Faut-il croire en ce que l’on voit ?

Publié: 16 mai 2013 dans A1 - Thèmes Philosophiques

Petites lectures… Et quelques pistes de réflexions… A mercredi !

1. OLIVER SACKS, Le Marin perdu (extrait) L’homme  qui  prenait  sa  femme pour  un  chapeau.
Ce texte relate un cas d’amnésie. Jimmie G. est admis à quarante-neuf ans dans un institut psychiatrique de New York. Il a conservé des souvenirs très précis de son enfance dans le Connecticut, de son passage au lycée où il fut un élève brillant, et, en 1943, à l’âge de dix-sept ans, de son incorporation dans la Marine dans laquelle il servira comme radio-électronicien. Mais alors qu’il évoque tous ces souvenirs avec détail et attachement, une fracture brutale semble s’être faite dans sa mémoire à partir de son affectation dans la Marine. 

— En quelle année sommes-nous, monsieur G. ? demandai-je en dissimulant ma perplexité sous un air désinvolte. — Quarante-cinq, mon gars. Pourquoi ?
Il continua :
— Nous avons gagné la guerre. Roosevelt est mort. Truman est à la barre.
L’avenir nous appartient.
— Et vous, Jimmie, quel âge avez-vous donc ?
Chose curieuse, il hésita un moment comme s’il calculait.
— Voyons, je dois avoir dix-neuf ans, docteur. J’aurai vingt ans au prochain anniversaire.
Regardant l’homme aux cheveux gris qui se tenait en face de moi, j’eus une impulsion que je ne me suis jamais pardonnée – et qui eût été le summum de la cruauté si Jimmie avait eu la possibilité de s’en souvenir.
— Là, dis-je, et je lui tendis une glace. Regardez dans la glace et dites-moi ce que vous voyez. Est-ce bien quelqu’un de dix-neuf ans que vous voyez dans la glace ?
Il pâlit brusquement et agrippa les bords de la chaise.
— Mon Dieu, dit-il dans un souffle, Dieu, que se passe-t-il ? Que m’est-il arrivé ? C’est un cauchemar ? Je suis fou ? C’est une blague ?
Il était affolé, hors de lui.
— ça va, Jimmie, dis-je avec douceur. C’est une erreur. Aucune raison de s’inquiéter, hein ! » Je l’amenai vers la fenêtre. « N’est-ce pas une belle journée de printemps ? Regardez les enfants qui jouent au base-ball ! » Il reprit des couleurs et recommença à sourire ; je m’éloignai furtivement en emportant l’odieux miroir.
Deux minutes plus tard, je rentrai dans la pièce. Jimmie était toujours debout près de la fenêtre, regardant avec plaisir les enfants jouer au base-ball en contrebas. Il se retourna quand j’ouvris la porte et son visage prit une expression enjouée.
— Bonjour, docteur ! dit-il. Belle matinée ! Vous voulez vous entretenir avec moi ? Je m’assieds là ?
Son visage franc et ouvert n’exprimait pas le moindre signe de reconnaissance.
— Est-ce que nous nous sommes déjà rencontrés, monsieur G. ? demandai-je d’un air détaché.
— Non, je ne crois pas. Quelle barbe vous avez ! Je ne vous aurais pas oublié, docteur.

[…].

Les tests d’intelligence prouvèrent qu’il était remarquablement doué. Il était vif, observateur, très logique, et n’avait aucune difficulté à résoudre des problèmes ou des énigmes complexes – à condition que ces opérations puissent être accomplies rapidement. S’il fallait du temps, il oubliait ce qu’il était en train de faire. Il était bon et rapide au morpion, astucieux et agressif au jeu de dames – il n’eut aucun mal à me battre. En revanche, il perdit aux échecs, car le jeu était trop lent.
Pour en revenir à sa mémoire, j’étais en présence d’une extrême et exceptionnelle perte de mémoire immédiate – tout ce que l’on pouvait lui dire ou lui montrer avait toutes les chances d’être oublié en l’espace de quelques secondes. Ainsi, je posai ma montre, ma chaîne et mes lunettes sur le bureau, les cachai et lui demandai de s’en souvenir. Puis, après une minute de conversation, je lui demandai de me dire ce que j’avais mis sous la nappe. Il ne se souvint de rien – ou du moins de rien de ce que je lui avais demandé de retenir, je répétai le test, en lui demandant cette fois d’écrire les noms des trois objets ; de nouveau il oublia, et, quand je lui montrai le papier sur lequel il avait écrit, il fut étonné et me dit qu’il n’avait aucun souvenir d’avoir écrit quelque chose, tout en reconnaissant qu’il s’agissait bien de son écriture ; finalement, il admit timidement qu’il avait dû écrire ces noms.
Il avait parfois de vagues réminiscences, pâles échos ou impressions familières. Ainsi, cinq minutes après avoir joué au morpion avec moi, il reconnaissait qu’ « un docteur » avait joué « quelque temps auparavant » à ce jeu avec lui – que le « quelque temps auparavant » fût de l’ordre de quelques minutes ou de plusieurs mois, il n’en avait pas la moindre idée. Après une pause, il me dit : « Ça aurait pu être vous ! » Lorsque je lui dis que c’était moi, il sembla amusé. cet amusement et cette légère indifférence étaient très caractéristiques, comme l’étaient les cogitations embrouillées auxquelles il devait se livrer du fait qu’il était si désorienté dans le temps. Quand je demandai à Jimmie à quelle époque de l’année nous étions, il chercha immédiatement un indice autour de lui – je pris soin de retirer le calendrier de mon bureau – et réussit à trouver approximativement la saison en regardant par la fenêtre. […]

