La violence est-elle toujours condamnable ?

Publié: 10 janvier 2014 dans A1 - Thèmes Philosophiques

Quelques citations pour introduire la discussion.
• La violence et la vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre.
—–Blaise Pascal
• Le théâtre est le lieu où apparaissent violence et cruauté. Leur représentation doit servir à ce que l’horreur ne se reproduise pas.
—–Gérard Mortier
• La violence se donne toujours pour une contre-violence, c’est-à-dire pour une riposte à la violence de l’autre.
—–J.-P. Sartre, critique de la raison dialectique
• La violence est juste où la douceur est vaine.
—–Pierre Corneille
• Un geste d’humanité et de charité a parfois plus d’empire sur l’esprit de l’homme qu’une action marquée du sceau de la violence et de la cruauté.
—–Machiavel
• Je m’oppose à la violence parce que lorsqu’elle semble produire le bien, le bien qu’en résulte n’est que transitoire, tandis que le mal produit est permanent.
—–Gandhi
• La violence est ce qui ne parle pas.
—–Gilles Deleuze
• Là où il n’y a le choix qu’entre lâcheté et violence, je conseillerai la violence.
—–Gandhi
• Le colonialisme n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence.
—–Frantz Faton, les damnés de la terre, 1961
• La propagande est aux démocraties ce que la violence est aux dictatures.
—–Noam Chomsky
• La violence animale naît de l’altération des lois de la nature, alors que la violence humaine naît de leur transgression dans la parole et la civilité.
—–Boris Cyrulnik
• L’état est l’organisation spéciale d’un pouvoir. C’est l’organisation de la violence destinée à mater une certaine classe.
—–Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, l’état et la révolution, 1917
• La violence aux mains du peuple n’est pas la violence, mais la justice.
—–Eva Peron
• Ne pas aimer la violence parce que vous en avez peur ne fait pas de vous un non-violent mais un peureux.
—–Daniel Thibault
• Tout pouvoir est une violence exercée sur les gens.
—–Mikhaïl Boulgakov
• On ne peut battre son adversaire que par l’amour et non la haine. La haine est la forme la plus subtile de la violence. La haine blesse celui qui hait, et non le haï.
—–Gandhi
• C’est la colère refoulée qui donne naissance aux explosions de violence et non la colère gérée.
—–Claudia Rainville
• La non-violence est une arme puissante et juste, qui tranche sans blesser et ennoblit l’homme qui la manie. C’est une épée qui guérit.
—–Martin Luther King
• La violence est un écosystème. Un équilibre à moitié clos, incertain, qui a besoin d’un oxygène particulier, et d’une spirale de conditions particulières.
—–Patrick Chamoiseau
• La violence n’est pas un moyen parmi d’autres d’atteindre la fin, mais le choix délibéré d’atteindre la fin par n’importe quel moyen.
—–J.-P. Sartre
• On n’a encore rien trouvé de mieux que la force pour résister à la violence.
—–Christophe Donner

Petit recueil de textes pour quelques pistes de réflexions.

