Germaine Tillion – Une traversée exemplaire

Publié: 5 juillet 2014 dans N5. Le risque SD n° 5

Germaine Tillion – Une traversée exemplaire
par Augustin Barbara

Elle a traversé le siècle en laissant quelques traces.
Elle vient de disparaître dans sa 101e année le 19 avril 2008. Elle est née le 30 mai 1907 à Allègre (Haute-Loire). On comprend la situation des femmes quand on a lu Le Harem et les cousins [1], notamment dans la rencontre des cultures qu’elle a étudiées dans le bassin méditerranéen. C’est une féministe, sans parti idéologique. Elle observe les faits et les décrit en dénonçant l’oppression.
Elle était la grande ethnologue de l’Algérie et en même temps une grande amie de ce pays et de ce qu’elle appelait la flaque méditerranéenne.

Elle s’est toujours employée à sauver des vies. Telle était sa philosophie. Pendant six ans, de 1934 à 1940, après avoir fait des études d’ethnologie avec Marcel Mauss (le fondateur de l’ethnologie), cette jeune femme de vingt-sept ans part en mission pour rencontrer les Berbères Chaouias du massif des Aurès dans le Constantinois, dans l’est algérien. Elle vit parmi eux, les écoute, parle avec eux et note tout sur ses carnets d’ethnographe [2]. Elle nous dira plus tard qu’elle a, à ce moment-là, acquis une méthode d’observation et d’analyse qui lui servira plus tard quand elle fera l’ethnologie du camp d’extermination de Ravensbrück où elle sera enfermée avec sa mère.
« Sauver des vies », nous disait-elle, fut sa ligne directrice, toute sa vie.
Effectivement, elle met en harmonie son éthique personnelle et sa formation professionnelle en sciences humaines.
Tout d’abord elle est la première ethnologue à partir, non comme aventurière romantique mais comme travailleuse intellectuelle, pour comprendre l’autre. Elle aborde, du temps de la colonisation, une société algérienne que personne ne connaissait. Avec ses outils de recherche elle se penche tout particulièrement sur le langage et sur les aspects matériels de la vie quotidienne de cette société, qui règlent les relations familiales, dans une symbolique donnant sens à leur vie. Elle étudie et photographie ce qui est nécessaire pour se vêtir, se nourrir, se loger. Elle étudie les rituels qui font qu’une société repose sur des éléments qui fondent les relations entre les parents et les enfants, entre les adultes de différents âges et de différentes familles. Elle nous informe sur les rituels de la naissance, de l’adolescence, du mariage et de la disparition. Elle examine finement, pendant six ans, ce qui se passe entre le début et la fin de la vie pour l’individu en relation avec sa société.
C’est en Algérie qu’elle apprend que le nazisme, auquel le maréchal Pétain répond par une servitude volontaire, met la France en danger. Elle comprend tout de suite que c’est grave. Elle l’avait pressenti lors d’un voyage en Allemagne en 1933. Dès juin 1940, elle participe activement à la création du Réseau du musée de l’homme, un des premiers réseaux de résistance. Elle est trahie par un membre du réseau et, après quelques mois de prison, elle est déportée dans le camp d’extermination de Ravensbrück. Sa mère, Émilie Tillion, y sera assassinée en chambre à gaz le 2 mars 1945, quelques jours avant le 8 mai, « parce qu’elle était de trop » – c’est-à-dire, à 69 ans, trop âgée –, au moment même où Germaine Tillion, malade, est alitée dans l’infirmerie du camp. Elle est confrontée chaque jour à la mort dans ce camp, où les médecins nazis procèdent à des expériences sur le corps des « lapins », ainsi désignaient-ils certaines détenues. « Si j’ai survécu, écrira-t-elle plus tard, je le dois à coup sûr au hasard, ensuite à la colère, à la volonté de dévoiler ces crimes et, enfin, à la coalition de l’amitié [3] ».
Elle fait l’étude du camp pour le comprendre. « Quand on éclaire un monde même affreux, en quelque sorte on le domine ». Elle enquête auprès des déportées. Plus tard, elle nous communiquera son expérience de cette vie dans un livre étonnant par sa précision [4]. Dans ce camp, elle lance un défi à la mort, par le rire et la dérision, en écrivant en cachette un livret d’opérette, Le Verfügbar aux enfers, qui fut représentée au Châtelet le 30 mai 2007 pour ses cent ans.

