C’est quoi bien vieillir ?

Publié: 2 avril 2014 dans A1 - Thèmes Philosophiques

Quelques citations pour introduire la discussion.
• Vieillir, c’est être en proie à l’inquiétude. L’inquiétude envers tout ce qui vous faisait peur quand on était enfant revient quand on est vieux.
——Henning Mankell

• Vieillir, c’est chiant parce qu’on ne sait pas quand ça a commencé et l’on sait encore moins quand ça finira. J’aurais pu dire : vieillir c’est désolant, c’est insupportable, c’est douloureux, c’est horrible, c’est déprimant, c’est mortel. Mais j’ai préféré chiant parce que c’est un adjectif vigoureux qui ne fait pas triste.
——Bernard Pivot, Les mots de ma vie

• Certes, il est pénible de vieillir, mais il est important de vieillir bien, c’est-à-dire sans déranger les jeunes.
——Pierre Desproges, Manuel de savoir vivre à l’usage des rustres et des malpolis

• Qui se refuse de vieillir meurt de jeunesse.
——Bertrand Vac, Mes pensées profondes

• Aimer un être, c’est accepter de vieillir avec lui.
——Albert Camus, Caligula

• Puissent les Dieux vous laisser vieillir assez pour que vous deveniez de vivants squelettes, horribles à tous les regards.
——William Shakespeare, Timon d’Athènes

• On reconnaît qu’un esprit commence à vieillir, lorsqu’il commence à se reproduire : signe qu’il a cessé de produire. Ceux qui jamais ne produisent rien, reproduisent toujours les autres.
——Charles Dolfus, De la Nature humaine : réflexions diverses

• S’étonner est un des plus sûrs moyens de ne pas vieillir trop tôt.
——Colette

• L’avantage de vieillir, c’est tout simplement que les passions demeurent aussi vives qu’auparavant, mais qu’on a acquis aussi la faculté qui donne à l’existence sa saveur suprême, la faculté de prendre ses expériences et de les faire tourner lentement, à la lumière.
——Virginia Woolf, Mrs Dalloway

• C’est peut-être parce que j’ai vécu plus longtemps que la plupart des gens que j’ai mieux appris à connaître ce sens de l’amour. Je ne crois pas m’être réveillé un seul jour de ma vie sans contempler la nature avec un émerveillement nouveau. Le miracle est partout, l’âge est une chose relative. Si on continue à travailler et à s’imprégner de toute la beauté du monde, on se rend compte qu’avancer en âge ne signifie pas nécessairement vieillir.
——Pablo Casals

• Vieillir c’est, au fond, pas autre chose que n’avoir plus peur de son passé.
——Stéfan Zweig

• Du jour où la femme consent à vieillir, sa situation change. Jusqu’alors, elle était une femme encore jeune, acharnée à lutter contre un mal qui mystérieusement l’enlaidissait et la déformait ; elle devient un être différent, asexué mais achevé : une femme âgée.
——Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe

• L’enjeu, aujourd’hui, ce n’est pas de vivre vieux. Ce n’est pas intéressant de vivre plus vieux. Ce qui est intéressant, c’est de vieillir jeune, ce qui n’est pas du tout pareil. Vieillir jeune, ça veut dire garder toutes ses potentialités tard, alors que vivre plus vieux, c’est un sentiment de décrépitude et de décadence.
——Joël de Rosnay

• Moi, j’aime bien vieillir, j’aime bien être vieux, aussi. J’aime bien ça. Oui, puis je m’accepte comme tel et puis j’essaie de répondre aux attentes aussi. Qu’est-ce qu’on attend d’un vieux ? Par exemple de payer les études des jeunes !
——Jacques Languirand

• Pour bien vieillir, prendre une cuillerée de gentillesse et de bon cœur. Une pincée de prévoyance. Une larme de soins corporels. Mettre dans le saladier rempli d’envies, de voyages intérieurs ou extérieurs et de quelques pousses de nature. Faire cuire avec des tonnes de passion et d’entraide. Servir chaud et souriant, avec un air de guitare… La jeunesse n’a pas d’âge.
——Hugues Aufray

• Socrate, la veille de sa mort, était en train d’apprendre un air de flûte. « – À quoi cela te servira-t-il ? Lui dit-on.— À savoir cet air avant de mourir. »
——Emil Cioran, Cahiers

