La solitude

Publié: 14 juin 2014 dans A1 - Thèmes Philosophiques

Quelques citations pour introduire la discussion.
• Le secret d’une bonne vieillesse n’est rien d’autre que la conclusion d’un pacte honorable avec la solitude.
——Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude

• Je n’ai aimé qu’une chose : être libre, j’entends qu’on me laisse tranquille, qu’on ne s’occupe de moi d’aucune manière. C’est pour cela que l’empressement, les cadeaux me gênent autant qu’une insulte. Je n’aime dépendre de personne. C’est la source de ma solitude et de mon incroyance.
——Cioran, Cahiers

• Par indécision, par négligence ou pour d’autres raisons, je ne me suis pas marié et maintenant je vis seul. Je ne souffre pas de solitude ; il est déjà suffisamment difficile de se supporter soi-même et ses manies.
——Jorge Luis Borges, Le livre de sable

• L’amour d’une mère, puisque c’est celui dont je parle, nous permet de tenir quand il nous a été donné en quantité suffisante. Peu importe après la solitude, les ressources que l’on trouve en soi viennent directement de ce puits sans fond. On ne devrait pas craindre la mort des gens qu’on aime, car leur amour vit en nous.
——Camille de Peretti, La Casati

• Pour établir une relation avec autrui, il faut d’abord établir une relation avec soi-même. Si nous sommes incapables d’affronter notre propre solitude, nous ne faisons qu’utiliser les autres comme boucliers.
——Irvin D. Yalom, Et Nietszche a pleuré

• Dans la solitude, l’artiste règne mais sur le vide. Au théâtre, il ne peut régner. Ce qu’il veut faire dépend des autres. Le metteur en scène a besoin de l’acteur qui a besoin de lui. Cette dépendance mutuelle, quand elle est reconnue avec l’humilité et la bonne humeur qui conviennent, fonde la solidarité du métier et donne un corps à la camaraderie de tous mes jours.
——Albert Camus, Pourquoi je fais du théâtre ?

• La solitude ne signifie pas nécessairement être seul. On peut se sentir seul au milieu d’une foule.
——Victoria Hislop, l’île des oubliés

• L’expérience de la solitude conduit à une réalisation spirituelle. L’homme qui fuit la vie, pour être à même de faire cette expérience, risque bien de s’apercevoir à ses dépens, surtout s’il amène dans ses bagages tous les désirs que la ville entretient, qu’il n’a réussi qu’à trouver l’isolement. La solitude est faite pour les bêtes sauvages ou pour les dieux, a dit quelqu’un. Et il y a du vrai là-dedans.
——Henry Miller, Big sur et les oranges de Jérôme Bosch

• Il est impossible, je m’en rends compte de pénétrer la solitude d’autrui. Si nous arrivons jamais, si peu que ce soit, à connaître un de nos semblables, c’est seulement dans la mesure où il est disposé à se laisser découvrir.
——Paul Auster, L’invention de la solitude

• Ce qui rend les hommes sociables, c’est qu’ils sont incapables de supporter la solitude et de se supporter eux-mêmes quand ils sont seuls.
——Arthur Schopenhauer, Aphorismes et insultes

• La pire souffrance est dans la solitude qui l’accompagne.
——André Malraux, La condition humaine

• Aimer c’est prendre soin de la solitude de l’autre sans jamais la combler ni la connaître.
——Guillaume Musso, Parce que je t’aime

• Les chefs-d’œuvre ne sont pas nés seuls et dans la solitude ; ils sont le résultat de nombreuses années de pensées en commun, de pensées élaborées par l’esprit d’un peuple entier, de sorte que l’expérience de la masse se trouve derrière la voix d’un seul.
——Virginia Woolf, Une chambre à soi

• Et puis je hais le mariage, je hais tous les hommes, je hais les engagements éternels, les promesses, les projets, l’avenir arrangé à l’avance par des contrats et des marchés dont le destin se rit toujours. Je n’aime plus que la rêverie, les voyages, la solitude, le bruit du monde pour le traverser et en rire, puis la poésie pour supporter le passé, et Dieu pour espérer l’avenir.
——George Sand

• Tout homme a le droit d’apprécier le monde comme il lui plaît, le droit d’interpréter à sa façon ce qu’il voit et entend, le droit d’en tirer une règle de vie personnelle ou, au contraire, de rejeter toute règle. Mais aucun homme n’a le droit d’imposer aux autres sa fréquentation, ses mœurs, sa conception du monde et des règles –ou l’absence de règles – qu’il a choisies. C’est pourquoi je ne me sens vraiment libre que dans la solitude.
——Maurice Denuzière, Un homme sans ambition