— Dites-moi quelles sont les planètes, dis-je, et ce que vous savez sur elles.
Sans hésiter, sûr de lui, il me donna les noms des planètes, les dates de leurs découvertes, leur distance par rapport au Soleil, l’estimation de leur masse, leurs traits distinctifs et leur gravité.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demandai-je, en lui montrant une photo dans la revue que je tenais.
— C’est la Lune, répliqua-t-il.
— Non, ce n’est pas la Lune, répondis-je. C’est une image de la Terre prise de la Lune.
— Vous plaisantez, docteur ! Il aurait fallu apporter un appareil photo là-haut !
— Naturellement.
— Bon Dieu, vous plaisantez – comment serait-ce possible ?
À  moins qu’il ne fût acteur consommé, un imposteur simulant la surprise, c’était la preuve ultime du fait qu’il vivait encore dans le passé. Ses mots, ses sentiments, l’innocence de son étonnement, l’effort qu’il faisait pour donner un sens à ce qu’il voyait, étaient ceux d’un jeune homme des années quarante confronté à l’avenir, à ce qui n’était pas encore arrivé et était à peine imaginable. […]

Je trouvai une autre photo dans la revue et l’avançai vers lui.
— C’est un porte-avions, dit-il. Un modèle vraiment ultramoderne. Je n’en ai jamais vu de pareil.
— Comment s’appelle-t-il ? demandai-je.
Il jeta un coup d’œil au bas de la page, parut déconcerté et dit : « Le  Nimitz ! »
— Et alors ?
— Tonnerre ! répliqua-t-il vivement. Je les connais tous par leurs noms, et je ne connais pas de  Nimitz. Bien sûr, il y a un amiral Nimitz, mais je n’ai jamais entendu dire qu’ils avaient donné ce nom à un porte-avions.
Il jeta la revue par terre avec rage.
La fatigue, l’angoisse, voire la colère le gagnaient : il était soumis à la pression constante de son anomalie, de la contradiction de cette anomalie par la réalité, avec les implications effrayantes de cette situation, dont il ne pouvait être totalement inconscient. Sans le vouloir, je l’avais déjà acculé à la panique, et je sentais qu’il était temps de mettre fin à notre séance. Nous trouvâmes à nouveau une diversion du côté de la fenêtre en regardant le terrain de base-ball éclairé par le soleil ; à sa vue, son visage se détendit, il oublia le  Nimitz, la photo satellite, ces insinuations et autres horreurs, et s’absorba dans la contemplation du jeu qui se déroulait en contrebas. Puis, comme une odeur appétissante arrivait de la salle à manger, ses narines frémirent. Il dit : « C’est l’heure du déjeuner », sourit et prit congé.
L’émotion m’étreignait – c’était à fendre l’âme ; il y avait quelque chose d’absurde, de profondément troublant à voir cette vie égarée dans les limbes, cette vie en train de se dissoudre.
« Il est pour ainsi dire prisonnier d’un moment unique de son existence, écrivis-je dans mes notes, avec un fossé ou un hiatus d’oubli tout autour […]. C’est un homme sans passé (ni avenir), enlisé dans un moment constamment changeant, vide de sens. » […]
Depuis qu’il est arrivé chez nous – au début de 1975 -, Jimmie n’a jamais pu vraiment identifier quelqu’un. La seule personne qu’il reconnaisse est son frère, lorsque celui-ci vient de l’Oregon pour lui rendre visite. Ces rencontres sont profondément émouvantes – ce sont les seules rencontres vraiment affectives de Jimmie. Il aime son frère, le reconnaît, mais ne parvient pas à comprendre pourquoi il a l’air si vieux : « Je pense que certaines personnes vieillissent vite », dit-il. En fait, son frère fait beaucoup plus jeune que son âge ; il est de ces hommes dont le visage et la silhouette changent peu avec les années. […]
Lorsque je […] vis [Jimmie] pour la première fois, je lui suggérai de tenir un journal qui l’inciterait à noter chaque jour ses expériences, ses sentiments, ses pensées, souvenirs et réflexions. Au début, ses tentatives furent empêchées par le fait qu’il oubliait continuellement son journal quelque part : il fallait l’attacher à lui, d’une façon ou d’une autre. Mais cela aussi échoua : il prit certes soigneusement des notes dans un cahier, mais ne parvint pas ensuite à reconnaître ses premiers écrits. Il reconnaissait sa propre écriture et son style, mais s’étonnait toujours d’avoir écrit quelque chose la veille. Il s’étonnait, ou bien restait indifférent – car c’était réellement un homme qui n’avait pas d’« hier ». Ses écrits restaient, si j’ose dire, déconnectés et déconnectants, ne pouvant en aucun cas lui rendre le sens du temps ou de la continuité. Pire, ils étaient insignifiants («œufs au petit déjeuner » – « Regardé un jeu de base-ball à la TV »), et ne touchaient jamais le fond de son être… Mais existait-il un fond, la profondeur d’un sentiment ou d’une pensée durable chez cet homme sans mémoire, ou en était-il réduit […] à une simple succession d’impressions et d’événements sans lien entre eux ?
Jimmie était à la fois conscient et inconscient de cette profonde et tragique perte survenue en lui-même, de cette perte de lui-même. (Si un homme a perdu un oeil ou une jambe, il sait qu’il a perdu un œil ou une jambe ; mais, s’il a perdu le soi – s’il s’est perdu lui-même -, il ne peut le savoir, parce qu’il n’y a plus personne pour le savoir.) Aussi m’était-il impossible de l’interroger intellectuellement sur ces sujets.

