À quel prix pouvons-nous être non-conformiste

Publié: 7 mars 2014 dans A1 - Thèmes Philosophiques

Quelques citations pour introduire la discussion.
• Notre monde sera sauvé du sort qui le menace non par l’adaptation complaisante de la majorité conformiste, mais par l’inadaptation créatrice de la minorité non-conformiste.
—–Martin Luther King
• J’essaie de ne pas vivre en contradiction avec les idées que je ne défends pas.
—–Pierre Desproges
• Toute pensée non conforme est suspecte.
—–André Gide
• Je ne peux plus changer. Je voudrais bien, je voudrais tellement, mais je ne peux pas. Je ne peux plus me voir. J’ai trop honte ! Comme je suis laid ! Malheur à celui qui veut conserver son originalité.
—–Ionesco, Rhinocéros
• Ne marche pas devant moi, je ne suivrai peut-être pas.
Ne marche pas derrière moi, je ne te guiderai peut-être pas.
Marche juste à côté de moi et sois mon ami.
—–Albert Camus, L’étranger
• Au monde des condamnés à mort, à la mortelle opacité de la condition, le révolté oppose inlassablement son exigence de vie et de transparence définitives. Il est à la recherche, sans le savoir d’une morale ou d’un sacré. La révolte est une ascèse, quoiqu’aveugle. Si le révolté blasphème, c’est dans l’espoir du nouveau dieu… Ce n’est pas la révolte qui est noble, mais ce qu’elle exige, même si ce qu’elle obtient est encore ignoble.
—–Albert Camus, L’homme révolté
• L’art, parce qu’il est liberté, est aussi subversion. Aucun état ne peut aimer les artistes, à moins qu’ils ne disent ce qu’il souhaite entendre. Ce qui est la négation de l’art.
—–Anthony Burgess
• Toute communauté – un jour, quelque part, d’une manière ou d’une autre – rend commun.
—–Friedrich Nietzsche
• La folie est quelque chose de rare chez l’individu. Elle est la règle pour les groupes, les partis, les peuples, les époques.
—–Friedrich Nietzsche
• Exilé politique de naissance, j’ai connu les avantages réels et les lourds inconvénients du déracinement. Il élargit la vision du monde et la connaissance des hommes ; il dissipe les brouillards des conformismes et des particularismes étouffants ; il préserve d’une suffisance patriotique qui n’est en vérité que médiocre contentement de soi-même ; mais il constitue dans la lutte pour l’existence un handicap plus que sérieux. J’ai vu naître la grande catégorie des apatrides, c’est-à-dire des hommes auxquels les tyrannies refusent jusqu’à la nationalité…
—–Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire
• Le désir d’originalité est le père de toutes les limitations. Rien de plus original, rien de plus soi que de se nourrir des autres. Mais il faut les digérer. Le lion est fait de moutons assimilés.
—–Paul Valéry, Cahiers
• Dans une société où plusieurs courants coexistent et où leur influence s’annule ou se limite mutuellement, on peut encore échapper plus ou moins à l’inquisition du kitsch ; l’individu peut sauvegarder son originalité et l’artiste créer des œuvres inattendues. Mais là ou un seul mouvement politique détient tout le pouvoir, on se trouve d’emblée au royaume du kitsch totalitaire. Si je dis totalitaire, c’est parce que tout ce qui porte atteinte au kitsch est banni de la vie : toute manifestation d’individualisme (car toute discordance est un crachat jeté au visage de la souriante fraternité), tout scepticisme (car qui commence à douter du moindre détail finit par mettre en doute la vie en tant que telle), l’ironie (parce qu’au royaume du kitsch tout doit être pris au sérieux), mais aussi la mère qui a abandonné sa famille ou l’homme qui préfère les hommes aux femmes et menace le sacro-saint slogan croissez et multipliez vous. De ce point de vue, ce qu’on appelle le goulag peut être considéré comme une fosse septique ou le kitsch totalitaire jette ses ordures.
—–Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être
• La première opinion qui nous arrive quand on nous interroge à l’improviste sur une chose n’est d’ordinaire pas la nôtre, mais seulement l’opinion courante qui tient à notre caste, notre situation, notre origine. Les opinions propres flottent rarement à la surface.
—–Friedrich Nietzsche
• Des opinions, oui ; des convictions, non. Tel est le point de départ de la fierté intellectuelle.
—–E. M. Cioran

Petit recueil de textes pour quelques pistes de réflexions.

1. Diogène Laerce, la vie de Diogène de Sinope (le cynique)
Il tenait des raisonnements comme celui-ci : « Tout appartient aux dieux, or les sages sont les amis des dieux et entre amis tout est commun, donc tout appartient aux sages. » Voyant un jour une femme prosternée devant les dieux et qui montrait ainsi son derrière, il voulut la débarrasser de sa superstition. Il s’approcha d’elle et lui dit : « Ne crains-tu pas, ô femme, que le dieu ne soit par hasard derrière toi (car tout est plein de sa présence) et que tu ne lui montres ainsi un spectacle très indécent ? » Il posta un gladiateur près de l’Asclépéion avec mission de bien battre tous ceux qui viendraient se prosterner bouche contre terre. Il avait coutume de dire que les imprécations des poètes tragiques étaient retombées sur lui puisqu’il était
—–Sans ville, sans maison, sans patrie,
—–Gueux, vagabond, vivant au jour le jour.
Il affirmait opposer à la fortune son assurance, à la loi sa nature, à la douleur sa raison.
Dans le Cranéion, à une heure où il faisait soleil, Alexandre le rencontrant lui dit : « Demande-moi ce que tu veux, tu l’auras. » Il lui répondit : « Ôte-toi de mon soleil ! » Un homme qui faisait une longue lecture, parvenu enfin au bout de son rouleau, montrait qu’il n’y avait plus rien d’écrit sur la page. « Courage, dit Diogène, je vois la terre. » Un autre lui démontrait par syllogisme qu’il avait des cornes, il se toucha le front et dit : « Je n’en vois pas. » Un autre jour où quelqu’un niait le mouvement, il se leva et se mit à marcher. Un philosophe parlait des choses célestes. « Depuis quand es-tu donc arrivé du ciel ? » lui demanda Diogène. Un méchant eunuque écrivait sur sa maison : « Qu’aucun méchant n’entre ici ! » « Mais, demanda Diogène, le maître de la maison, par où entrera-t-il ? » Il se frottait les pieds de parfum, disant que le parfum qu’on se met sur la tête monte au ciel ; si l’on veut qu’il vous vienne au nez, il faut donc se le mettre aux pieds. Les Athéniens voulurent l’initier aux mystères, et lui assuraient que les initiés avaient aux enfers les places d’honneur. Il leur dit : « Ce serait une plaisante chose qu’Agésilas et Épaminondas fussent là-bas dans le bourbier, et que le premier venu, s’il est initié, fût dans les îles des bienheureuse ».

