Insécurité alimentaire : état des lieux et stratégies d’éviction

Publié: 10 juillet 2013 dans N12. Manger, S.-D n° 12

Insécurité alimentaire : état des lieux et stratégies d’éviction
par Jean-Louis Rastoin

La crise de la vache folle, qui a violemment secoué l’Europe au milieu des années 1990, a conduit à renouveler le concept de sécurité alimentaire d’inspiration tiers-mondiste, apparu quarante ans plus tôt pour caractériser un objectif d’autosuffisance, donc quantitatif : « donner à manger aux peuples en augmentant la production nationale de nourriture ». Aujourd’hui, la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture) parle de « sécurité alimentaire et nutritionnelle » et insiste sur les aspects qualitatifs de l’alimentation. Nous montrerons qu’il s’agit là d’une vision louable, mais encore lointaine, de notre planète alimentaire, en dressant le sombre tableau de l’insécurité alimentaire mondiale contemporaine. Comment sortir de cet état ? La prospective nous suggère deux scénarios contrastés que nous esquisserons avant de conclure sur des pistes d’action à différentes échelles.

Une brève histoire de l’insécurité alimentaire mondiale
La question de la faim et des famines – et donc de l’insécurité alimentaire « classique » – est une question aussi vieille que l’Homo Sapiens, car liée aux ressources biologiques naturelles puis artificialisées avec l’apparition de l’agriculture au néolithique il y a plus de 10 000 ans, ces ressources étant elles-mêmes dépendantes de conditions agroclimatiques. Cependant, les spécialistes attribuent beaucoup plus les famines à des causes anthropologiques (principalement politiques et militaires) qu’à des catastrophes naturelles.
Pendant des siècles, un difficile équilibre entre la population et les ressources alimentaires a été recherché. Souvent rompu, il a conduit à d’épouvantables famines, dont les plus récentes ont concerné certains pays d’Afrique ou d’Asie. Contrairement à une opinion largement répandue, inspirée par le positivisme comtien, le xxe siècle a causé bien plus de ravages par la famine que tous les siècles qui l’ont précédé. Un spécialiste de l’université du Sussex, S. Devereux, estime à plus de 75 millions le nombre de morts de faim entre 1903 et 1998, contre 2 millions au XVIIe, 10 millions au XVIIIe et 25 millions au XIXe (dont plus d’un million de personnes en Irlande entre 1845 et 1850). Cette évolution correspond à une aggravation dans le temps de la mortalité par famine jusqu’au milieu du XXe siècle [1], avec un facteur de progression de 37 fois entre le XVIIe et le XXe siècle, alors que la population n’a été multipliée que par 8 dans le même temps. Sur les 32 famines de grande ampleur recensées au siècle dernier, 11 sont imputables à des catastrophes naturelles (sécheresses dans 9 cas, inondation et tremblement de terre dans 1 cas) et 21 à des causes humaines (conflits armés parfois aggravés par des sécheresses et politiques gouvernementales) (Devereux, 2002). On relève, en particulier, les génocides par la faim perpétrés par Staline en Ukraine (7 à 8 millions de morts entre 1932 et 1934), Mao Tsé-Toung en Chine (30 à 33 millions de morts, lors du « grand bond en avant » de 1958-1962) et Pol Pot au Cambodge (1,5 à 2 millions de morts en 1979).
Au total, la folie des dictatures s’est révélée bien plus meurtrière que les éléments puisque les trois quarts des victimes ont été privés de nourriture du fait de déplacements massifs de populations ou de guerres. Nous sommes alors sur le registre de décisions totalement exogènes au système alimentaire qui ne peuvent qu’inspirer l’appel à la raison et à la sagesse, mais qui posent néanmoins le problème de l’acheminement de nourriture en situation de crise et de l’aide alimentaire (Rastoin et Oberti, 2005).
Dans les années 1950, la sous-alimentation – entendue comme un déficit calorique produisant la sensation de faim – faisait des ravages et concernait environ le tiers de l’humanité, principalement dans les pays du Sud. Josué de Castro, géographe brésilien et figure emblématique des organisations internationales, décrivait une « géopolitique de la faim », liée à la pauvreté, et frappant principalement les zones rurales (de Castro, 1951). En ces temps de bipartition politique et idéologique du monde et de guerre froide, le souhait des pays « non-alignés » était de s’affranchir des importations en provenance des pays du Nord en développant leurs agricultures. Les fondements de cette conception de la sécurité alimentaire sont cependant plus anciens et plus larges, ils remontent à la conférence internationale de Hot Springs (États-Unis), en 1943, au cours de laquelle l’ambition des gouvernements présents était de « mettre l’humanité à l’abri du besoin alimentaire ». Cette conférence devait conduire à la création de la FAO en 1945 et à une mention, dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 du droit à l’alimentation : « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation… » (article 25). Les Nations Unies se sont, dans cette perspective, dotées d’un rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation (Jean Ziegler, puis Olivier De Schutter).
Les crises sanitaires d’origine alimentaire, liées à des problèmes bactériologiques (toxicité) remontent également loin dans le temps : que l’on songe, par exemple, au « mal des ardents » ou « ergotisme » dû à une mycotoxine parasite du seigle qui aurait tué en l’an 994 plus de 40 000 personnes en France, et causé de nombreux morts depuis le Moyen Âge jusqu’au milieu du XXe siècle (Delaigue, 2002). Ces crises de la qualité de nos aliments ont été fortement médiatisées depuis 1995, date de l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB) et ont impulsé à cette date l’émergence de la notion de « sûreté alimentaire » en Europe et dans les pays riches, puis abouti à l’élargissement de la définition première de la sécurité alimentaire traitée ci-dessus. La montée des maladies de l’excès alimentaire, et notamment de l’obésité, justifie ainsi une nouvelle approche dite de « sécurité alimentaire et nutritionnelle », aujourd’hui promue par les agences spécialisées des Nations Unies : FAO (Agriculture), OMS (Santé) et UNICEF (Enfance).