 2. Les frères Grimm Le Vaillant petit Tailleur
Par un beau matin d’été, un petit tailleur assis sur sa table et de fort bonne humeur, cousait de tout son coeur. Arrive dans la rue une paysanne qui crie :
— Bonne confiture à vendre ! Bonne confiture à vendre !
Le petit tailleur entendit ces paroles avec plaisir. Il passa sa tête délicate par la fenêtre et dit :
— Venez ici, chère Madame ! C’est ici qu’on vous débarrassera de votre marchandise.
La femme grimpa les trois marches avec son lourd panier et le tailleur lui fit déballer tous ses pots. Il les examina, les tint en l’air, les renifla et finalement déclara :
— Cette confiture me semble bonne. Pesez-m’en donc une demi-once, chère Madame. Même s’il y en a un quart de livre, ça ne fera rien.
La femme, qui avait espéré trouver un bon client, lui donna ce qu’il demandait, mais s’en alla bien fâchée et en grognant.
— Et maintenant, dit le petit tailleur, que Dieu bénisse cette confiture et qu’elle me donne de la force !
Il prit une miche dans le buffet, s’en coupa un grand morceau par le travers et le couvrit de confiture.
— Ça ne sera pas mauvais, dit-il. Mais avant d’y mettre les dents, il faut que je termine ce pourpoint.
Il posa la tartine à côté de lui et continua à coudre et, de joie, faisait des points de plus en plus grands. Pendant ce temps, l’odeur de la confiture parvenait jusqu’aux murs de la chambre qui étaient recouverts d’un grand nombre de mouches, si bien qu’elles furent attirées et se jetèrent sur la tartine.
— Eh ! dit le petit tailleur. Qui vous a invitées ?
Et il chassa ces hôtes indésirables. Mais les mouches, qui ne comprenaient pas la langue humaine, ne se laissèrent pas intimider. Elles revinrent plus nombreuses encore. Alors, comme on dit, le petit tailleur sentit la moutarde lui monter au nez. Il attrapa un torchon et « je vais vous en donner, moi, de la confiture ! » leur en donna un grand coup. Lorsqu’il retira le torchon et compta ses victimes, il n’y avait pas moins de sept mouches raides mortes. « Tu es un fameux gaillard », se dit-il en admirant sa vaillance. « Il faut que toute la ville le sache. »
Et, en toute hâte, il se tailla une ceinture, la cousit et broda dessus en grandes lettres – « Sept d’un coup ». « Eh ! quoi, la ville… c’est le monde entier qui doit savoir ça ! » Et son coeur battait de joie comme une queue d’agneau.
Le tailleur s’attacha la ceinture autour du corps et s’apprêta à partir dans le monde, pensant que son atelier était trop petit pour son courage. Avant de quitter la maison, il chercha autour de lui ce qu’il pourrait emporter. Il ne trouva qu’un fromage et le mit dans sa poche. Devant la porte, il remarqua un oiseau qui s’était pris dans les broussailles ; il lui fit rejoindre le fromage. Après quoi, il partit vaillamment et comme il était léger et agile, il ne ressentit aucune fatigue. Le chemin le conduisit sur une montagne et lorsqu’il en eut escaladé le plus haut sommet, il y vit un géant qui regardait tranquillement le paysage.
Le petit tailleur s’approcha bravement de lui et l’apostropha :
— Bonjour, camarade ! Alors, tu es assis là et tu admires le vaste monde ? C’est justement là que je vais pour y faire mes preuves. Ça te dirait de venir avec moi ?
Le géant examina le tailleur d’un air méprisant et dit :
— Gredin, triste individu !
— Tu crois ça, répondit le tailleur en dégrafant son manteau et en montrant sa ceinture au géant.
— Regarde là quel homme je suis !
Le géant lut : « Sept d’un coup », s’imagina qu’il s’agissait là d’hommes que le tailleur avait tués et commença à avoir un peu de respect pour le petit homme. Mais il voulait d’abord l’éprouver. Il prit une pierre dans sa main et la serra si fort qu’il en coula de l’eau.
— Fais-en autant, dit-il, si tu as de la force.
— C’est tout ? demanda le petit tailleur. Un jeu d’enfant !
Il plongea la main dans sa poche, en sortit le fromage et le pressa si fort qu’il en coula du jus.
— Hein, dit-il, c’était un peu mieux !
Le géant ne savait que dire. Il n’arrivait pas à croire le petit homme. Il prit une pierre et la lança si haut qu’on ne pouvait presque plus la voir.
— Alors, avorton, fais-en autant !