• Vieillir dans la dignité, est-ce donc un luxe réservé à l’élite ?
——Monique Corriveau

• Être vieux, c’est ne plus trouver de rôle ardent à jouer, c’est tomber dans cet insipide relâche où on n’attend plus que la mort.
——Céline, Voyage au bout de nuit

Petit recueil de textes pour quelques pistes de réflexions.
I. Sénèque, lettre XII à Luculius
« Tout, autour de moi, m’annonce que je vieillis. J’étais venu en ma maison des champs et je me plaignais des dépenses qu’entraînent les réparations de cet édifice en ruine. Mon fermier me dit qu’il n’y avait pas négligence de sa part ; il avait fait tous ses efforts, mais enfin la maison était vieille. Cette maison, elle s’est élevée entre mes mains. Que sera-ce de moi, si des pierres que j’ai vu placer tombent déjà de vétusté ? Piqué au vif, je saisis la première occasion de m’emporter : Ces platanes, lui dis-je, me paraissent bien négligés ; ils n’ont plus de feuilles. Que ces branches sont noueuses et tordues ! ces troncs sales et difformes ! cela n’arriverait pas, si on avait soin de bêcher à leur pied, de les arroser. – Le pauvre homme de jurer par mon génie qu’il fait l’impossible, qu’il ne prend point de relâche ; mais, dit-il, ces arbres sont bien vieux. – Entre nous, c’est moi qui les ai plantés, moi qui en ai vu les premières feuilles. – Je me tourne vers la porte : Quel est ce vieux décrépit ? il est bien là à sa place : il regarde dehors. Où as-tu fait cette trouvaille ? le beau plaisir que d’aller enlever les morts du voisinage ! – Quoi, dit ce dernier, vous ne me reconnaissez pas ! Je suis Félicion, à qui vous apportiez tant de jouets ; le fils de votre fermier Philosite, votre petit favori. – Pour le coup, le bonhomme radote ! le pauvre enfant ! lui, mon favori ! – Après tout, c’est possible, et pourtant les dents lui tombent !
J’ai cette obligation à ma campagne : à chaque pas, elle m’a mis ma vieillesse sous les yeux. Eh bien, faisons-lui bon accueil à cette vieillesse, aimons-la : pour qui sait en jouir, la vieillesse est pleine de douceurs. Les fruits ont plus de saveur, quand ils se passent ; l’enfance plus de grâce, quand elle a fait place à la jeunesse. Le buveur trouve plus de charmes au dernier coup de vin, à celui qui le fait succomber, qui complète son ivresse. C’est au moment de finir, que la volupté fait sentir ses plus vifs aiguillons. L’âge le plus heureux de la vie est celui où, déjà sur le déclin, nous ne touchons pas encore à la tombe ; et même ce dernier terme de l’existence a, selon moi, ses plaisirs ; il a du moins celui de n’en plus désirer ! Qu’il est doux d’avoir lassé les passions, de les voir au loin derrière soi ! – « Mais, direz-vous, qu’il est triste d’avoir la mort devant les yeux ! » – La mort ! elle menace la jeunesse autant que la vieillesse ; elle ne fait pas, comme les censeurs, l’appel par rang d’âge. Ensuite est-il vieillard si décrépit qui ne puisse légitimement espérer un jour encore ? or, un jour, c’est un degré de la vie. La vie est une suite de parties ; et ces parties sont, en quelque sorte, autant de cercles concentriques. Un de ces cercles comprend et embrasse tous les autres ; c’est le temps qui passe depuis notre naissance, jusqu’à l’heure de notre mort ; un autre renferme les années de l’adolescence ; un troisième enserre l’enfance. Vient ensuite l’année ; elle comprend tous les espaces qui, multipliés, composent la somme de la vie. Le mois est circonscrit dans un cercle plus étroit ; le jour, enfin, est comme un point qui tourne sur lui-même ; mais ce point a aussi sa révolution : il va de l’aurore au coucher du soleil. Voilà pourquoi Héraclite, que l’obscurité de son langage a fait surnommer Scotinos (le ténébreux), a dit que chaque jour ressemble à tous les autres. Chacun a donné un sens différent à ce mot ; l’un fonde cette ressemblance sur le nombre des heures, et c’est avec raison. Car, si le jour est considéré comme un espace de vingt-quatre heures, tous les jours sont nécessairement pareils les uns aux autres, la nuit gagnant ce que perd le jour. Un autre entend cette parité de la ressemblance des jours en eux-mêmes : le plus long espace de temps, dit-il, ne renferme rien de plus que celui d’une journée ; c’est toujours la lumière et les ténèbres. L’alternative des saisons en accroît la durée, mais ne les change pas ; tantôt elle les abrège, tantôt elle les prolonge. Il faut donc régler chaque jour, comme s’il fermait la marche de nos jours, comme s’il était le terme et le complément de notre vie. Pacuvius, qui, par une sorte de prescription, s’appropria la Syrie, célébrait tous les jours ses obsèques par des flots de vin et des repas funéraires ; de la salle du festin, il se faisait porter au lit, aux applaudissements de ses compagnons de débauche, aux chants d’un chœur qui répétait Βεξίωται, βεξίωται (il a vécu, il a vécu) ; il fit plus d’une fois ses funérailles. Ce qu’il faisait par dépravation, faisons-le dans un bon esprit ; et, prêts à nous endormir, disons avec allégresse et gaîté :
Au gré de mes destins, j’ai mon cours achevé.
Si Dieu nous accorde un lendemain, recevons-le avec joie. Il est heureux, il jouit paisiblement de lui-même, celui qui attend le lendemain sans inquiétude. Dites tous les soirs : J’ai vécu ! et chaque matin vous aurez un jour à gagner.
Mais il est temps de fermer ma lettre. – Ainsi, direz-vous, vous vous exemptez de la taxe convenue ? – Ne craignez rien, cette lettre portera quelques fruits avec elle ; quelques fruits, que dis-je ? elle en portera un grand nombre. Quoi de plus beau que cette maxime que je lui confie pour vous la soumettre ? « Il est dur de vivre sous le joug de la nécessité ; mais je ne vois pas la nécessité d’y vivre assujetti. » Eh ! pourquoi le subir en effet ? partout des routes nous mènent à la liberté, nombreuses, courtes, faciles. Rendons grâce à la Divinité ; elle n’a enchaîné personne à la vie ; on peut fouler aux pieds jusqu’à la nécessité. – Encore de l’Épicure, me direz-vous ; pourquoi ces emprunts faits à un étranger ? – Toute vérité est mon domaine : je ne cesserai de vous donner de l’Épicure. Ils apprendront, ces hommes qui jurent sur la parole du maître, qui jugent d’une opinion, non par elle-même, mais par son auteur, ils apprendront que tout ce qui est bon appartient à tous. »