Vers une sécurité alimentaire durable ?
Selon ces organisations inter-gouvernementales : « La sécurité alimentaire et nutritionnelle existe lorsque tous les êtres humains ont, à tout moment, un accès physique, social et économique à une nourriture saine dont la quantité consommée et la qualité sont suffisantes pour satisfaire les besoins énergétiques et les préférences alimentaires des personnes, et dont les bienfaits sont renforcés par un environnement dans lequel l’assainissement, les services de santé et les pratiques de soins sont adéquats, le tout permettant une vie saine et active. » (CSA, 2012).
Dans cette définition, l’accent est mis sur deux points importants : la santé et la culture. La santé est de nature psychosomatique, avec la référence à la non-toxicité bactériologique, chimique ou physique des aliments, et à l’équilibre des diètes d’une part, et à l’impact psychique de l’acte alimentaire d’autre part. Ceci soulève à la fois la question de la façon de produire nos aliments (absence de pollution par les pesticides et les métaux lourds, par exemple) et à la manière de les consommer (commensalité et convivialité des repas). L’aspect culturel de l’alimentation concerne la manière de s’alimenter, toujours héritée d’une longue histoire et liée aux terroirs de production. Toutes les civilisations sont fondées – ou font une large place – à la production et la consommation des aliments : « l’alimentation embrasse tout entière l’histoire de l’humanité » comme l’a très justement indiqué Massimo Montanari de l’université de Bologne (Montanari, 1995).
Si l’on ajoute à ces multiples facettes de la sécurité alimentaire la nature du mode de gouvernance, on vérifiera que le concept défini ci-dessus répond bien aux critères du développement durable : équité (alimentation de qualité pour tous et partage de la valeur créée dans les filières de production), gestion patrimoniale des ressources naturelles (système productif respectant l’environnement au sens large, y compris les paysages), efficience économique, co-décision inter-acteurs.
Malheureusement, force est de constater que bien peu de pays, pour ne pas dire aucun, peuvent prétendre répondre à ces exigences de la sécurité alimentaire.