1. Hannah Arendt, « Sur la violence », 1971, in Du mensonge à la violence, tr. Fr. Guy Durand, Pocket, 1994, p. 162-164
« La violence n’est pas plus bestiale qu’irrationnelle. […]
Dire que la violence procède souvent de la fureur est un lieu commun, et certes la fureur peut avoir un caractère irrationnel et pathologique, mais il en va de même de toute émotion humaine. On peut certainement créer des conditions susceptibles d’aboutir à une déshumanisation de l’homme – comme les camps de concentration, la torture, la famine – mais cela ne signifie pas qu’il puisse par-là devenir semblable à un animal ; dans des conditions de ce genre, ce ne sont pas la fureur et la violence, mais leur absence évidente, qui devient le plus clair de la déshumanisation. La fureur n’est en aucune façon une réaction automatique en face de la misère et de la souffrance en tant que telles ; personne ne se met en fureur devant une maladie incurable ou un tremblement de terre, ou en face de conditions sociales qu’il paraît impossible de modifier. C’est seulement au cas où l’on a de bonnes raisons de croire que ces conditions pourraient être changées, et qu’elles ne le sont pas, que la fureur éclate. Nous ne manifestons une réaction de fureur que lorsque notre sens de la justice est bafoué ; cette réaction ne se produit nullement parce que nous avons le sentiment d’être personnellement victimes de l’injustice, comme peut le prouver toute l’histoire des révolutions, où le mouvement commença à l’initiative de membres des classes supérieures qui conduisirent la révolte des opprimés et des misérables. En face d’événements ou de conditions sociales révoltantes, il est terriblement tentant d’avoir recours à la violence, du fait de sa promptitude et de son immédiateté propre. Agir avec une rapidité délibérée, c’est aller en fait contre les caractéristiques naturelles de la fureur et de la violence, mais cela ne les rend pas irrationnelles. Au contraire, on peut se trouver, dans la vie publique comme dans la vie privée, en face de situations où la rapidité même d’un acte violent peut constituer la seule réponse appropriée. Ce n’est pas la décharge affective qui importe en ces cas, et que l’on aurait pu tout aussi bien obtenir en frappant sur la table ou en faisant claquer la porte. L’important est qu’en certaines circonstances, la violence – l’acte accompli sans raisonner, sans parler, sans réfléchir aux conséquences – devient l’unique façon de rééquilibrer les plateaux de la justice. […] Dans ce cas, la fureur, et la violence dont elle s’accompagne parfois – mais pas toujours –, font partie des émotions humaines « naturelles », et vouloir en guérir l’homme n’aboutirait qu’à le déshumaniser ou le déviriliser. Il est indéniable que des actes de cette espèce, où des hommes s’arrogent le droit de se faire eux-mêmes justice, sont en opposition formelle avec les lois qui régissent les sociétés civilisées ; mais leur caractère anti-politique […] ne signifie pas que ces actes soient « inhumains » ou « purement » émotifs.
L’absence d’émotion n’est pas à l’origine de la rationalité, et ne peut la renforcer. Face à une « tragédie insupportable », le « détachement et la sérénité peuvent vraiment paraître terrifiants », c’est-à-dire lorsqu’ils ne sont pas le fruit du contrôle de soi, mais le résultat d’une évidente incompréhension. Pour réagir de façon raisonnable, il faut en premier lieu avoir été « touché par l’émotion » ; et ce qui s’oppose à l’« émotionnel », c’est n’est en aucune façon le « rationnel », quel que soit le sens du terme, mais bien l’insensibilité, qui est fréquemment un phénomène pathologique, ou encore la sentimentalité, qui représente une perversion du sentiment. La fureur et la violence ne deviennent irrationnelles qu’à l’instant où elles s’en prennent à des leurres. »