— Bien lancé, dit le tailleur ; mais la pierre est retombée par terre. Je vais t’en lancer une qui ne reviendra pas.
Il prit l’oiseau dans sa poche et le lança en l’air. Heureux d’être libre, l’oiseau monta vers le ciel et ne revint pas.
— Que dis-tu de ça, camarade ? demanda le tailleur.
— Tu sais lancer, dit le géant, mais on va voir maintenant si tu es capable de porter une charge normale.
Il conduisit le petit tailleur auprès d’un énorme chêne qui était tombé par terre et dit :
— Si tu es assez fort, aide-moi à sortir cet arbre de la forêt.
— Volontiers, répondit le petit homme, prends le tronc sur ton épaule ; je porterai les branches et la ramure, c’est ça le plus lourd.
Le géant prit le tronc sur son épaule ; le tailleur s’assit sur une branche et le géant, qui ne pouvait se retourner, dut porter l’arbre entier avec le tailleur pardessus le marché. Celui-ci était tout joyeux et d’excellente humeur. Il sifflait la chanson « Trois tailleurs chevauchaient hors de la ville» comme si le fait de porter cet arbre eût été un jeu d’enfant. Lorsque le géant eut porté l’arbre pendant quelque temps, il n’en pouvait plus et il s’écria :
— Écoute, il faut que je le laisse tomber.
Le tailleur sauta en vitesse au bas de sa branche et dit au géant :
— Tu es si grand et tu ne peux même pas porter l’arbre !
Ensemble, ils poursuivirent leur chemin. Comme ils passaient sous un cerisier, le géant attrapa le faîte de l’arbre d’où pendaient les fruits les plus mûrs, le mit dans la main du tailleur et l’invita à manger. Le tailleur était bien trop faible pour retenir l’arbre et lorsque le géant le lâcha, il se détendit et le petit homme fut expédié dans les airs. Quand il fut retombé sur terre, sans dommage, le géant lui dit :
— Que signifie cela ? tu n’as même pas la force de retenir ce petit bâton ?
— Ce n’est pas la force qui me manque, répondit le tailleur. Tu t’imagines que c’est ça qui ferait peur à celui qui en a tué sept d’un coup ? J’ai sauté par-dessus l’arbre parce qu’il y a des chasseurs qui tirent dans les taillis. Saute, toi aussi, si tu le peux !
Le géant essaya, n’y parvint pas et resta pendu dans les branches de sorte que, cette fois encore, ce fut le tailleur qui gagna.
Le géant lui dit :
— Si tu es si vaillant, viens dans notre caverne pour y passer la nuit avec nous. Le petit tailleur accepta et l’accompagna. Lorsqu’ils arrivèrent dans la grotte, les autres géants étaient assis autour du feu et chacun d’entre eux tenait à la main un monstrueux rôti auquel ils mordaient. Le petit tailleur regarda autour de lui et pensa : « C’est bien plus grand ici que dans mon atelier. »
Le géant lui indiqua un lit et lui dit de s’y coucher et d’y dormir.
Mais le lit était trop grand pour le petit tailleur. Il ne s’y coucha pas, mais s’allongea dans un coin. Quand il fut minuit et que le géant pensa que le tailleur dormait profondément, il prit une barre de fer et, d’un seul coup, brisa le lit, croyant avoir donné le coup de grâce au rase-mottes. Au matin, les géants s’en allèrent dans la forêt. Ils avaient complètement oublié le tailleur. Et le voilà qui s’avançait tout joyeux et plein de témérité ! Les géants prirent peur, craignirent qu’il ne les tuât tous et s’enfuirent en toute hâte.
Le petit tailleur poursuivit son chemin au hasard. Après avoir longtemps voyagé, il arriva dans la cour d’un palais royal et, comme il était fatigué, il se coucha et s’endormit. Pendant qu’il était là, des gens s’approchèrent, qui lurent sur sa ceinture : « Sept d’un coup ».
— Eh ! dirent-ils, que vient faire ce foudre de guerre dans notre paix ? Ce doit être un puissant seigneur !
Ils allèrent le dire au roi, pensant que si la guerre éclatait ce serait là un homme utile et important, qu’il ne fallait laisser repartir à aucun prix. Ce conseil plut au roi et il envoya l’un de ses courtisans auprès du petit tailleur avec pour mission de lui offrir une fonction militaire quand il s’éveillerait. Le messager resta planté près du dormeur, attendit qu’il remuât les membres et ouvrit les yeux et lui présenta sa requête.
— C’est justement pour cela que je suis venu ici, répondit-il. je suis prêt à entrer au service du roi.
Il fut reçu avec tous les honneurs et on mit à sa disposition une demeure particulière.
