Pourquoi avons-nous peur de la folie ?

Publié: 19 mai 2014 dans A1 - Thèmes Philosophiques

Petit recueil de textes pour quelques pistes de réflexions.

1. Hélène Vaillé, La schizophrénie au cœur de la société, Sciences Humaines, le 15 juin 2011
La schizophrénie effraie le grand public et tarabuste les scientifiques. Prototype de la folie, son étude suscite l’attention conjointe des neurosciences, des sciences cognitives et de la pratique clinique. Dans la nuit du 17 au 18 décembre 2004, Romain Dupuy, 21 ans, tuait à l’arme blanche une aide-soignante et une infirmière de l’hôpital psychiatrique de Pau. Quelques mois plus tard, un malade blessait grièvement une employée d’un centre médico-psychologique à Saint-Maur-des-Fossés. Les patients étaient tous deux atteints de schizophrénie… la folie rendrait-elle violent ? Les psychiatres s’inscrivent en faux contre cette idée : les patients psychotiques, en l’occurrence schizophrènes, ne sont pas violents par nature. Le très fort taux de suicide qui accompagne la maladie prouve qu’ils sont plus dangereux pour eux-mêmes que pour autrui. Ce fait divers rappelle combien la schizophrénie reste mystérieuse aux yeux du grand public… et des chercheurs, qu’elle obsède depuis des décennies. La schizophrénie est considérée comme la plus fréquente des psychoses chroniques, dont elle serait le prototype. Selon le psychiatre Nicolas Georgieff, le terme de « psychose » désigne en psychiatrie « un type de pathologie mentale, caractérisé par un trouble grave de la relation avec la réalité, des troubles de l’identité ou de la conscience de soi, des troubles des relations intersubjectives (donc de la communication) et des perturbations spécifiques de l’activité mentale, en particulier le délire et les hallucinations. » Décrite par Bleuler en 1911, la schizophrénie reste impossible à définir de façon précise. De toutes les tentatives de conceptualisation, on retient malgré tout deux notions qui en constituent les caractéristiques majeures. Tout d’abord l’ambivalence, qui signifie ici la tendance du sujet schizophrène à avoir à l’égard d’un même objet des sentiments et des attitudes contradictoires et simultanés. L’autisme ensuite, qui désigne l’incapacité du schizophrène à communiquer avec autrui, un désintérêt à l’égard du réel et le retrait dans son monde intérieur. Autour de ces deux points d’ancrage gravitent plusieurs variantes cliniques de la maladie, qui rendent sa détection difficile. La psychiatrie s’est récemment dotée de « critères diagnostiques » standardisés. Les deux classifications prévalentes, celle de l’Organisation mondiale de la santé et celle de l’Association américaine de psychiatrie, répartissent les signes de la schizophrénie en deux pôles. D’un côté les symptômes « positifs » que sont le délire et les hallucinations. De l’autre les symptômes « négatifs » d’aspect déficitaire que sont la perte de la logique, la pauvreté affective, le retrait relationnel. Ces critères diagnostics intègrent depuis peu l’idée d’une rémission possible de la maladie (totale ou partielle) inenvisageable jusqu’alors. Voilà les symptômes de la schizophrénie validés, classés, évalués. Il reste que les troubles de la pensée, de la relation ou du « contact avec la réalité » sont des notions cliniques que seule l’expérience de la relation avec le patient permet d’identifier. Les praticiens s’accordent sur le fait que la psychanalyse, qui propose un mode de compréhension de ces troubles, joue là un rôle indispensable : en attribuant une intentionnalité au délire, sorte d’« inconscient à ciel ouvert », elle donne un sens à la maladie. Un fossé sépare cette pratique de terrain de la recherche scientifique fondamentale, dont les modèles objectifs et désincarnés peinent à expliquer la psychologie des symptômes psychotiques. Au carrefour de ces deux approches, clinique et neurobiologique, les sciences cognitives tentent aujourd’hui de mettre en relation les faits psychiques et le fonctionnement cérébral. Ses objectifs sont de décrire les mécanismes des productions des symptômes et leurs troubles élémentaires sous-jacents. N. Georgieff et son équipe essayent par exemple d’agir par électromagnétisme sur le fonctionnement des zones cérébrales impliquées dans les hallucinations (langage et discours intérieur).

