La folie au ban de la République

Publié: 5 juillet 2014 dans N5. Le risque SD n° 5

La folie au ban de la République
par Guy Baillon

Sinistre 2 décembre 2008,
Le président a voulu parler de la psychiatrie à la nation. Il a tenu à le faire d’un hôpital psychiatrique, ce qu’aucun président n’avait encore osé faire, alors que son entourage lui aurait dit : Ne touche pas à ce domaine. Tout le monde s’y casse la figure. Il aurait dû écouter ! hélas…
Lui, ne recule devant aucun défi…

En effet, témoins des propos tenus et des gestes qui l’accompagnaient, nous savons qu’il faudra attendre un autre président de la République pour que pareil affront à l’humain soit effacé.

Obligation de soin
Comment n’avons-nous pas pu crier notre honte et notre colère sur le champ ?
La folie est redevenue, à la demande d’un président, l’objet de la vindicte populaire. La folie est condamnable : il faut l’enfermer et l’effacer !
Le danger est à nos portes. Il faut soigner, certes, mais il faut surtout protéger la société, avons-nous entendu.
D’abord, les hôpitaux vont être sécurisés : on pense barbelés, caméras, miradors, double portes blindées, les fouilles au corps, les chiens.
Mais d’abord, il va y avoir obligation de soins.
Cette affirmation n’avait jamais été prononcée par un président ni par un ministre. C’est une décision d’une gravité exceptionnelle. Elle vient s’ajouter à l’atteinte à la liberté que représente toute hospitalisation d’office. Elle vient enfreindre toutes les règles médicales. Elle empiète sur la liberté des familles. C’est en fait l’ouverture à l’arbitraire car elle ne s’appuie sur aucune donnée vérifiable et ses limites seront incontrôlables.
Elle va même pouvoir se continuer à domicile.
Un pas de plus dans l’atteinte à la liberté.
Ces deux décisions constituent l’écrasement de tout espace thérapeutique : toute la psychiatrie est dans cet espace : nous connaissons la difficulté éprouvée par une personne qui n’a pas conscience de la nature de ses troubles jusqu’à ce qu’elle arrive peu à peu à se sentir soutenue, en confiance, et qu’elle perçoive l’appui qu’elle peut tirer des soins. Tout soin obligatoire la pousse, au contraire, à comprendre que la société qui l’entoure lui est hostile. Alors, consciemment et inconsciemment, elle va s’organiser pour lutter contre elle.
Cette obligation vient annuler la psychiatrie dans sa qualité de soins.
On a cru l’entendre dire aux familles : Dormez tranquilles ! Un officier de police va venir apporter les médicaments à domicile, les pompiers les assisteront au cas où votre malade se refuserait à avaler son médicament. Certes, on a quelques doutes sur l’ambiance pour faire les injections obligatoires et c’est avoir une piètre idée du désir de soin qu’ont les familles…

Géolocalisation
Le schizophrène (car le terme a été employé comme si la science avait reconnu le terme comme une vérité scientifique incontournable) qui sera sorti sans permission fera l’objet d’une poursuite ; pour prévenir pareille folie, il recevra un bracelet de géolocalisation. Ce bracelet pourra de façon préventive être posé d’emblée en même temps que le diagnostic, tout comme les personnes ayant une maladie d’Alzheimer. La comparaison a été affirmée et elle est forte : elle montre la méconnaissance totale qu’a le président de ce que sont les troubles psychiques. Comment ses conseillers le laissent-ils ainsi se couvrir de ridicule ? Une autre barrière est encore franchie : celle de la géolocalisation de la folie. Il n’y a plus d’échappatoire : Georges Orwell voit son 1984 se réaliser.