Les gens de guerre ne voyaient cependant pas le petit tailleur d’un bon oeil. Ils le souhaitaient à mille lieues.
— Qu’est-ce que ça va donner, disaient-ils entre eux, si nous nous prenons de querelle avec lui et qu’il frappe ? Il y en aura sept à chaque fois qui tomberont. Aucun de nous ne se tirera d’affaire.
Ils décidèrent donc de se rendre tous auprès du roi et demandèrent à quitter son service.
— Nous ne sommes pas faits, dirent-ils, pour rester à côté d’un homme qui en abat sept d’un coup.
Le roi était triste de perdre, à cause d’un seul, ses meilleurs serviteurs. Il aurait souhaité ne l’avoir jamais vu et aurait bien voulu qu’il repartît. Mais il n’osait pas lui donner son congé parce qu’il aurait pu le tuer lui et tout son monde et prendre sa place sur le trône. Il hésita longtemps. Finalement, il eut une idée. Il fit dire au petit tailleur que, parce qu’il était un grand foudre de guerre, il voulait bien lui faire une proposition. Dans une forêt de son pays habitaient deux géants qui causaient de gros ravages, pillaient, tuaient, mettaient tout à feu et à sang. Personne ne pouvait les approcher sans mettre sa vie en péril. S’il les vainquait et qu’il les tuât, il lui donnerait sa fille unique en mariage et la moitié de son royaume en dot. Cent cavaliers l’accompagneraient et lui prêteraient secours. « Voilà qui convient à un homme comme un moi », songea le petit tailleur. « Une jolie princesse et la moitié d’un royaume, ça ne se trouve pas tous les jours ».
— Oui, fut donc sa réponse. Je viendrai bien à bout des géants et je n’ai pas besoin de cent cavaliers. Celui qui en tue sept d’un coup n’a rien à craindre quand il n’y en a que deux.
Le petit tailleur prit la route et les cent cavaliers le suivaient. Quand il arriva à l’orée de la forêt, il dit à ses compagnons :
— Restez ici, je viendrai bien tout seul à bout des géants.
Il s’enfonça dans la forêt en regardant à droite et à gauche. Au bout d’un moment, il aperçut les deux géants. Ils étaient couchés sous un arbre et dormaient en ronflant si fort que les branches en bougeaient. Pas paresseux, le petit tailleur remplit ses poches de cailloux et grimpa dans l’arbre. Quand il fut à mi-hauteur, il se glissa le long d’une branche jusqu’à se trouver exactement au-dessus des dormeurs et fit tomber sur la poitrine de l’un des géants une pierre après l’autre. Longtemps, le géant ne sentit rien. Finalement, il se réveilla, secoua son compagnon et lui dit :
— Pourquoi me frappes-tu ?
— Tu rêves, répondit l’autre. Je ne te frappe pas.
Ils se remirent à dormir. Alors le petit tailleur jeta un caillou sur le second des géants.
— Qu’est-ce que c’est ? cria-t-il. Pourquoi me frappes-tu ?
— Je ne te frappe pas, répondit le premier en grognant.
Ils se querellèrent un instant mais, comme ils étaient fatigués, ils cessèrent et se rendormirent. Le petit tailleur recommença son jeu, choisit une grosse pierre et la lança avec force sur la poitrine du premier géant.
— C’est trop fort ! s’écria celui-ci.
Il bondit comme un fou et jeta son compagnon contre l’arbre, si fort que celui-ci en fut ébranlé. Le second lui rendit la monnaie de sa pièce et ils entrèrent dans une telle colère qu’ils arrachaient des arbres pour s’en frapper l’un l’autre. À la fin, ils tombèrent tous deux morts sur le sol. Le petit tailleur regagna alors la terre ferme. « Une chance qu’ils n’aient pas arraché l’arbre sur lequel j’étais perché. Il aurait fallu que je saute sur un autre comme un écureuil. Heureusement que l’on est agile, nous autres ! » Il tira son épée et en donna quelques bons coups à chacun dans la poitrine puis il rejoignit les cavaliers et leur dit :-
Le travail est fait, je leur ai donné le coup de grâce à tous les deux. Ça a été dur. Ils avaient dû arracher des arbres pour se défendre. Mais ça ne sert à rien quand on a affaire à quelqu’un qui en tue sept, comme moi, d’un seul coup.
— N’êtes-vous pas blessé ? demandèrent les cavaliers.
— Ils ne m’ont même pas défrisé un cheveu, répondit le tailleur. Les cavaliers ne voulurent pas le croire sur parole et ils entrèrent dans le bois. Ils y trouvèrent les géants nageant dans leur sang et, tout autour, il y avait des arbres arrachés.