• C’est parce que nous avons à défendre le droit à la solitude de chacun que nous ne serons plus jamais des solitaires.
——Albert Camus

• Les solitudes réunissent ceux que la société sépare.
——Albert Camus, Préface de L’envers er l’endroit

• Le froid, le silence et la solitude sont des états qui se négocieront demain plus chers que l’or. Sur une terre surpeuplée, surchauffée, bruyante…
——Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie

• J’aime la solitude, même quand je suis seul.
——Jules Renard, Journal

• La vraie liberté c’est quand personne ne vous attend. La vraie solitude, c’est quand vous attendez n’importe qui.
——Grégoire Lacroix, Euphorismes

• On ne trouve pas la solitude, on la fait.
——Marguerite Duras

• La solitude ne se réduisait pas à un thème d’invocation littéraire, elle était une chose dure comme le mur du prisonnier, contre lequel on peut s’ouvrir la tête sans que personne accoure, même si on crie, même si on pleure.
——Pablo Neruda, La solitude lumineuse

• Étrange sentiment que l’Adieu, il s’y glisse toujours une pointe d’envie. Les hommes partent pour que soit mis à l’épreuve leur courage, mais nous, épreuve pour épreuve, c’est notre patience que l’on teste, notre aptitude au manque, notre capacité à endurer la solitude. Mais cela, je le savais depuis toujours.
——Karen Blixen, La ferme africaine

