planches. Mais si j’ai fait ce livre, c’est d’abord pour les lecteurs de métropole : ils ne savaient pas et ne pouvaient pas savoir… Sans que je puisse établir de lien de causalité, il semble que les choses ont bougé sur place, à l’hôpital, avec l’intervention de la HALDE4. Et je ne peux imaginer que toute la campagne de presse qui a tourné autour du livre en métropole soit étrangère à cela.

masson p. 6
S.-D. — Par ailleurs, il m’a semblé que l’étranger n’est pas nécessairement celui auquel on pense en lisant votre BD (je pense en particulier – mais pas seulement – au personnage de Serge qui travaille comme manager chez SFR). Pouvez-vous préciser cela ?
C. M. — Je ne voudrais pas que vos lecteurs qui n’ont pas encore lu Droit du Sol se méprennent. Je n’ai pas fait de pamphlet contre les expatriés, je n’aurais eu besoin que de trente pages pour cela. Dans le livre, tout le monde en prend pour son grade. La notion de frontière et d’étranger est un concept purement arbitraire et humain qui de tout temps a déclenché localement les querelles de voisinage et à plus grande échelle les guerres. Ces concepts classiques sont tout à fait navrants, se manifestant par des sentiments comme le patriotisme, le nationalisme, à un moindre niveau le chauvinisme.
Je pense que ces conceptions sont dépassées. Il est clair que, dans toutes ces situations de crise, les citoyens se retrouvent et se resserrent au sein de groupes, comme les familles éclatées qui se retrouvent lors des épisodes difficiles. Ces replis identitaires sont courants et banals, en particulier chez les expatriés, comme ceux qui arrivent à Mayotte. Serge, employé d’une compagnie de téléphone, en est le plus symptomatique. Quand on arrive dans un territoire d’outre-mer français, il est automatique de croire qu’on est chez soi, comme n’importe où en France. Et c’est cette notion d’appartenance territoriale qui est la clef d’un problème car, avec de telles certitudes, on se trouve immédiatement en conflit avec des « locaux » qui ont aussi leurs certitudes : celles d’être chez eux parce qu’ils y habitent, y sont nés, ainsi que leurs parents et les parents de leurs parents. C’est une guerre larvée entre les expatriés qui arrivent avec « la civilisation de l’avion » et les locaux qui ont comme devise « le dernier arrivé est un con »…
Personnellement, je pense qu’aucun de ces points de vue n’est valable et qu’il faudrait pouvoir les dépasser. Mais c’est dur. Très dur.

Masson p. 7

Notes :
1.Charles Masson, Droit du sol, Casterman, 2009.
2. Le kwoiça-kwoiça ou kwassa est une barque de pêche traditionnelle qui transporte les clandestins, souvent beaucoup trop nombreux sur cette embarcation de fortune sujette à de fréquents naufrages.
3. Comité Inter-Mouvements Auprès Des évacués. « La Cimade a pour but de manifester une solidarité active avec ceux qui souffrent, qui sont opprimés et exploités et d’assurer leur défense, quelle que soit leur nationalité, leur position politique ou religieuse. » (Article 1 des statuts). Chaque année, la Cimade accueille et accompagne plusieurs dizaines de milliers de migrants et de demandeurs d’asile dans ses permanences. Intervenant dans les centres de rétention administrative, elle est chargée par les pouvoirs publics d’une mission d’accompagnement et de défense des droits des étrangers contraints de quitter le territoire. Parce qu’il faut faire évoluer la loi et les mentalités, elle milite plus généralement pour la défense des droits fondamentaux des étrangers et le respect de leur dignité. à leur côté au quotidien, la Cimade peut témoigner de ce qu’ils vivent et des difficultés qu’ils rencontrent (source : http://www.cimade.org).
4. Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité, La HALDE a pour mission de lutter contre les discriminations prohibées par la loi, de fournir toute l’information nécessaire, d’accompagner les victimes, d’identifier et de promouvoir les bonnes pratiques pour faire entrer dans les faits le principe d’égalité (source : http://www.halde.fr).

Pour en savoir plus…

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