Le petit tailleur réclama le salaire promis par le roi. Mais celui-ci se déroba et chercha comment il pourrait se débarrasser du héros.
— Avant que tu n’obtiennes ma fille et la moitié du royaume, lui dit-il, il faut encore que tu accomplisses un exploit. Dans la forêt il y a une licorne qui cause de gros ravages. Il faut que tu l’attrapes.
— J’ai encore moins peur d’une licorne que de deux géants. Sept d’un coup, voilà ma devise, répondit le petit tailleur.
Il prit une corde et une hache, partit dans la forêt et ordonna une fois de plus à ceux qu’on avait mis sous ses ordres de rester à la lisière. Il n’eut pas à attendre longtemps. La licorne arriva bientôt, fonça sur lui comme si elle avait voulu l’embrocher sans plus attendre.
— Tout doux ! tout doux ! dit-il. Ça n’ira pas si vite que ça.
Il attendit que l’animal soit tout proche. Alors, il bondit brusquement derrière un arbre. La licorne courut à toute vitesse contre l’arbre et enfonça sa corne si profondément dans le tronc qu’elle fut incapable de l’en retirer. Elle était prise !
— Je tiens le petit oiseau, dit le tailleur.
Il sortit de derrière l’arbre, passa la corde au cou de la licorne, dégagea la corne du tronc à coups de hache et, quand tout fut fait, emmena la bête au roi.
Le roi ne voulut pas lui payer le salaire promis et posa une troisième condition. Avant le mariage, le tailleur devait capturer un sanglier qui causait de grands ravages dans la forêt. Les chasseurs l’aideraient.
— Volontiers, dit le tailleur, c’est un jeu d’enfant.
Il n’emmena pas les chasseurs avec lui, ce dont ils furent bien contents car le sanglier les avait maintes fois reçus de telle façon qu’ils n’avaient aucune envie de l’affronter.
Lorsque le sanglier vit le tailleur, il marcha sur lui l’écume aux lèvres, les défenses menaçantes, et voulut le jeter à terre. Mais l’agile héros bondit dans une chapelle qui se trouvait dans le voisinage et d’un saut en ressortit aussitôt par une fenêtre. Le sanglier l’avait suivi. Le tailleur revint derrière lui et poussa la porte. La bête furieuse était captive. Il lui était bien trop difficile et incommode de sauter par une fenêtre. Le petit tailleur appela les chasseurs. Ils virent le prisonnier de leurs propres yeux. Le héros cependant se rendit chez le roi qui dut tenir sa promesse, bon gré mal gré ! Il lui donna sa fille et la moitié de son royaume. S’il avait su qu’il avait devant lui, non un foudre de guerre, mais un petit tailleur, l’affaire lui serait restée encore bien plus sur le cœur. La noce se déroula donc avec grand éclat, mais avec peu de joie, et le tailleur devint roi. Au bout de quelque temps, la jeune reine entendit une nuit son mari qui rêvait.
—Garçon, disait-il, fais-moi un pourpoint et raccommode mon pantalon, sinon je te casserai l’aune sur les oreilles !
Elle comprit alors dans quelle ruelle était né le jeune roi et au matin, elle dit son chagrin à son père et lui demanda de la protéger contre cet homme qui n’était rien d’autre qu’un tailleur. Le roi la consola et lui dit :
— La nuit prochaine, laisse ouverte ta chambre à coucher. Quand il sera endormi, mes serviteurs qui se trouveront dehors entreront, le ligoteront et le porteront sur un bateau qui l’emmènera dans le vaste monde.
Cela plut à la fille. Mais l’écuyer du roi, qui avait tout entendu, était dévoué au jeune seigneur et il alla lui conter toute l’affaire.
— Je vais leur couper l’herbe sous les pieds, dit le petit tailleur.
Le soir, il se coucha avec sa femme à l’heure habituelle. Quand elle le crut endormi, elle se leva, ouvrit la porte et se recoucha. Le petit tailleur, qui faisait semblant de dormir, se mit à crier très fort :
— Garçon, fais-moi un pourpoint et raccommode mon pantalon, sinon je te casse l’aune sur les oreilles, j’en ai abattu sept d’un coup, j’ai tué deux géants, capturé une licorne et pris un sanglier et je devrais avoir peur de ceux qui se trouvent dehors, devant la chambre ?
Lorsque ceux-ci entendirent ces paroles, ils furent saisis d’une grande peur. Ils s’enfuirent comme s’ils avaient eu le diable aux trousses et personne ne voulut plus se mesurer à lui. Et c’est ainsi que le petit tailleur resta roi, le reste de sa vie durant.