II. Montaigne, Essais, III, 57
1. Je ne puis accepter la façon dont on établit la durée de la vie. Je vois que les sages la raccourcissent beaucoup par rapport à l’idée qu’on s’en fait couramment.
2. « Comment ? dit Caton d’Utique à ceux qui voulaient l’empêcher de se suicider, suis-je encore à un âge où l’on puisse me reprocher d’abandonner trop tôt la vie ? » Il n’avait pourtant que quarante-huit ans, mais il estimait que c’était un âge mûr et bien avancé, puisque si peu d’hommes y parviennent.
3. Ceux qui se complaisent dans l’idée de je ne sais quel « cours » qu’ils appellent « naturel », et qui leur promet quelques années de plus, pourraient y parvenir s’ils avaient le privilège d’échapper au grand nombre d’accidents auxquels nous sommes tous exposés de façon… naturelle, et qui risquent fort d’interrompre ce « cours » qu’ils se promettent.
4. Quelle sottise que de s’attendre à mourir de la défaillance de forces due à l’extrême vieillesse, et de fixer cela comme terme à notre vie, alors que c’est la mort la plus rare de toutes, la moins répandue ? C’est la seule que nous appelions « naturelle », comme s’il était « contre nature » de voir un homme se rompre le cou dans une chute, se noyer dans un naufrage, se laisser surprendre par la peste ou par la pleurésie, comme si notre condition ordinaire ne nous exposait elle-même à tous ces dangers !
5. Ne nous flattons pas de ces jolis mots ; peut-être doit-on plutôt appeler « naturel » ce qui est général, commun, et universel. Mourir de vieillesse, c’est une mort rare, exceptionnelle et extraordinaire, et donc bien moins naturelle que les autres. C’est la dernière, l’ultime façon de mourir, et nous pouvons d’autant moins l’espérer qu’elle est loin de nous : c’est bien en effet la borne au-delà de laquelle nous n’irons pas, que la loi naturelle a interdit d’outrepasser. Et c’est un privilège qu’elle accorde rarement que de nous faire durer jusque-là. C’est une exemption qu’elle attribue par faveur particulière à un seul homme en l’espace de deux ou trois siècles, lui permettant d’échapper aux obstacles et aux difficultés qu’elle a elle-même semés sur sa longue route.
6. À mon avis il faut donc considérer que l’âge auquel nous sommes parvenus est un âge auquel peu de gens parviennent. Et puisque, selon l’allure ordinaire, les hommes n’arrivent pas jusque-là, c’est le signe que nous sommes bien loin en avant d’eux. Et puisque nous avons passé les limites habituelles, qui sont la vraie mesure de notre vie, nous ne devons guère espérer aller au-delà. Ayant échappé à tant d’occasions de mourir, sur lesquelles tant d’hommes trébuchent, il nous faut bien reconnaître qu’une chance extraordinaire, comme celle qui nous maintient en vie hors de l’usage commun, ne saurait guère durer.
7. C’est un défaut de nos lois elles-mêmes que de présenter ces idées fausses : elles ne permettent pas qu’un homme puisse disposer pleinement de ses biens avant vingt-cinq ans, et c’est à peine s’il peut se maintenir en vie jusque-là ! Auguste retrancha cinq ans des anciennes dispositions législatives romaines, et déclara qu’il suffisait, pour prendre une charge de juge, d’avoir atteint trente ans. Servius Tullius dispensa des corvées de la guerre les chevaliers ayant quarante-sept ans passés. Auguste ramena cet âge à quarante-cinq.
8. Il ne me semble pas très raisonnable de renvoyer les hommes dans leurs foyers avant cinquante-cinq ou soixante ans. Je serais d’accord pour qu’on étende la durée de notre profession et activité autant qu’il est possible, dans l’intérêt public. Et à l’autre bout, je trouve anormal que l’on ne se mette pas au travail plus tôt. Celui qui avait été à dix-neuf ans le juge suprême du monde estimait qu’il fallait avoir trente ans pour juger de la place à donner à une gouttière !
9. J’estime quant à moi que notre âme est développée à vingt ans comme elle doit l’être, et qu’elle offre déjà tout ce dont elle sera capable. Jamais une âme qui n’a pas donné à cet âge-là des gages bien évidents de sa capacité n’en a donné par la suite la preuve. Les qualités et les vertus naturelles montrent dès ce temps-là, ou jamais, ce qu’elles ont de vigoureux et de beau. « Si l’épine ne pique quand elle naît, elle ne nous piquera jamais » dit-on dans le Dauphiné.
10. De toutes les belles actions humaines que je connais, et de quelque type qu’elles soient, dans les temps anciens comme à notre époque, je pense que le plus grand nombre en a été réalisé avant l’âge de trente ans plutôt qu’après. Et souvent aussi dans la vie d’un même homme. Ne puis-je pas dire cela en toute certitude à propos d’Hannibal, et de Scipion, son grand adversaire ? Ils vécurent une bonne moitié de leur vie sur la gloire acquise durant leur jeunesse. Ce furent ensuite de grands hommes en comparaison des autres, mais nullement par rapport à ce qu’ils avaient été eux-mêmes.
11. Quant à moi, je tiens pour certain que depuis cet âge, mon esprit et mon corps ont plus décliné qu’augmenté, et plus reculé qu’avancé. Il se peut que ceux qui emploient comme il faut leur temps, le savoir et l’expérience s’accroissent avec leur vie ; mais la vivacité, la promptitude, la fermeté et autres qualités bien plus intimes, plus importantes et plus essentielles, se fanent et s’alanguissent. « Quand les assauts du temps ont brisé le corps, Quand les membres ont perdu de leur force, Le jugement se met à boiter, la langue et l’esprit divaguent. » (Lucrèce VII, 451-453) 12. Tantôt c’est le corps qui capitule le premier devant la vieillesse, tantôt c’est l’âme. J’en ai vu beaucoup qui ont eu le cerveau affaibli avant l’estomac et les jambes ; et comme c’est un mal peu sensible pour celui qui en est atteint, qui ne se voit pas facilement, il en est d’autant plus redoutable.
13. Et pour le coup, je me plains des lois, non pas parce qu’elles nous maintiennent trop tard au travail, mais parce qu’elles nous y mettent trop tard. Il me semble que si l’on tient compte de la faiblesse de notre vie, et du nombre des écueils ordinaires et naturels auxquels elle est exposée, on ne devrait pas consacrer une part aussi grande après la naissance à l’oisiveté et à l’apprentissage.

