Entrée du Personnel

Publié: 10 janvier 2014 dans N13. Le propre, S.-D n° 13

Entrée du Personnel
Entretien avec Manuela Frésil Propos recueillis par Nadia Taïbi

Cela fait une quinzaine d’années que la question des conditions d’élevage oriente les recherches de Manuela Frésil. En 2000, Notre campagne tente de démystifier la vie paysanne. En 2003, Si loin des bêtes expose les con-tradictions de l’élevage industriel. Enfin, en 2008, Manuela Frésil écrit le scénario du projet Abattoir, une pièce d’Anne Thiéron. Le texte devient en 2011, Entrée du personnel. Grand prix de la compétition française du FID-Marseille, ce documentaire achève ce cycle autour des conditions de travail et des conditions d’élevage animal.

Sens-DessousLes conditions de travail dans les abattoirs sont-elles plus difficiles dans le secteur « sale », où les bêtes sont abattues, que dans le « propre », où la viande est conditionnée ?
Manuela Frésil – À dire vrai, cela dépend du type de bêtes. En effet, s’il s’agit de bêtes auxquelles on refuse le statut d’animal, comme la volaille, la rupture hygiéniste n’a pas vraiment d’incidence sur les conditions de travail. Elles sont alors également contraignantes quel que soit le secteur, et les cadences sont identiques. Qu’il s’agisse de cailles, poulets ou dindes, le geste technique est simple et les animaux ne sont conçus que comme des produits. On ne leur reconnaît à aucun moment de qualité propre et singulière. La séparation – secteur propre et secteur sale – n’est opératoire que du point de vue strict de l’hygiène. Car les volailles sont rabattues au rang de quelconques produits industriels. Par contre le secteur sale prend toute sa dimension quand on monte en gamme de produits. C’est-à-dire que plus l’animal est reconnu comme tel et plus sa mise à mort demande du métier.

S.-D.Peut-on parler de « sale boulot » ?
M. F. – Il faut différencier les ouvriers des abattoirs et les éleveurs. Les premiers disent que leurs conditions de travail sont très éprouvantes mais ils ne qualifient pas leurs tâches de « sales ». Alors que les éleveurs de poulets bas de gamme trouvent les élevages très sales et à ce titre, cauchemardesques. Dans mon film précédent, un éleveur de poulet industriel faisait, à ce sujet, un témoignage intéressant : il disait se rendre dans son élevage une seule fois par jour, faire le minimum et ne pouvoir le supporter que 10 minutes.

S.-D.Ce malaise est-il lié aux transformations des conditions d’abattage et aux difficultés pour les éleveurs d’y mettre du sens ?
M. F. – Ce désarroi témoigne en effet d’une perte de sens. Mais aussi tout simplement ce malaise est dû au fait que les bâtiments d’élevage à volailles sont vraiment des endroits très sales. C’est infâme. Comme le dit Jocelyne Porcher, les éleveurs sont conscients que c’est un travail de tortionnaire. Par contre, le travail manque véritablement de sens pour les ouvriers des abattoirs. Les éleveurs sont bien plus conscients des conséquences sociales et éthiques de ce qu’ils font. Cela tient en partie au fait qu’ils sont leurs propres patrons et non pas salariés.

S.-D.À quoi correspondent alors les contraintes relatives à l’hygiène ?
M. F. – On utilise un système hygiéniste pour changer l’organisation du travail. Je suppose que cela est pensé en tant que tel. Mais je n’ai pas pu en discuter avec les patrons des abattoirs lors de la réalisation de mon documentaire. Cependant il apparaît clairement que les contraintes relatives à l’hygiène participent à la structuration du temps de travail. La sociologue Marlène Banquet (1) le montre bien dans ses analyses qui portent sur le monde de la grande distribution. Ses enquêtes se fondent à la fois sur les témoignages des caissières, des patrons, des syndicalistes et sur sa propre expérience comme caissière, puis en tant que stagiaire au service des ressources humaines d’un grand groupe de distribution et à la direction du syndicat FO. Elle décrit un système de communication assez cynique où les responsables doivent par exemple faire admettre aux employés qu’un licenciement est une opportunité. Ce système opérant dans la grande distribution me semble assez paradigmatique. Ce mode de communication est en quelque sorte un aboutissement. À l’usine cependant le système est plus coercitif, on ne collabore pas, on obéit. On déresponsabilise les ouvriers et on les isole.