2. Gusdorf, extrait de La Vertu de force, 1957.
« La violence est cette impatience dans le rapport avec autrui, qui désespère d’avoir raison par raison et choisit le moyen le plus court pour forcer l’adhésion. Si l’ordre humain est l’ordre de la parole échangée, de l’entente par la communication, il est clair que le violent désespère de l’humain, et rompt le pacte de cette entente entre les personnes où le respect de chacun pour chacun se fonde sur la reconnaissance d’un même arbitrage en esprit et en valeur. La raison du plus fort nie l’existence d’autrui en prétendant l’asservir : la conscience faible doit devenir conscience serve, et le corps le moins fort doit être soumis à celui qui le domine […]. Mais il arrive que le violent, une fois hors de, ne puisse à nouveau se posséder. Il fait confiance à la violence, méthodiquement, comme on le voit dans le domaine de la terreur, instrument jadis et naguère, et aujourd’hui encore, de la fausse certitude. La violence se fait institution et moyen de gouvernement : dragonnades, inquisition, univers concentrationnaire et régimes policiers ; il a existé, il existe une civilisation de la violence, monstrueuse affirmation de la certitude qui rend fou, selon la parole de Nietzsche. À travers l’histoire, les persécutions et les guerres maintiennent le pire témoignage que l’humanité puisse porter contre elle-même. Individuelle ou collective, cette violence n’est d’ailleurs que le camouflage d’une faiblesse ressentie, d’un effroi de à, que l’on essaie, par tous les moyens, de dissimuler. L’agressivité est d’ordinaire signe de peur, et d’une manière générale, on pourrait faire entrer la sociologie de la violence parmi les répercussions du sentiment d’infériorité. Celui qui, ayant la force brutale de son côté, se sent mis dans son tort, et comme humilié, par un plus faible, réagit par des cris et des coups. Ainsi le loup devant l’agneau, de l’homme souvent en face de la, de l’adulte en face de l’enfant, ou de l’enfant plus âgé devant un plus jeune […]. La violence une fois déclenchée s’enivre d’elle-même par un effet d’accélération ; elle fait boule de et, comme enchantée par son propre déchaînement, elle ne s’arrêtera plus. Ainsi s’expliquent les crimes et les massacres dont le caractère monstrueusement passionnel demeure incompréhensible à un esprit de sang-froid. La violence est liée au mystère du mal dans l’être de l’homme […]. Le de la terreur est celui de la contradiction ; il trahit un nihilisme foncier. Ce qui est obtenu par violence demeure en effet sans valeur : ce n’est pas en violant une que l’on obtient son, et la persécution ne saurait gagner cette libre approbation des consciences – que pourtant l’on désire secrètement conquérir. Celui qui subit la violence, s’il finit par y céder, devient en quelque sorte le complice de cette violence, et se trouve dégradé par le fait même qu’il y a consenti ».

3. Sartre, Les Temps Modernes, juillet 1947, p. 108.
« Imaginons qu’un parti révolutionnaire mente systématiquement à ses militants pour les protéger contre les incertitudes, les crises de consciences, la propagande adverse. La fin poursuivie est l’abolition d’un régime d’oppression ; mais le mensonge est lui-même oppression. Peut-on perpétuer l’oppression sous prétexte d’y mettre fin ? Faut-il asservir l’homme pour mieux le libérer ? On dira que le moyen est transitoire. Non, s’il contribue à créer une humanité mentie et menteuse, car alors les hommes qui prendront le pouvoir ne seront plus ceux qui méritaient de s’en emparer ; et les raisons qu’on avait d’abolir l’oppression sont sapées par la façon dont on s’y prend pour l’abolir. »

4. Machiavel, Le Prince.
Un habile législateur, qui entend servir l’intérêt commun et celui de la patrie plutôt que le sien propre et celui de ses héritiers, doit employer toute son industrie pour attirer à soi tout le pouvoir. Un esprit sage ne condamnera jamais quelqu’un pour avoir usé d’un moyen hors des règles ordinaires pour régler une monarchie ou fonder une république. Ce qui est à désirer, c’est que si le fait l’accuse, le résultat l’excuse ; si le résultat est bon, il est acquitté ; tel est le cas de Romulus. Ce n’est pas la violence qui restaure, mais la violence qui ruine qu’il faut condamner. Le législateur aura assez de sagesse et de vertu pour ne pas léguer à autrui l’autorité qu’il a prise en main : les hommes étant plus enclins au mal qu’au bien, son successeur pourrait bien faire mauvais usage de l’autorité dont pour sa part il aura bien usé ; d’ailleurs un seul homme est bien capable de constituer un État, mais bien courte serait la durée et de l’État et de ses lois si l’exécution en était remise aux mains d’un seul ; le moyen de l’assurer, c’est de la confier aux soins et à la garde de plusieurs.

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