III. Simone de Beauvoir, La vieillesse, 1970
Les vieillards sont-ils des hommes ? À voir la manière dont notre société les traite, il est permis d’en douter. Elle admet qu’ils n’ont ni les mêmes besoins ni les mêmes droits que les autres membres de la collectivité puisqu’elle leur refuse le minimum que ceux-ci jugent nécessaire ; elle les condamne délibérément à la misère, aux taudis, aux infirmités, à la solitude, au désespoir. Pour apaiser sa conscience, ses idéologues ont forgé des mythes, d’ailleurs contradictoires, qui incitent l’adulte à voir dans le vieillard non pas son semblable mais un autre. Il est le Sage vénérable qui domine de très haut ce monde terrestre. Il est un vieux fou qui radote et extravague. Qu’on le situe au-dessus ou en dessous de notre espèce, en tout cas on l’en exile. Mais plutôt que de déguiser la réalité, on estime encore préférable de radicalement l’ignorer : la vieillesse est un secret honteux et un sujet interdit. Quand j’ai dit que j’y consacrais un livre, on s’est le plus souvent exclamé : « Quelle idée ! C’est triste ! C’est morbide ! » C’est justement pourquoi j’ai écrit ces pages. J’ai voulu décrire en vérité la condition de ces parias et la manière dont ils la vivent, j’ai voulu faire entendre leur voix ; on sera obligé de reconnaître que c’est une voix humaine. On comprendra alors que leur malheureux sort dénonce l’échec de toute notre civilisation : impossible de le concilier avec la morale humaniste que professe la classe dominante. Celle-ci n’est pas seulement responsable d’une « politique de la vieillesse » qui confine à la barbarie. Elle a préfabriqué ces fins de vie désolées ; elles sont l’inéluctable conséquence de l’exploitation des travailleurs, de l’atomisation de la société, de la misère d’une culture réservée à un mandarinat.
Elles prouvent que tout est à reprendre dès le départ : le système mutilant qui est le nôtre doit être radicalement bouleversé. C’est pourquoi on évite si soigneusement d’aborder la question du dernier âge. C’est pourquoi il faut briser la conspiration du silence : je demande à mes lecteurs de m’y aider.