2. Kant, Rêves d’un visionnaire.
La folie et l’entendement ont des frontières si indistinctes qu’on a de la difficulté à aller loin dans un de ces domaines sans faire quelquefois un petit parcours dans l’autre. Car l’intention de faire sur le mode sérieux des interprétations sur les visions des fantasmes suffit à éveiller des soupçons malveillants, et la philosophie qui se laisse surprendre en si mauvaise compagnie suscite la méfiance. Je ne blâme donc pas du tout le lecteur, si au lieu de voir dans les visionnaires des demi-citoyens de l’autre monde, il les liquide tout bonnement comme candidats à l’hôpital, et par là s’affranchit de toute recherche ultérieure. Mais, à prendre ainsi toutes choses, il faut que la façon de traiter cette sorte d’adeptes de l’empire des esprits diffère grandement de celle qui résultait des notions antérieures, et tandis qu’autrefois on trouvait nécessaire d’en brûler parfois quelques-uns, on se contentera désormais de les purger.

3. Érasme, Éloge de la folie, LV, 1509-1511.
Érasme, dans un essai fantaisiste, donne la parole à la folie qui vante la façon dont elle mène le monde. Depuis longtemps, je désirais vous parler des Rois et des Princes de cour ; eux, du moins, avec la franchise qui sied à des hommes libres, me rendent un culte sincère. À vrai dire, s’ils avaient le moindre bon sens, quelle vie serait plus triste que la leur et plus à fuir ? Personne ne voudrait payer la couronne du prix d’un parjure ou d’un parricide, si l’on réfléchissait au poids du fardeau que s’impose celui qui veut vraiment gouverner. Dès qu’il a pris le pouvoir, il ne doit plus penser qu’aux affaires politiques et non aux siennes, ne viser qu’au bien général, ne pas s’écarter d’un pouce de l’observation des lois qu’il a promulguées et qu’il fait exécuter, exiger l’intégrité de chacun dans l’administration et les magistratures. […] Enfin, vivant au milieu des embûches, des haines, des dangers, et toujours en crainte, il sent au-dessus de sa tête le Roi véritable, qui ne tardera pas à lui demander compte de la moindre faute, et sera d’autant plus sévère pour lui qu’il aura exercé un pouvoir plus grand. En vérité, si les princes se voyaient dans cette situation, ce qu’ils feraient s’ils étaient sages, ils ne pourraient, je pense, goûter en paix ni le sommeil, ni la table. C’est alors que j’apporte mon bienfait : ils laissent aux Dieux l’arrangement des affaires, mènent une vie de mollesse et ne veulent écouter que ceux qui savent leur parler agréablement et chasser tout souci des âmes. Ils croient remplir pleinement la fonction royale, s’ils vont assidûment à la chasse, entretiennent de beaux chevaux, trafiquent à leur gré des magistratures et des commandements, inventent chaque jour de nouvelles manières de faire absorber par leur fisc la fortune des citoyens, découvrent les prétextes habiles qui couvriront d’un semblant de justice la pire iniquité. Ils y joignent, pour se les attacher, quelques flatteries aux masses populaires.

3. Gogol, Le Journal d’un fou.
4. En effet, on a déjà observé ici-bas un grand nombre d’exemples analogues. Il paraît qu’en Angleterre on a vu sortir de l’eau un poisson qui a dit deux mots dans une langue si étrange que depuis trois ans déjà les savants se penchent sur le problème sans avoir encore rien découvert. J’ai lu aussi dans les journaux que deux vaches étaient entrées dans une boutique pour acheter une livre de thé. Mais je reconnais que j’ai été beaucoup plus surpris, quand Medji a dit : « Je t’ai écrit, Fidèle ; sans doute Centaure ne t’a-t-il pas apporté ma lettre ! » Je veux bien qu’on me supprime ma paie, si de ma vie j’ai entendu dire qu’un chien pouvait écrire ! Un noble seul peut écrire correctement. Bien sûr, il y a aussi des commis de magasin et même des serfs qui sont capables de gribouiller de temps à autre en noir sur blanc : mais leur écriture est le plus souvent machinale ; ni virgules, ni points, ni style. Je fus donc étonné. J’avoue que, depuis quelque temps, il m’arrive parfois d’entendre et de voir des choses que personne n’a jamais vues, ni entendues. « Allons, me suis-je dit, je vais suivre cette chienne et je saurai qui elle est et ce qu’elle pense. »

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