Le lourd bilan de l’insécurité alimentaire mondiale
En effet, environ 3 milliards de personnes sur les 7 que compte notre planète aujourd’hui, soit 43 %, souffrent de malnutrition par défaut ou par excès.
Le déficit alimentaire concerne un apport calorique ou en micronutriments insuffisant. En moyenne, il faut apporter 2 200 kilocalories par jour pour satisfaire aux besoins physiologiques du corps humain. En dessous apparaissent la sensation de faim, puis la sous-alimentation pouvant aboutir à la mort. En 2010-2012, la FAO chiffrait le nombre de sous-alimentés chroniques dans le monde à 870 millions, dont l’écrasante majorité (850 millions) dans les pays en voie de développement (15 % de leur population) (FAO et al. 2012). Mais il existe une autre forme de carence alimentaire : l’insuffisance de vitamines et oligo-éléments (dont principalement les acides aminés essentiels, le fer et l’iode) qui toucherait deux milliards de personnes, dont les sous-alimentés. D’un autre côté, les maladies d’origine alimentaire (principalement obésité, pathologies cardio-vasculaires, diabète, certains cancers) ont considérablement progressé dans les dernières décennies (de manière foudroyante si l’on se situe à l’échelle historique) et tou- chent plus d’un milliard de personnes. Les statistiques de l’OMS montrent que près de la moitié de la mortalité mondiale serait imputable directement ou indirectement à des maladies d’origine alimentaire. On est donc en présence d’un phénomène de santé publique majeur, avec d’énormes impacts socio-économiques et une interrogation d’éthique sociétale très préoccupante.
L’insécurité alimentaire peut aussi s’évaluer à travers d’autres externalités négatives dans les processus de production et de consommation alimentaire par prélèvement sur des ressources naturelles souvent non renouvelables, nuisances environnementales et gaspillage.
Selon l’Unesco, 70 % de l’eau utilisée dans le monde sont consacrés à l’irrigation, 20 % à l’industrie et 10 % à l’approvisionnement en eau potable (Unesco, 2008). L’agriculture est donc de loin le premier utilisateur d’eau. Les spécialistes estiment qu’il faut, au Proche-Orient [2], 15 000 litres d’eau pour produire 1 kg de viande bovine, 6 000 litres pour 1 kg de viande de volaille, 1 500 litres pour 1 kg de céréales ou de légumineuses, 1 000 litres pour 1 kg d’agrumes (FAO, 1997). Dans le cas d’exportation de produits agricoles, on parle d’eau virtuelle pour caractériser ce détournement d’eau nationale pour satisfaire un marché étranger, ce qui pose la question de l’orientation productive : vaut-il mieux – toutes choses égales par ailleurs – exporter des tomates marocaines en Europe et importer du blé français au Maroc ou produire plus de tomates en Europe et plus de blé au Maroc ?
Le système alimentaire est également énergétivore : si, en France, moins de 3 % de la consommation énergétique totale est imputable à l’agriculture, en cumulant les secteurs de l’agrofourniture, de l’industrie agroalimentaire, des emballages et de la logistique, c’est près du quart de l’énergie totale qui est utilisé pour produire, commercialiser et cuisiner nos aliments [3].
Les pollutions de toute nature imputables au système alimentaire sont importantes, notamment en raison des produits chimiques et pharmaceutiques abondamment utilisés en agriculture. Ces nuisances s’ajoutent à l’émission de gaz à effet de serre : 20 % en France sont imputables à l’agriculture et au moins autant à la fabrication industrielle, aux transports et à la préparation des aliments [4].
Le système alimentaire est peu efficient si l’on considère le niveau élevé de pertes entre le champ de l’agriculteur et le lieu de vente, et de gaspillage entre le point d’achat et la consommation réelle. Les pertes sont ainsi estimées : au total, ce sont 1,3 milliard de tonnes de nourriture qui sont perdues, soit le tiers de la production alimentaire mondiale (environ 100 kg par habitant et par an dans les pays à haut revenu et 10 fois moins dans les pays pauvres). C’est au niveau final de la chaîne alimentaire et dans les pays riches que le gaspillage est le plus important : le quart de la nourriture achetée y est jeté (Gustavsson et al. 2012).
L’insécurité alimentaire s’explique donc à la fois par les modèles de consommation et de production. Le diagnostic rapide qui vient d’en être fait montre que les deux systèmes alimentaires qui sont les plus répandus dans le monde – le système agro-industriel qui est aujourd’hui majoritaire puisqu’il concerne près de 60 % de la population mondiale et le système traditionnel d’autosubsistance familiale ou villageoise – ne sont pas satisfaisants dans une optique de développement durable. En même temps, le diagnostic suggère des pistes d’action qui sont à l’œuvre, mais ne parviendront probablement pas à une amélioration substantielle de la sécurité alimentaire. La prospective suggère alors un changement de paradigme.