Casiers psychiatriques
Les placements d’office seront l’objet d’une liste nationale connue (sous secret médical, bien sûr) de tous les hôpitaux psychiatriques. C’est bien pire que le casier judiciaire, car les « erreurs » ne seront jamais effacées. On ne sait pas encore avec précision quelles seront les conditions permettant de placer une personne d’office, ce qui est capital car, une fois mise dans cette liste, elle n’en sortira plus !
L’hospitalisation d’office donnera immédiatement droit à un régime spécial qui va être extrêmement difficile à délimiter. Il faudra être sûr que les patients soient dans des espaces d’hospitalisation d’où on ne peut s’échapper. Ce n’est pas comme en prison : la différence a été affirmée cinq fois. Il est exact que, d’une prison, on peut encore s’échapper ; d’un hôpital psychiatrique, on ne pourra plus fuguer.
La ministre veillera aussi à la construction de deux cents cellules (une somme d’argent considérable a déjà été donnée à la ministre de la Santé). Y seront associés quatre nouveaux centres pour malades difficiles de quarante places chacun. L’enfermement est ainsi affirmé comme l’arme définitive contre la folie.
Si quelqu’un a l’idée (folle) de penser que le malade a été traité suffisamment pour pouvoir sortir (on se demande, en effet, comment pareille éventualité pourra être envisagée), il faudra obtenir d’abord l’accord du préfet en personne. Car le président a insisté : le préfet ne déléguera plus à un subalterne (un sous-fifre) cette surveillance. Cet homme responsable, le premier représentant de l’État dans le département, saura comment surveiller toute tentative de sortie. Le président en a appelé constamment à la responsabilité de chacun. Cela veut dire clairement que les sanctions devant toute erreur vont pleuvoir dru, du préfet au portier. L’allusion aux victimes éventuelles d’un fou était discrète, mais portée au plus haut niveau.
Le préfet va s’appuyer sur l’avis d’un comité de trois personnes. On entrevoit les procédures, les attentes interminables, les doutes, les demandes de vérification pour être certains ! On ne va pas demander aux experts en qui on fait toute confiance mais ils ont déjà tant de tâches difficiles ! On demandera au chef de service concerné, à un cadre infirmier et à un autre psychiatre libéral par exemple car il faut que les libéraux s’associent au public. Ce choix, si on l’examine, est malicieux car qui pourra décider d’une sortie ?
Comment un tel comité pourrait-il affirmer que ce malade n’est pas dangereux ? La notion de danger étant un pur fantasme (il n’y a jamais eu la moindre donnée scientifique pour dire ce qu’est le danger en la matière), la conséquence en est grave : personne n’est capable d’affirmer que, dans les moments qui viennent, celui ou celle que nous avons devant les yeux ne présente aucun danger – personne ! Et, si un accident survient, tous les trois seront coupables : le chef de service sachant que des peines de prison l’attendent, le cadre infirmer qui voudra défendre tous ses collaborateurs infirmiers. Quant au psychiatre libéral, il connaît une situation différente : plus on peut enfermer les malades difficiles, plus son travail en cabinet est paisible.
Ainsi, quatre professions seront à partir de demain extrêmement attentives à ne pas laisser sortir un malade qui aura manifesté le moindre signe de violence.
Va s’y adjoindre une cinquième qui, après la condamnation récente à Grenoble, de l’un d’entre eux, sera encore plus vigilante dans le respect de ces mesures : les directeurs d’hôpitaux, d’autant que le président leur a rendu un vibrant hommage.
Le directeur va veiller à la reconstruction des murs infranchissables, des sauts-de-loup (détruits depuis 40 ans), au contrôle d’entrée de l’hôpital, aux fermetures des cellules et des services, aux miradors installés aux quatre coins, (les caméras ne sont pas encore arrivées mais, déjà, on ne voit pas comment on va pouvoir s’en passer). Il veillera aussi à la bonne observance des traitements obligatoires (car il faut aussi une surveillance administrative), au contrôle de tous les documents de placement d’office et surtout, surtout, aux mesures de permissions avec leurs traitements obligatoires associés, et enfin à son parc automobile pour aller rechercher avec la police les malades fugueurs, à tout moment, et en nombre suffisant.
Si quelqu’un a besoin de soins psychiatriques, ne pas le soigner, c’est être coupable de non-assistance à personne en danger. C’est d’autant plus simple qu’on ne saurait comment demander son consentement à une personne qui a perdu les sens ! Ceci était accompagné d’un geste significatif : le doigt présidentiel a pointé l’honorable crâne ! La démonstration scientifique est irrésistible…
Pour conclure, le président a mis un terme à toute hésitation à obéir à ses ordres. La menace était claire, bien présente. Elle a été affirmée avec une émotion sacrée : celle du président, écartant d’un mot et d’un revers de main toute contestation, qui ne pourrait être qu’idéologique. Sur un champ aussi grave, l’idéologie est donc interdite. Chacun a compris que tout effort de compréhension clinique des troubles et toute approche humaine étaient ainsi écartés après avoir été sévèrement condamnés – car idéologiques. Le mot de conclusion a été prononcé avec le sourire, comme si un mot pouvait tout faire accepter. Il a été dit que toutes ces affirmations allaient dans le sens de : l’humain bien entendu ! (Clin d’œil appuyé). Nous devons bien comprendre que le président sait en quels termes il doit s’adresser à nous !

Stigmatisation
Honte à nous ! Pourquoi n’avons-nous pas crié notre terreur de voir s’imposer un tel régime de crainte, de perte de liberté ? Jusqu’alors, aucune loi française n’avait franchi ces barrières intimes que sont le domicile, l’obligation de soins, la géolocalisation !
C’est aussi la première fois qu’un président de la République stigmatise une maladie précise. Comment ceux qui portent cette prétendue maladie vont s’en relever alors que nous savons très bien la variété de troubles correspondant à ce diagnostic ? Nombre d’entre eux peuvent ne jamais être soignés parce qu’ils n’en ont pas besoin. Comment les usagers de la santé mentale vont-ils oser dire que leurs troubles se rapportent à cette prétendue maladie ? Comment les usagers vont-ils pouvoir se défendre après telle affirmation venant de si haut, en public ? Jamais la stigmatisation n’avait atteint ce niveau.
Ces usagers vont se sentir associés aux personnes dangereuses : affirmation sans fondement qui devient sans limites. En effet, toutes les statistiques montrent que les malades mentaux :
– ne sont pas plus souvent auteurs de crimes que la moyenne de la population,
– commettent moins de délits que la moyenne,
– loin d’être agresseurs sont vingt fois plus souvent victimes de violences que le
reste de la population.

La commission Couty a été nommée au début de l’été pour faire des propositions afin de sauver la psychiatrie française de l’abandon dont elle était l’objet. Son travail est balayé par cette invitation à la violence sécuritaire qui renforce la transformation de l’hôpital en prison, et stigmatise avec tant de mépris la folie.
Ce 2 décembre 2008, les professionnels de la psychiatrie, les usagers de la santé mentale ne peuvent rester muets. La seconde étape sera la loi. Il y a maintenant urgence. Nous savions qu’elle
était dans les tiroirs depuis deux ans. Il fallait un événement : ce fut le drame de Grenoble. La situation d’une personne suffit pour faire une loi qui va en toucher 65 millions, en cibler un million et demi jugées susceptibles de violence. C’est vrai que la folie fait peur depuis que l’homme existe. C’est vrai aussi que tout doit être fait pour montrer à la population que la folie fait partie de l’homme et que, plus l’homme est entouré par la solidarité humaine, plus sa folie est intégrée à sa personne, et au lieu de le diminuer, l’enrichit. Dans les plus brefs délais, c’est dans la rue qu’il faut défendre notre société et ses malades.

Pour en savoir plus...

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