L’Algérie
La guerre commence en Algérie le 1er novembre 1954 avec notamment des attentats dans les Aurès, qu’elle avait quittés quatorze ans auparavant. Elle est en mission pour voir ce qui se passe. Elle constate, toujours avec son abord ethnologique, que le niveau de vie a considérablement baissé. Les ruraux se précipitaient vers les abords des villes en vivant dans des bidonvilles. Elle agit tout de suite en créant des « centres sociaux » pour lutter contre cette « clochardisation ». Elle constitue des équipes de travailleurs sociaux français et algériens, qui offrent des actions éducatives de formation générale et professionnelle pour les jeunes, les femmes et hommes adultes, au travers de services concrets tels que dispensaire, secrétariat social, coopérative.
En même temps, elle lutte contre la torture, contre la guillotine, rejoignant les objectifs d’Albert Camus pour une trêve contre les attentats aveugles qui atteignent les civils. Elle les fait cesser pendant plusieurs semaines en convainquant Yacef Saadi, le chef FLN (Front de libération nationale) de la zone d’Alger, de cesser ces crimes. Mais elle n’a pu convaincre les autorités politiques françaises d’arrêter la guillotine, alors que c’était la contrepartie de l’engagement qu’elle avait obtenu.
Le terrorisme est la justification des tortures aux yeux d’une certaine opinion. Aux yeux d’une autre opinion, les tortures et les exécutions sont la justification du terrorisme [5]. Parallèlement, elle poursuit ses recherches et son enseignement à Paris à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) Elle dirige les thèses de doctorat avec sa compétence et ses expériences sur le terrain. Son approche méthodologique lui permet d’aborder divers thèmes avec ses doctorants : les Berbères du Moyen-Atlas, le tatouage féminin, la condition des femmes en Afghanistan, l’Oasis de Timimoum, les structures de parenté des Touaregs de Haute-Volta, l’interculturalité par mariage, etc. Elle garde toujours des contacts avec les étudiants après leurs soutenances de thèse. Certains deviennent ses amis.
Elle se donne toujours des exigences en participant à des situations concrètes au service des migrants, des minorités, des détenus en prison qui, grâce à elle, peuvent préparer des examens.
Pour comprendre une société, il faut aussi comprendre toutes les choses matérielles, disait-elle. Elle était de ces êtres qui cherchent des solutions à toute situation qui se présente.
Jean Daniel dira d’elle qu’elle est une héroïne camusienne [6]. Il la rapproche d’Albert Camus pour leurs prises de positions identiques face au terrorisme aveugle : « […] ce qui me frappe dans les textes de Germaine Tillion, ce sont les courages insolites d’un engagement parfaitement libre. Comme Camus, Germaine Tillion pense par elle-même sans se soucier des doctrines environnantes ni des modes de pensée. Elle est, dans l’univers du témoignage intellectuel, aussi solitaire qu’elle l’a été dans la recherche des institutions aurasiennes […] ».
Elle s’est éteinte alors qu’elle vient de traverser le siècle. Elle traversera longtemps nos pensées car elle laisse une lumière pour observer le monde. Elle était cette discrète scientifique dont Tzvetan Todorov dit « qu’elle a su traverser le mal sans se prendre pour une incarnation du bien »
Elle voulait la paix, comme Albert Camus. Elle s’engageait toujours dans ce qu’elle nommait « la politique de la conversation qui est le dialogue ».

Notes :
1. Édition du seuil et en Points poche.
2. Il est intéressant de lire un de ses derniers livres, Il était une fois l’ethnographie, dans lequel elle fait le récit détaillé de sa méthode de travail, pendant cette période.
3. Ravensbrück, 1988, p. 33.
4. Ravensbrück (suivi de Les Exterminations par gaz à Hartheim, Mauthausen et Gusen par Anise Postel-Vinay et Pierre-Serge Choumoff), Paris, éd. du Seuil, 1988, 468 p., Réédition : Ravensbrück, Paris, Éd. du Seuil, 1997, 517 p. (Points Histoire).
5. Les Ennemis complémentaires, 1960, p. 47.
6. Daniel Jean, Comment résister à l’air du temps, Gallimard, 2006, p. 72.

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