Deux scénarios pour les deux générations à venir
Le défi qui est posé à l’humanité à l’horizon de deux générations (2050) est ainsi de nourrir « durablement » 9 milliards de personnes, dont 6 milliards d’habitants de villes de plus en plus grandes. Pour le relever, on peut envisager deux scénarios volontairement contrastés : le premier tendanciel ou « au fil de l’eau », le second de rupture. Dans les deux cas, l’innovation, l’information et la gouvernance joueront un rôle fondamental.
Le premier scénario prospectif est, classiquement, celui de la continuité, c’est-à-dire du prolongement des tendances lourdes observées dans tous les pays ayant connu une industrialisation puis une tertiarisation de leurs filières agroalimentaires (Malassis, 1997). Pour intégrer les contraintes du développement durable qui s’imposeront progressivement à l’ensemble des entreprises et des consommateurs, les acteurs du système agro-industriel de masse (SAM) ont fait le choix de l’innovation-produit, avec la complémentation des aliments pour tenter de leur conférer un attribut-santé, et de l’innovation technologique pour améliorer la productivité énergétique des usines et réduire leurs nuisances environnementales. L’information du consommateur se fait essentiellement par le biais publicitaire, avec de très importants budgets (15 % du prix des produits en moyenne). La gouvernance du SAM est exercée par les marchés (marchés spot du type Chicago, pour les commodités agricoles, marché financier pour les firmes de l’agrofourniture, de l’industrie agroalimentaire et de la grande distribution) et un lobbying actif auprès des pouvoirs publics pour limiter le poids et le coût des réglementations. Ce scénario se caractérise par de bonnes performances économiques et environnementales résultant d’effets d’envergure, un impact incertain en termes de santé publique et un bilan négatif en termes d’emploi et de gouvernance participative du fait de l’hégémonie des très grandes firmes. Ainsi, dans ce scénario, le nombre d’exploitations agricoles serait divisé par un facteur 500 à 1 000 en 40 ans, l’industrie agroalimentaire et la commercialisation seraient réduites à quelques dizaines de firmes globales, générant d’insolubles problèmes de chômage à l’échelle planétaire. Du point de vue de la problématique « nourrir les villes », le SAM va privilégier des innovations du type « vertical farming », véritable usine d’arti- ficialisation complète de la production de matières premières agricoles afin d’en accélérer la standardisation et l’adaptation à la transformation industrielle rapide et à la logistique commerciale, et une localisation de ces fermes d’un nouveau type dans des zones à avantages économiques comparatifs, ce qui maintiendra des filières longues.
Le deuxième scénario est un scénario de rupture, basé sur l’hypothèse que le SAM ne parviendra pas à relever de façon satisfaisante les défis d’une « alimentation durable et responsable ». Il se fonde en conséquence sur un modèle de consommation proche des modèles locaux de consommation alimentaire, et donc sur des produits différenciés élaborés en circuit court (proximité de la matière première agricole et de la transformation artisanale ou industrielle), de bonne qualité organoleptique et porteurs de lien social et culturel. Les acteurs du système alimentaire territorialisé (SAT) sont des exploitations agricoles familiales capitalisées, diversifiées, pratiquant la pluriactivité et des TPE et PME agroalimentaires fonctionnant en réseau. Ce modèle n’est évidemment pas régressif (maintien ou retour au modèle agricole traditionnel). Il s’appuie au contraire sur l’innovation, non pas au niveau des produits (les nutritionnistes s’entendent sur la haute qualité des diètes alimentaires régionales, par exemple méditerranéenne ou japonaise), mais à celui de technologies adaptées à des petits formats d’entreprise et de l’organisation (mutualisation des intrants et des ressources naturelles et humaines, nouveaux circuits de commercialisation tels que la vente directe ou les boutiques de produits de terroir). L’information du consommateur se fait, non pas par des marques privées d’entreprises, car l’investissement nécessaire serait trop lourd, mais par des labels, notamment les indications géographiques (AOP, IGP) disposant d’un cadre institutionnel original et robuste dans l’Union européenne, des marques collectives régionales et de la publicité générique mobilisant des arguments nutritionnels et culturels. La gouvernance est mixte, à travers le marché et la régulation publique (Rastoin et Ghersi, 2010).
Ce scénario est pénalisé du point de vue de la performance économique, car ne bénéficiant pas de la taille critique économique sur des marchés globaux : il en résulte des coûts de production et des prix élevés. Il est en phase avec un objectif de santé publique. Son impact environnemental sera réduit par une consommation plus éthique, un modèle de production agricole « écologiquement intensif », et des filières agroalimentaires à large autonomie énergétique. Sa gouvernance sera équilibrée par le nombre et la diversité des acteurs et l’existence de coordinations verticales (filières) et horizontales (territoires), ainsi que la place accordée à l’économie sociale et solidaire et à l’arbitrage régalien. Dans ce scénario, le maintien de l’emploi sera assuré par une substitution capital/travail modérée et surtout une moindre financiarisation de l’économie. L’approvisionnement des villes se fera en développant la production des jardins familiaux et péri-urbains pour les légumes, des circuits courts de type AMAP dans des ceintures vertes pour les fruits, les légumes, les produits laitiers et la volaille. Mais comme une autosuffisance de proximité est exclue pour les mégalopoles, une production agro-écologique rurale sera encouragée, ce qui permettrait de nourrir les villes tout en développant les campagnes.
La prospective débouche généralement sur un « futur probable » résultant de la combinaison entre les différents scénarios construits. Ici, on peut envisager non pas un système alimentaire mondial hégémonique, mais la cohabitation d’une mosaïque de systèmes alimentaires régionaux, avec des spécificités territoriales, incluant à la fois des SAM et des SAT, sous réserve toutefois que des politiques publiques agricoles et alimentaires « durables et responsables » soient édifiées. En effet, le rouleau compresseur de la convergence alimentaire mondiale est à l’œuvre du fait des comportements de consommateurs façonnés par l’économie de marché généralisée. Il est donc vital (il s’agit d’alimentation humaine) et urgent d’agir pour un futur souhaitable, dès lors que les SAT présentent l’avantage d’associer en synergie paysans, entrepreneurs et consommateurs.