S.-D.L’organisation du travail aboutit à une nouvelle appréhension de la classe ouvrière ?
M. F. – Dans les abattoirs, il est certain que les travailleurs ne sont plus du tout conscients d’appartenir à la classe ouvrière. Ce sont des opérateurs. Alors que la filière agroalimentaire est la 2e industrie française (2). Les travailleurs de ce secteur n’ont pas conscience d’appartenir à un corps, ils se pensent « nulle part » sans « rien » à raconter. Leurs expériences ne leur semblent pas communes. En ayant vu le film certains ouvriers nous ont dit qu’enfin ils pouvaient se représenter ce qu’ils vivaient.

S.-D.Vous avez perçu le travail dans les abattoirs comme une expression de la condition ouvrière ?
M. F. – J’ai tendance à le prendre comme cela. Mais à force de montrer le film, je me suis aperçue que c’était dû en partie au fait que je ne voyais plus les animaux. Pour filmer les abattoirs, j’ai finalement fait appel aux mêmes stratégies de résistances que les ouvriers. Il est vrai que la première fois, je n’ai pas pu manger de viande pendant un moment, pas même du poisson. Puis, je me suis protégée en plaçant les animaux dans des représentations non-animales. Je vois bien, par exemple, que les gens qui regardent le film, sont d’abord marqués par l’amoncellement des morceaux de viande dans le premier travelling. J’ai dû le voir aussi, bien sûr, mais à présent ce plan ne me « fait plus rien ».

S.-D.L’animal est donc chosifié ?
M. F. – La seule façon de tenir est de rabattre l’animal au rang d’objet. L’animal est de la matière première comme une autre, la viande un produit manufacturé comme un autre. D’ailleurs, le taylorisme serait né en partie dans les abattoirs de Chicago. Il semblerait que ce soit l’idée de démonter une bête qui va donner l’idée de remonter une machine. Plus profondément, l’abattoir industriel est la consécration, l’aboutissement industriel du concept d’animal-machine. Ce qui échappe à cette raison technicienne, ce qui demeure en deçà de cette rationalité n’existe que dans l’inconscient des travailleurs. Par exemple, beaucoup d’ouvriers font des cauchemars (comme ce monsieur qui raconte qu’il rêve qu’il est poursuivi par un troupeau de vaches) ou se plaignent de troubles physiques par lesquels, sans doute, ils expriment un malaise plus métaphysique.

S.-D.Peut-on parler de négation de la pensée ?
M. F. – Au cours des débats qui ont suivi les présentations du film, nous avons eu assez souvent à recueillir les témoignages de spécialistes de la psycho dynamique du travail, des ergonomes par exemple. En général ils décrivent deux manières de résister à cette répétition absurde des gestes. La première consiste en la tentative de s’abstraire au maximum de la tâche. Les ouvriers disent alors : « je ne sais pas à quoi j’ai pensé de la journée ». C’est sans doute le cas de cette jeune femme sur laquelle s’attarde la caméra : elle met très vite les ficelles aux croupions des poulets et semble complètement « ailleurs », elle fait des gestes très rapides dans une espèce de « blanc total ». La deuxième forme de résistance consiste en la tentative de rationaliser et de penser, de faire un récit de ce qui arrive. Il s’agit de résister à une injonction contradictoire, faire des gestes comme « un robot » en restant une personne humaine. Car être « presque robot », c’est encore être humain et c’est cette ressource « humaine » qui permet aux usines de fonctionner. Sans elle, il y aurait une « suradaptation » aux tâches et, au bout de cinq minutes, tout tomberait en panne.

S.-D.Dans le film, on a le sentiment que les ouvriers sont assez lucides sur leurs conditions de travail.
M. F. – Je n’ai pu parler qu’à des gens qui avaient le désir de raconter ce qu’ils vivaient, puisque par définition les autres ne parlent pas. Dans les débats, ceux qui prennent la parole et qui travaillent dans les abattoirs sont aussi des gens extrêmement conscients de ce qui est en train de se passer. Le film fabrique alors un peu de collectif et c’est satisfaisant.