3 .Georges Moustaki
Avec ma gueule de métèque
De Juif errant, de pâtre grec
Et mes cheveux aux quatre vents
Avec mes yeux tout délavés
Qui me donnent l’air de rêver
Moi qui ne rêve plus souvent
Avec mes mains de maraudeur
De musicien et de rôdeur
Qui ont pillé tant de jardins
Avec ma bouche qui a bu
Qui a embrassé et mordu
Sans jamais assouvir sa faim

Avec ma gueule de métèque
De Juif errant, de pâtre grec
De voleur et de vagabond
Avec ma peau qui s’est frottée
Au soleil de tous les étés
Et tout ce qui portait jupon
Avec mon cœur qui a su faire
Souffrir autant qu’il a souffert
Sans pour cela faire d’histoires
Avec mon âme qui n’a plus
La moindre chance de salut
Pour éviter le purgatoire

Avec ma gueule de métèque
De Juif errant, de pâtre grec
Et mes cheveux aux quatre vents
Je viendrai, ma douce captive
Mon âme sœur, ma source vive
Je viendrai boire tes vingt ans
Et je serai prince de sang
Rêveur ou bien adolescent
Comme il te plaira de choisir
Et nous ferons de chaque jour
Toute une éternité d’amour
Que nous vivrons à en mourir

Et nous ferons de chaque jour
Toute une éternité d’amour
Que nous vivrons à en mourir.