Petit recueil de textes pour quelques pistes de réflexions.
I. Hannah Arendt. Questions de philosophie morale, dansResponsabilité et jugement, Payot, 2005, p. 125 à 128. Traduction de Jean-Luc Fidel.
« La morale concerne l’individu dans sa singularité. Le critère de ce qui est juste et injuste, la réponse à la question : que dois-je faire ? ne dépendent en dernière analyse ni des us et coutumes que je partage avec ceux qui m’entourent ni d’un commandement d’origine divine ou humaine, mais de ce que je décide en me considérant. Autrement dit, si je ne peux pas accomplir certaines choses, c’est parce que, si je les faisais, je ne pourrais plus vivre avec moi-même. Ce vivre-avec-moi est davantage que le conscient [/consciousness/], davantage que la connaissance directe de moi-même [/self-awareness/] qui m’accompagne dans tout ce que je fais et dans tout ce que j’affirme être. Etre avec moi-même et juger par moi-même s’articulent et s’actualisent dans les processus de pensée, et chaque processus de pensée est une activité au cours de laquelle je me parle de ce qui se trouve me concerner. Le mode d’existence qui est présent dans ce dialogue silencieux, je l’appellerais maintenant [/solitude/]. La solitude représente donc davantage que les autres modes d’être seul, en particulier et surtout l’esseulement et l’isolement, et elle est différente d’eux. La solitude implique que, bien que seul, je sois avec quelqu’un (c’est-à-dire moi-même). Elle signifie que je suis deux en un, alors que l’isolement ainsi que l’esseulement ne connaissent pas cette forme de schisme, cette dichotomie intérieure dans laquelle je peux me poser des questions et recevoir une réponse. La solitude et l’activité qui lui correspond, qui est la pensée, peuvent être interrompues par quelqu’un d’autre qui s’adresse à moi ou, comme toute activité, lorsqu’on fait quelque chose d’autre, ou par la simple fatigue. Dans tous ces cas, les deux que j’étais dans la pensée redeviennent un. Si quelqu’un s’adresse à moi, je dois maintenant lui parler à lui, et non plus à moi-même ; quand je lui parle, je change. Je deviens un : je suis bien sûr conscient de moi-même, mais je ne suis plus pleinement et explicitement en possession de moi-même. Si une seule personne s’adresse à moi et si, comme cela arrive parfois, nous commençons à parler sous forme de dialogue des mêmes choses qui préoccupaient l’un d’entre nous tandis qu’il était encore dans la solitude, alors tout se passe comme si je m’adressais à un autre soi. Et cet autre soi, [/allos authos/], Aristote le définissait à juste titre comme l’ami. Si, d’un autre côté, mon processus de pensée dans la solitude s’arrête pour une raison ou une autre, je deviens un aussi. Parce que ce un que je suis désormais est sans compagnie, je peux rechercher celle des autres — sous la forme de gens, de livres, de musique —, et s’ils me font défaut ou si je suis incapable d’établir un contact avec eux, je suis envahi par l’ennui et l’esseulement. Pour cela, il n’est pas nécessaire d’être seul : je peux m’ennuyer beaucoup et me sentir très esseulé au milieu de la foule, mais pas dans la vraie solitude, c’est-à-dire en compagnie de moi-même ou avec un ami, au sens d’un autre soi. C’est pourquoi il est bien plus difficile de supporter d’être seul au milieu de la foule que dans la solitude — comme Maître Eckhart l’a fait remarquer.
Le dernier mode d’être seul, que j’appelle isolement, apparaît quand je ne suis ni avec moi-même ni en compagnie des autres, mais concerné par les choses du monde. L’isolement peut être la condition naturelle pour toutes sortes de travaux dans lesquels je suis si concentré sur ce que je fais que la présence des autres, y compris de moi-même, ne peut que me déranger. Il se peut qu’un tel travail soit productif, qu’il consiste à fabriquer un objet nouveau, mais ce n’est pas nécessaire : apprendre ou même lire simplement un livre requiert un certain degré d’isolement ; il faut être protégé de la présence des autres. L’isolement peut aussi apparaître comme un phénomène négatif : les autres avec lesquels je partage un certain souci pour le monde peuvent se détourner de moi. Cela arrive fréquemment dans la vie politique c’est le loisir forcé de l’homme politique ou plutôt de l’homme qui, en lui-même, reste citoyen, mais a perdu le contact avec ses concitoyens. L’isolement en ce deuxième sens ne peut se surmonter qu’en se transformant en solitude, et tous ceux qui connaissent bien la littérature latine savent comment les Romains, au contraire des Grecs, ont découvert que la solitude et avec elle la philosophie pouvaient constituer un mode de vie au cours du loisir forcé qui s’impose quand on se retire des affaires publiques.
Lorsqu’on découvre la solitude après avoir mené une vie active en compagnie de ses pairs, on en vient au point auquel Caton disait : « Jamais je ne suis plus actif que quand je ne fais rien, et jamais je ne suis moins seul que lorsque je suis avec moi-même. » On peut encore percevoir dans ces mots, je crois, la surprise qu’éprouve un homme actif, qui au départ n’était pas seul et était loin de ne rien faire, face aux délices de la solitude et à l’activité deux-en-un de la pensée. […]
Si j’ai mentionné ces diverses façons d’être seul ou les diverses manières dont ma singularité humaine s’articule et s’actualise, c’est parce qu’il est très facile de les confondre, non seulement car nous avons tendance à céder à la facilité et à ne pas nous soucier des distinctions, mais aussi car l’on passe de l’une à l’autre invariablement et presque sans le remarquer. Le souci de soi en tant que norme ultime pour la conduite humaine n’existe bien sûr que dans la solitude. On retrouve sa validité démontrable dans la formule générale :
« Mieux vaut subir une injustice qu’en commettre une », laquelle, comme nous l’avons vu, repose sur l’idée qu’il vaut mieux être en désaccord avec le monde entier que, si on est un, l’être avec soi-même. Cela ne peut rester valide que pour un être pensant, qui a besoin de la compagnie de lui-même pour pouvoir penser. Rien de ce que nous avons dit n’est valide pour l’esseulement et l’isolement ».