S.-D.Avez-vous ressenti chez les ouvriers, le sentiment d’une appartenance à un destin collectif ?
M. F. – J’ai longtemps dit : il n’y a pas de collectif. Mais, en fait, il y en a toujours. Toutefois, il se révèle dans la lutte et prend la forme de la nostalgie. On partage le même sort surtout devant l’emploi que l’on risque de perdre. Un peu comme les anciens mineurs qui déclaraient à la fermeture des mines : « ah, comme c’était beau la mine ! ». En fait, la mine était cauchemardesque. Mais une fois que c’est fini, on reconstruit…

S.-D.N’existe-t-il pas un sort partagé entre les ouvriers et les bêtes qu’ils tuent ?
M. F. – Un des témoignages troublants du film Entrée du personnel est celui d’un monsieur très expérimenté. Il espérait vivre deux ans après la retraite. Il tuait les cochons. Il disait la chose suivante, qui sur le coup m’avait tant choquée que je pensais avoir mal entendu : « c’est comme des humains ». Il expliquait que chaque cochon avait sa réaction particulière. En tant que tueur, il allait tuer un cochon toutes les 3 secondes et demie et n’avait pas le temps de penser à la mort de chaque animal. Mais, en même temps, au poste qu’il occupait, il était forcé d’anticiper la réaction de chacun d’eux. S’il faisait mal son geste, le cochon allait se défendre or il ne fallait pas que le sang gicle. Et, au cours du même entretien, il disait qu’il fallait autour de trois mois pour s’habituer, pour que le geste soit automatique jusqu’à, disait-il, ce que « je devienne un robot ». Dans son propos, tout semblait confondu : le cochon, l’humain et le robot.

S.-D.Devenir « robot » c’est un peu comme devenir « cochon », non ?
M. F. – A ce sujet, Temple Grandin (3) a développé pour l’industrie américaine tout un système de gestion des vaches pour réduire leur stress avant l’abattage. Elle dit pouvoir se mettre à la place des vaches et ressentir les objets, les bruits, les attitudes qui effraient les bêtes. C’est forte de ces expériences qu’elle développe des enclos bien mieux adaptés aux bovidés. En somme, c’est en étant elle-même une vache ou tout au moins comme elle le dit « une interprète » des vaches, qu’elle peut donner à l’industrie les clés qui permettront aux animaux de se rendre à l’abattoir dans les meilleures conditions possibles.

S.-D.Ce rapport à l’animal ajoute aux difficultés des conditions de travail ?
M. F. – Celui qui tue la bête vivante donne encore du sens à son geste. Et paradoxalement, je trouve que c’est moins difficile d’être à ce poste dans l’abattoir. Alors que dans le « secteur propre », les gens trient, découpent, emballent ce qu’ils nomment de la « viande morte ». Et là, il n’y a plus de sens du tout. Il faut souligner que dans l’industrie alimentaire tous les produits (viande, lait, etc.) sont appelés « minerais », ce qui neutralise parfaitement la question du vivant.

S.-D.Les troubles corporels ne témoignent-ils pas d’une proximité entre le sort des bêtes et celui des hommes ?
M. F. – De toute façon, ils sont désosseurs et ils ont des maladies musculo-squelettiques (4). Le parallèle est troublant ; ces maladies existent dans toute l’industrie mais pas à ce niveau-là.

S.-D.Dans votre film, une scène est assez singulière : celle où vous faites mimer aux ouvriers les gestes qu’ils répètent à l’abattoir, mais en dehors des murs de l’usine et sans animaux…
M. F. – Il s’agissait d’ouvriers dans la filière bovine. Je leur ai demandé de bien vouloir refaire les gestes de découpe devant leur usine. Ils pouvaient refaire les gestes sans l’animal. La machine corporelle les a complètement intégrés. Du coup cela ressemblait à une danse dont la grâce n’était pas absente. Cette beauté, liée à la maîtrise des gestes, est complètement niée dans le processus de production.

S.-D.Que reste-il de proprement animal dans les abattoirs que vous avez filmés ?
M. F. – Ce qui est proprement humain comme ce qui est proprement animal, disparaît. Il ne reste plus que la robotique et encore, cela ne marche pas. Notamment, dans le secteur propre, l’animal a disparu : il n’y a plus ni sang, ni odeur, ni os, ni tendons. D’ailleurs, la filière viande a bien compris. On ne montre plus la bête.

S.-D.Que pensez-vous des recherches actuelles autour de la viande cultivée ou synthétique ?
M. F. – L’industrie alimentaire propose en effet cette solution innovante et de son point de vue absolument convaincante. La viande synthétique (5) est une issue formidable. On ne tuera plus d’animaux, on résoudra les problèmes liés à la pollution et ceux posés par les conditions de travail. Enfin, la fin des souffrances animales dans les élevages justifiera, dans les médias de masse, la consommation de cette viande. On aura donc d’un côté des animaux et de l’autre de la viande animale désormais absolument séparés. Il demeure un problème technique qui est celui du goût, car il faut que symboliquement cela reste de la viande. Enfin, ce sera une solution pour séparer la viande bas de gamme et la viande de luxe qui elle, sera issue d’animaux ayant été élevés dans de bonnes conditions. Personnellement c’est sûr : je n’en mangerai pas, j’aurai vraiment le sentiment d’être de la viande morte, contaminée par ces cellules. Je suis très opposée à cette idée. Elle est l’aboutissement absolu du cynisme de l’industrie agro-alimentaire.