Conclusion : vers un changement de paradigme ?
Finalement, on s’aperçoit que les dérives du système alimentaire dominant sont imputables à un faisceau de causes :
– Un modèle de production et de consommation de masse hyperindustrialisé (Stiegler, 2004), fondé sur l’individualisation d’une demande en croissance rapide (comportements égoïstes) et la concentration de l’offre (firmes globales) qui permet de réduire les coûts par la standardisation et les économies d’échelles, mais génère des impacts négatifs en termes de santé, environnement et socio-économie.
– L’affaiblissement des politiques publiques par légitimation d’une pensée unique symbolisée par le « consensus de Washington » autour de la théorie néo-classique des marchés, et la « professionnalisation » des détenteurs de mandats électoraux.
– Le conformisme international de la communauté épistémique.
– Les technologies de l’information et de la communication ultra-performantes véhiculant en temps réel ces convergences et favorisant le mimétisme.
En approfondissant ces facteurs, à la lueur notamment des enseignements de la crise systémique qui secoue le monde depuis le tournant du siècle, on peut suggérer qu’ils reposent en grande partie sur la question du pilote (driver) des acteurs, qu’ils soient producteurs ou consommateurs. Ce driver hégémonique est la valeur marchande des biens et services (souvent corrélée avec une valeur narcissique), dont la représentation aujourd’hui dématérialisée est la monnaie (Orléan, 2011).
Cette référence unique au prix est fortement biaisée, car contrairement à ce que prétend la théorie standard des marchés, le prix ne concentre pas toute l’information sur les produits. En effet, le prix n’intègre pas – ou encore très faiblement – le paiement des externalités négatives induites par les conditions de fabrication du produit : impact social (destruction d’emplois et ergonomie au sens large), environnemental (épuisement des ressources non renouvelables, nuisances) et culturel (élimination des cultures locales).
Ce phénomène est aggravé par les défaillances observées au niveau de la gouvernance :
– des entreprises, qui, pour les plus grandes, sont financiarisées et donc dans un modèle de gouvernance purement actionnarial, souvent opaque et parfois dépourvu d’éthique : les plus hauts niveaux de corruption sont observés dans les secteurs liés à l’exploitation de ressources naturelles (terre, eaux, pétrole, minerais), les informations données au consommateur sont lacunaires, voire mensongères (cf. la récente crise du cheval-boeuf en Europe).
– des pays, qui subissent de fortes pressions des lobbies financiers globalisés et dont les présidents sont contraints d’édulcorer leurs promesses électorales.
– du monde, qui est éclaté entre des intérêts géopolitiques divergents et se trouve dans l’incapacité de faire émerger de véritables institutions supra-nationales comme le montre l’échec des conférences successives sur l’environnement : Rio, Copenhague, Rio + 20, etc.
Le monde a accompli d’immenses progrès depuis la révolution industrielle, qui s’est accompagnée d’une révolution sociétale, et ces progrès se répandent lentement sur l’ensemble de la planète. Il traverse aujourd’hui une crise de grande ampleur, mais il ne faut pas sombrer dans un pessimisme attentiste. Le terme de crise vient du grec krisis qui signifie à la fois moment périlleux et décision. La crise doit donc déboucher sur un nouveau paradigme qui pourrait s’inspirer du concept de développement durable fondé sur des valeurs multiples : éthique, équité, environnement, économie et gouvernance participative. Dans le système alimentaire, il s’agit d’assurer la transition entre un modèle agro-industriel globalisé et un modèle de proximité territorialisé privilégiant la qualité organoleptique et culturelle des produits, restaurant le rôle social de l’alimentation et rapprochant les entreprises dans les filières. Un tel système suppose plus de RSG (responsabilité sociale globale), plus de RSE (responsabilité sociale d’entreprise), plus de transparence, plus d’innovation et surtout plus d’éducation alimentaire de la maternelle à l’université du 3e âge. Finalement, ce qui a été mis en évidence pour l’une des fonctions essentielles des sociétés humaines, l’alimentation, pourrait fort bien s’appliquer aux autres domaines : se loger, se soigner, s’éduquer, se distraire…