2. Hannah Arendt. Pensée et considérations morales, 1971, dans Responsabilité et jugement, Payot, 2005, p. 198 à 203. Traduction de Jean-Luc Fidel.
La quête de sens, qui sans cesse dissout et examine à nouveaux frais toutes les doctrines et les règles admises peut à tout moment se retourner contre elle-même, produire un renversement des anciennes valeurs et déclarer que ce sont des « valeurs nouvelles ». Dans une certaine mesure, c’est ce qu’a fait Nietzsche quand il a renversé le platonisme, oubliant qu’un Platon inversé est encore un Platon, ou ce que Marx a fait quand il a retourné Hegel, produisant ainsi un système de l’histoire strictement hégélien. De tels résultats négatifs de la pensée seront ensuite utilisés comme en dormant, dans la même routine dépourvue de pensée, que les anciennes valeurs ; au moment de les appliquer à la sphère des affaires humaines, tout se passe comme si elles n’étaient jamais passées par le processus de pensée. Ce que nous appelons communément le nihilisme – ce que nous sommes tentés de dater historiquement, de décrier politiquement et d’attribuer à des penseurs qui ont prétendu oser penser des « pensées dangereuses » – est en fait un danger inhérent à l’activité de pensée elle-même. Il n’existe pas de pensées dangereuses : c’est la pensée elle-même qui est dangereuse, mais le nihilisme n’est pas son produit. Le nihilisme n’est que l’autre face du conformisme ; son credo consiste en négations de valeurs actuelles et prétendument positives auxquelles il reste lié. Tous les examens critiques doivent passer par un stade de négation, au moins hypothétique, des opinions et des « valeurs » admises pour découvrir leurs implications et leurs présupposés tacites ; et en ce sens, le nihilisme peut être considéré comme un danger de la pensée qui est toujours présent. Mais ce péril ne résulte pas de la conviction socratique selon laquelle une vie non examinée ne vaut pas la peine d’être vécue ; il vient au contraire du désir d’obtenir des résultats qui feraient qu’ensuite, il ne serait plus nécessaire de penser. Penser est tout aussi dangereux pour tous les credo et, en soi, ne donne lieu à aucun nouveau credo.

3. Georges Brassens, La mauvaise herbe (1954)
Quand l’jour de gloire est arrivé,
Comm’ tous les autre’s étaient crevés,
Moi seul connus les déshonneurs
De n’pas êtr’ mort au champ d’honneur.

Je suis d’la mauvaise herbe,
Braves gens, braves gens,
C’est pas moi qu’on rumine
Et c’est pas moi qu’on met en gerbe…
La mort faucha les autres,
Braves gens, braves gens,
Et me fit grâce à moi,
C’est immoral et c’est comm’ ça !
La la la la la la la la
La la la la la la la la
Et je m’demand’
Pourquoi Bon Dieu,
Ca vous dérange
Que j’vive un peu…
Et je m’demand’
Pourquoi, Bon Dieu,
Ca vous dérange
Que j’vive un peu…

La fille à tout l’monde a bon coeur,
Ell’ me donne, au petit bonheur,
Les p’tits bouts d’sa peau, bien cachés,
Que les autres n’ont pas touchés.

Je suis d’la mauvaise herbe,
Braves gens, braves gens,
C’est pas moi qu’on rumine
Et c’est pas moi qu’on met en gerbe…
Elle se vend aux autres,
Braves gens, braves gens,
Elle se donne à moi,
C’est immoral c’est comm’ ça !
La la la la la la la la
La la la la la la la la
Et je m’demand’
Pourquoi, Bon Dieu,
Ca vous dérange
Qu’on m’aime un peu…
Et je m’demand’
Pourquoi, Bon Dieu,
Ca vous dérange
Qu’on m’aime un peu…

Les hommes sont faits, nous dit-on,
Pour vivre en band’, comm’ les moutons.
Moi, j’vis seul, et c’est pas demain
Que je suivrai leur droit chemin.

Je suis d’la mauvaise herbe,
Braves gens, braves gens,
C’est pas moi qu’on rumine
Et c’est pas moi qu’on met en gerbe…
Je suis d’la mauvaise herbe,
Brave gens, brave gens,
Je pousse en liberté
Dans les jardins mal fréquentés !
La la la la la la la la
La la la la la la la la
Et je m’demand’
Pourquoi, Bon Dieu,
Ca vous dérange
Que j’vive un peu…

Et je m’demand’
Pourquoi, Bon Dieu,
Ca vous dérange
Que j’vive un peu…

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