Notes
:
1. Marlène Benquet mène une recherche sociologique, fondée sur une ethnographie en trois volets, au sein d’un même groupe de grande distribution française : la sociologue a travaillé en tant que caissière à temps partiel et a été recrutée comme stagiaire au sein du siège du groupe puis de l’organisation syndicale Force Ouvrière (FO). Cette enquête permet notamment de comprendre comment est obtenue l’adhésion et la participation de l’ensemble des salariés à l’activité de leur entreprise, de même que l’arrivée d’un capitalisme actionnarial, se substituant à un capitalisme managérial teinté de paternalisme.
2. En France, l’industrie agro-alimentaire est le premier secteur d’activité en termes de chiffre d’affaires, avec 140 milliards d’euros. Le secteur compte 10 000 entreprises représentant un effectif total de 400 000 salariés
3. Temple Grandin (née le 29 août 1947), professeur à l’université du Colorado, est docteure en sciences animales et spécialiste de renommée internationale en zootechnie. Elle a été diagnostiquée à l’âge de 4 ans comme ayant un autisme de haut niveau. Propriétaire d’une entreprise de conseils sur les conditions d’élevage des animaux qui a fait d’elle une experte en conception d’équipements pour le bétail, Temple Grandin est également professeur en sciences animales de l’Université de Fort Collins (Colorado). Elle écrivit, après avoir visité un abattoir shehita, « J’ai des cauchemars depuis que j’ai visité l’usine de Spencer Foods en Iowa il y a quinze ans. Des employés portant des casques de football tiraient avec des lanières attachées au museau d’animaux à bout de souffle, maintenus par une chaîne entourant une de leurs pattes arrière. Chaque animal terrifié était forcé, avec une tige électrique, de pénétrer sur une plate-forme avec un plancher glissant à 45 degrés. Les animaux glissaient alors, puis tombaient et les employés les élevaient dans les airs par la patte attachée. Comme je fixais cette abomination, j’ai pensé : Ça ne devrait pas se produire dans une société civilisée. Si l’enfer existe, j’y suis. Je me suis promis d’inventer un système plus éthique pour les animaux » « Du point de vue du bien-être de l’animal, la considération première pendant l’abattage est surtout la méthode stressante et cruelle de rétention utilisée dans plusieurs abattoirs. »
4. Les troubles musculo-squelettiques constituent le problème de santé d’origine professionnelle le plus courant dans l’UE-27 : 25 % des travailleurs européens se plaignent de maux de dos et 23 %, de douleurs musculaires. 62 % des travailleurs de l’UE-27 sont exposés, pendant un quart de leur travail, voire davantage, à des mouvements répétitifs des mains et des bras ; 46 % à des positions pénibles ou fatigantes ; 35 % portent ou déplacent de lourdes charges. L’agriculture et la construction sont les secteurs les plus touchés : tant par l’exposition aux risques physiques que par les plaintes concernant des TMS. Source : Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail (EU-OSHA).
5. Un prélèvement de muscle est effectué sous anesthésie locale sur le donneur. Ensuite, la viande est mise en culture. Plusieurs projets de recherche actuels cultivent de la viande in vitro expérimentalement à partir de cellules-souches de myoblastes, mais aucune viande de ce type n’a encore été distribuée pour la consommation publique. Dès 2008, certains scientifiques ont affirmé que cette technologie était prête pour une utilisation commerciale. Les premières viandes cultivées dans divers laboratoires avec succès ont été le poisson rouge, l’agneau et le bœuf. Le premier burger artificiel a été entièrement produit en éprouvette à partir de cellules-souches de muscle de bœuf, par un laboratoire hollandais, il a été présenté à la presse le 5 août 2013. Pour passer au stade rentable de la production industrielle de viande synthétique, il est nécessaire d’accroître les rendements des cultures de cellules-souches grâce à l’utilisation d’incubateurs géants et d’améliorer la technologie pour synthétiser une viande comestible avec ses différentes composantes nutritionnelles et sensorielles.

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