4. Descartes, Méditations métaphysiques.
« Prenons pour exemple ce morceau de cire qui vient d’être tiré de la ruche : il n’a pas encore perdu la douceur du miel qu’il contenait, il retient encore quelque chose de l’odeur des fleurs dont il a été recueilli ; sa couleur, sa figure, sa grandeur, sont apparentes ; il est dur, il est froid, on le touche, et si vous le frappez, il rendra quelque son. Enfin toutes les choses qui peuvent distinctement faire connaître un corps, se rencontrent en celui-ci. Mais voici que, cependant que je parle, on l’approche du feu : ce qui y restait de saveur s’exhale, l’odeur s’évanouit, sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide, il s’échauffe, à peine le peut-on toucher, et quoiqu’on le frappe, il ne rendra plus aucun son. La même cire demeure-t-elle après ce changement ? Il faut avouer qu’elle demeure ; et personne ne le peut nier. Qu’est-ce donc que l’on connaissait en ce morceau de cire avec tant de distinction ? Certes ce ne peut être rien de tout ce que j’y ai remarqué par l’entremise des sens, puisque toutes les choses qui tombaient sous le goût, ou l’odorat, ou la vue, ou l’attouchement, ou l’ouïe, se trouvent changées, et cependant la même cire demeure.
Peut-être était-ce ce que je pense maintenant, à savoir que la cire n’était pas ni cette douceur du miel, ni cette agréable odeur des fleurs, ni cette blancheur, ni cette figure, ni ce son, mais seulement un corps qui un peu auparavant me paraissait sous ces formes, et qui maintenant se fait remarquer sous d’autres. Mais qu’est-ce, précisément parlant, que j’imagine, lorsque je la conçois en cette sorte ? Considérons-le attentivement, et éloignant toutes les choses qui n’appartiennent point à la cire, voyons ce qui reste. Certes il ne demeure rien que quelque chose d’étendu, de flexible et de muable. Or qu’est- ce que cela : flexible et muable ? N’est-ce pas que j’imagine que cette cire étant ronde est capable de devenir carrée, et de passer du carré en une figure triangulaire ? Non certes, ce n’est pas cela, puisque je la conçois capable de recevoir une infinité de semblables changements, et je ne saurais néanmoins parcourir cette infinité par mon imagination, et par conséquent cette conception que j’ai de la cire ne s’accomplit pas par la faculté d’imaginer. Qu’est- ce maintenant que cette extension ? N’est-elle pas aussi inconnue, puisque dans la cire qui se fond elle augmente, et se trouve encore plus grande quand elle est entièrement fondue, et beaucoup plus encore quand la chaleur augmente davantage ? Et je ne concevrais pas clairement et selon la vérité ce que c’est que la cire, si j e ne pensais qu’elle est capable de recevoir plus de variétés selon l’extension, que je n’en ai jamais imaginé. Il faut donc que je tombe d’accord, que je ne saurais pas même concevoir par l’imagination ce que c’est que cette cire, et qu’il n’y a que mon entendement seul qui le conçoive, je dis ce morceau de cire en particulier, car pour la cire en général, il est encore plus évident. Or quelle est cette cire, qui ne peut être conçue que par l’entendement ou l’esprit ? Certes c’est la même que je vois, que je touche, que j’imagine, et la même que je connaissais dès le commencement. Mais ce qui est à remarquer sa perception, ou bien l’action par laquelle on l’aperçoit, n’est point une vision, ni un attouchement, ni une imagination, et ne l’a jamais été, quoiqu’il le semblât ainsi auparavant, mais seulement une inspection de l’esprit, laquelle peut être imparfaite et confuse, comme elle était auparavant, ou bien claire et distincte, comme elle est à présent, selon que mon attention se porte plus ou moins aux choses qui sont en elle, et dont elle est composée.
Cependant je ne me saurais trop étonner quand je considère combien mon esprit a de faiblesse, et de pente qui le porte insensiblement dans l’erreur. Car encore que sans parler je considère tout cela en moi-même, les paroles toutefois m’arrêtent, et je suis presque trompé par les termes du langage ordinaire ; car nous disons que nous voyons la même cire, si on nous la présente, et non pas que nous jugeons que c’est la même, de ce qu’elle a même couleur et même figure : d’où je voudrais presque conclure, que l’on connaît la cire par la vision des yeux, et non par la seule inspection de l’esprit, si par hasard je ne regardais d’une fenêtre des hommes qui passent dans la rue, à la vue desquels je ne manque pas de dire que je vois des hommes, tout de même que je dis que je vois de la cire ; et cependant que vois-je de cette fenêtre, sinon des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts ? Mais je juge que ce sont de vrais hommes, et ainsi je comprends, par la seule puissance de juger qui réside en mon esprit, ce que je croyais voir de mes yeux. »

Pour télécharger l’article complet >> Faut-il croire en ce que l’on voit ?

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