I
I. Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du pacifique.
La solitude n’est pas une situation immuable où je me trouverais plongé depuis le naufrage de la Virginie. C’est un milieu corrosif qui agit sur moi lentement, mais sans relâche et dans un sens purement destructif. Le premier jour, je transitais entre deux sociétés humaines également imaginaires : l’équipage disparu et les habitants de l’île, car je la croyais peuplée. J’étais encore tout chaud de mes contacts avec mes compagnons de bord. Je poursuivais imaginairement le dialogue interrompu par la catastrophe. Et puis elle s’est révélée déserte. J’avançai dans un paysage sans âme qui vive. Derrière moi, le groupe de mes malheureux compagnons s’enfonçait dans la nuit. Leurs voix s’étaient tues depuis longtemps, quand la mienne commençait seulement à se fatiguer de son soliloque. Dès lors je suis avec une horrible fascination le processus de déshumanisation dont je sens en moi l’inexorable travail.
Je sais maintenant que chaque homme porte en lui et comme au-dessus de lui un fragile et complexe échafaudage d’habitudes, réponses, réflexes, mécanismes, préoccupations, rêves et implications qui s’est formé et continue à se transformer par les attouchements perpétuels de ses semblables. Privée de sève, cette délicate efflorescence s’étiole et se désagrège. Autrui, pièce maîtresse de mon univers… Je mesure chaque jour ce que je lui devais en enregistrant de nouvelles fissures dans mon édifice personnel. Je sais ce que je risquerais en perdant l’usage de la parole, et je combats de toute l’ardeur de mon angoisse cette suprême déchéance. Mais mes relations avec les choses se trouvent elles-mêmes dénaturées par ma solitude. Lorsqu’un peintre ou un graveur introduit des personnages dans un paysage ou à proximité d’un monument, ce n’est pas par goût de l’accessoire. Les personnages donnent l’échelle et, ce qui importe davantage encore, ils constituent des points de vue possibles, qui ajoutent au point de vue réel de l’observateur d’indispensables virtualités.
À Speranza, il n’y a qu’un point de vue, le mien, dépouillé de toute virtualité. Et ce dépouillement ne s’est pas fait en un jour. Au début, par un automatisme inconscient, je projetais des observateurs possibles des paramètres au sommet des collines, derrière tel rocher ou dans les branches de tel arbre. L’île se trouvait ainsi quadrillée par un réseau d’interpolations et d’extrapolations qui la différenciait et la douait d’intelligibilité. Ainsi fait tout homme normal dans une situation normale. Je n’ai pris conscience de cette fonction comme de bien d’autres qu’à mesure qu’elle se dégradait en moi. Aujourd’hui, c’est chose faite. Ma vision de file est réduite à elle-même. Ce que je n’en vois pas est un inconnu absolu… Partout où je ne suis pas actuellement règne une nuit insondable. […] Je sais maintenant que la terre sur laquelle mes deux pieds appuient aurait besoin pour ne pas vaciller que d’autres que moi la foulent. Contre l’illusion d’optique, le mirage, l’hallucination, le rêve éveillé, le fantasme, le délire, le trouble de l’audition… le rempart le plus sûr, c’est notre frère, notre voisin, notre ami ou notre ennemi, mais quelqu’un, grands dieux, quelqu’un !

III. Alain, Éléments de philosophie, Gallimard, Folio-essais, p. 214.
Il est bon de redire que l’homme ne se forme jamais par l’expérience solitaire. Quand par métier il serait presque toujours seul et aux prises avec la nature inhumaine, toujours est-il qu’il n’a pu grandir seul et que ses premières expériences sont de l’homme et de l’ordre humain, dont il dépend d’abord directement ; l’enfant vit de ce qu’on lui donne, et son travail c’est d’obtenir, non de produire. Nous passons tous par cette expérience décisive, qui nous apprend en même temps la parole et la pensée. Nos premières idées sont des mots compris et répétés. L’enfant est comme séparé du spectacle de la nature, et ne commence jamais par s’en approcher tout seul ; on le lui montre et on le lui nomme. C’est donc à travers l’ordre humain qu’il connaît toute chose ; et c’est certainement de l’ordre humain qu’il prend l’idée de lui-même, car on le nomme, et on le désigne à lui-même, comme on lui désigne les autres.

IV. Rousseau, Sixième lettre morale
Quand je vois chacun de nous sans cesse occupé de l’opinion publique étendre pour ainsi dire son existence tout autour de lui sans réserver presque rien dans son propre cœur, je crois voir un petit insecte former de sa substance une grande toile par laquelle seule il paraît sensible tandis qu’on le croirait mort dans son trou. La vanité de l’homme est la toile d’araignée qu’il tend sur tout ce qui l’environne. L’une est aussi solide que l’autre, le moindre fil qu’on touche met l’insecte en mouvement, il mourrait de langueur si l’on laissait la toile tranquille, et si d’un doigt on la déchire il achève de s’épuiser plutôt que de ne la pas refaire à l’instant. Commençons par redevenir nous, par nous concentrer en nous, par circonscrire notre âme des mêmes bornes que la nature a données à notre être, commençons en un mot par nous rassembler où nous sommes, afin qu’en cherchant à nous connaître tout ce qui nous compose vienne à la fois se présenter à nous. Pour moi, je pense que celui qui sait le mieux en quoi consiste le moi humain est le plus près de la sagesse et que comme le premier trait d’un dessin se forme des lignes qui le terminent*, la première idée de l’homme est de le séparer de tout ce qui n’est pas lui.

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