III. Tang Zhen, Écrits d’un sage encore inconnu
Jeune, on n’est pas capable d’apprendre la sagesse. Ce qu’on apprend quand on est jeune, c’est à réciter et à lire, ce n’est pas la sagesse. Si l’on pouvait alors apprendre la sagesse, ce serait assurément la preuve d’une intelligence très précoce. Mais une pareille précocité est rarissime. Adulte, on n’est pas [non plus] capable d’apprendre la sagesse. Ce qu’on apprend alors, c’est ce qu’on voit et ce qu’on entend, ce n’est pas la sagesse. Si l’on pouvait alors apprendre la sagesse, ce serait assurément la preuve d’une maturité peu commune. Mais cette maturité est rarissime […] À soixante ou soixante-dix ans, non seulement richesse et honneurs paraissent comme nuages flottants, mais naissance et mort semblent se suivre comme matin et soir. Tout ce que nous avons appris, vu, pensé, ce à quoi nous nous sommes efforcés jadis et dont nous n’avons pas su profiter, tout cela nous pouvons aujourd’hui en tirer parti. Les prétentions de nos cinq sens ayant été éliminées, tout notre cœur se révèle peu à peu [dans sa pureté]. C’est comme un tissu de soie écrue tombé dans la boue : si on le lave, il retrouve facilement son état naturel ; comme une perle perdue dans une chambre : si on la cherche, on la retrouve aisément. Par conséquent, c’est dans la vieillesse qu’on peut véritablement apprendre à devenir sage.

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