Références bibliographiques
• Josué de Castro, 1951, Geopolitica da fame, Casa do Estudante do Brasil, Rio de Janeiro, trad. française, 1952, Géopolitique de la faim, Économie et Humanisme, Les Éditions ouvrières, Paris.
• CSA, 2012, S’entendre sur la terminologie, Sécurité alimentaire, Sécurité nutritionnelle, Sécurité alimentaire et nutrition, Sécurité alimentaire et nutritionnelle, Comité de la sécurité alimentaire mondiale, 39e session, Point V.a, CFS 2012/39/4, Rome, p. 17.
• Olivier De Schutter, 2013, http://www.srfood.org/index.php/fr
• Régis Delaigue, 2002, Le Feu de saint Antoine et l’étonnante intoxication ergotée. Contribution à l’étude du mal des ardents et de l’ergotisme, Éd. Armine-Ediculture, 2002.
• Stephen Devereux, 2002, Famine in the twentieth century, IDS Working Paper, n° 105, university of Sussex, Brighton.
• FAO, 1997, Water resources of the Near-East Region : a review, Roma.
• FAO, FIDA et PMA. 2012. L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde 2012. La croissance économique est nécessaire, mais elle n’est pas suffisante pour accélérer la réduction de la faim et de la malnutrition, FAO, Rome, p. 73.
• J. Gustavsson, C. Cederberg, U. Sonesson, R. van Otterdijk, A. Meybeck, 2012, Pertes et gaspillages alimentaires dans le monde, Fao, Rome, p. 42.
• Louis Malassis, 1997, Les trois âges de l’alimentaire, Traité d’économie agroalimentaire, Tome 2, Ed. Cujas, Paris, p. 367.
• Massimo Montanari, 1995, La faim et l’abondance, Histoire de l’alimentation en Europe, coll. Faire l’Europe, Seuil, Paris, p. 296.
• André Orléan, 2011, L’empire de la valeur. Refonder l’économie, Le Seuil, coll. « La couleur des idées », Paris, p. 340.
• Jean-Louis Rastoin, Bénédicte Oberti, 2005, De Platon à Amartya Sen, Le désordre alimentaire vu par les grands penseurs, in Ghersi G., dir., Nourrir 9 milliards d’hommes, ADPF, ministère des Affaires étrangères, Paris, p. 52-55.
• Jean-Louis Rastoin, Gérard Ghersi, 2010, Le système alimentaire mondial : concepts et méthodes, analyses et dynamiques, éd. Quae, Paris, p. 565 http://www.quae.com/fr/r966-le-systeme-alimentaire-mondial.html
• Bernard Stiegler, 2004. De la misère symbolique 1. L’époque hyperindustrielle, Galilée, Paris, p. 195.
• Unesco, 2008, Programme hydraulique international, PHI, Paris, http://www.unesco.org/water/news/aquiferestransfrontaliers.shtml

Notes :
1. Les famines entraînent la mort d’environ 0,5 % de la population mondiale au XVIIe siècle, 1,3 % au XVIIIe, 1,6 % au XIXe et 2 % au XXe.
2. Les chiffres concernant les autres régions du monde sont proches.
3. Estimations réalisées à partir des statistiques du ministère de l’Environnement.
4. Estimations à partir de Citepa, inventaire CCNUCC, janvier 2012, Paris.

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