Le corps pense-t-il ?

Publié: 29 août 2014 dans A1 - Thèmes Philosophiques

Quelques citations pour introduire la discussion.
• Le corps est la chair de l’esprit. Chaque tourment de l’âme laisse sous la peau une fêlure et dessus une foulure.
——Éric Fottorino, Un territoire fragile, 2001.

• Par sentiments, j’entends les affections du corps, par lesquelles la puissance d’agir de ce corps est augmentée ou diminuée, aidée ou contenue, et en même temps les idées de ces affections.
——Baruch Spinoza, L’éthique, 1677.

• Un homme se juge toujours à l’équilibre qu’il sait apporter de son corps et exigence de son esprit.
——Albert Camus, La mort heureuse, 1971.

• Tout ce que l’on pense, il faut le penser avec son être en tout entier, âme et corps.
——Joseph Joubert, Carnets.

• L’esprit ne peut rien imaginer et ne peut se souvenir des choses passées que pendant la durée du corps.
——Baruch Spinoza, L’éthique, 1677.

• Tout corps plongé dans un liquide subit, de la part de celui-ci, une poussée exercée, du bas vers le haut et égale, en intensité, au poids du volume déplacée.
——Archimède, Traité des corps flottants.

• Même le fait que certaines douleurs se produisent dans le corps est utile pour nous mettre en garde contre celles du même genre.
——Epicure, Sentences vaticanes.

• Moi, c’est mon corps qui pense. Il est plus intelligent que mon cerveau. Il ressent plus finement, plus complètement que mon cerveau. Toute ma peau a une âme.
——Sidonie Gabrielle Colette, La retraite sentimentale, 1907.

• Plus le corps est faible, plus il commande ; plus il est fort, plus il obéit.
——J.-J. Rousseau, Émile ou De l’éducation, 1762.

• Il est certain que moi, c’est-à-dire mon âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement et véritablement distincte de mon corps, et qu’elle peut être ou exister sans lui.
——René Descartes, Méditations métaphysiques, 1641. (III, De l’existence des choses matérielles.)

• Écrire commence dans le corps, c’est la musique du corps, et même si les mots ont un sens, s’ils peuvent parfois en avoir un, c’est dans la musique des mots que commence ce sens.
——Paul Auster, Chronique d’hiver, 2013.

• Les érections de la pensée sont comme celles du corps ; elles ne viennent pas à volonté ! Et puis je suis une si lourde machine à remuer ! Il me faut tant de préparation et de temps pour me mettre en train.
——Gustave Flaubert, Correspondance à Louise Colet, 17 février 1853.

• Il existe en nous plusieurs mémoires : le corps, l’esprit, ont chacun la leur ; et la nostalgie, par exemple, est une maladie de la mémoire physique.
——Honoré de Balzac, La comédie humaine, 1842.

• Le repos est le silence du corps.
——Honoré de Balzac, Pathologie de la vie sociale, 1833.

• Le corps a ses raisons que le cœur a tort d’ignorer.
——Lucie Paul-Margueritte, L’amour en flèches, 1953.

• Le corps, si tu le travailles pas, c’est lui qui te travaille.
——Mado la Niçoise.

• Aux moments de crise, ce n’est pas contre un ennemi extérieur qu’on lutte, mais toujours contre son propre corps.
——George Orwell, 1984, 1949.

• Ton corps et sa grande raison, qui n’est je en parole mais je en action.
——Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1883.

• Chacun de nous a trois existences. Une existence de chose : nous sommes un corps. Une existence d’esprit : nous sommes une conscience. Et une existence de discours : nous sommes ce dont les autres parlent.
——Éric Emmanuel Schmitt, Lorsque j’étais une œuvre d’art.

• Tout de suite nous devînmes confidents. En deux heures je connus tout de son âme. Pour le corps j’attends encore un peu.
——Louis-Ferdinand Destouches dit Céline, Voyage au bout de la nuit.

• C’est quelque chose de toujours vrai un corps, c’est pour cela que c’est presque toujours triste et dégoûtant à regarder.
——Louis-Ferdinand Destouches dit Céline, Voyage au bout de la nuit.

• J’ouvre les yeux, la mer et la lumière me brûlent jusqu’au fond de mon corps, mais j’aime cela. Je respire, je suis libre. Déjà je suis portée par le vent, les vagues. Le voyage a commencé.
——Jean-Marie Gustave Le Clézio, Étoile errante, 1992.

• J’ai appris ce soir que canaliser les émotions, ce n’est pas toujours possible. Il faut les laisser passer dans le corps, d’abord – vous grandir, vous diminuer, vous détruire – et ensuite seulement, les phrases viennent.
——Jean-Philippe Blondel, (Re)Play !, 2011.

• Je veux écrire le journal de mon corps parce que tout le monde parle d’autre chose. C’est que l’homme doit tout apprendre sur son corps, absolument tout : on apprend à marcher, à se laver, à se moucher. Nous ne serions rien à faire de cela si on ne nous le montrait pas.
——Daniel Pennac, Journal d’un corps, 2012.

• Le corps humain contient 60000 milliards de cellules et dix fois autant de bactéries. Environ. Et on se laisse encore impressionner par le nombre d’étoiles dans le ciel.
——Francis Dannemark, Zoologie, 2006.

• Avoir un corps, c’est la grande menace pour l’esprit, la vie humaine et pensante.
——Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, le temps retrouvé, 1927.

• Nous vivons intégralement reliés à des satellites, à des signaux, à des machines que nous ne séparons même plus de notre corps. Nous sommes désormais le produit de nos artefacts.
——François Taillandier, La grande intrigue V, 2010.

• Le corps, ça vit tout seul, une fois que ça a commencé. Mais la pensée, c’est moi qui la continue, qui la déroule. J’existe. Je pense que j’existe. Oh ! Le long serpentin, ce sentiment d’exister ! et je le déroute, tout doucement.
——Jean-Paul Sartre, La nausée, 1938.

• Promenades. Le corps marche, et l’esprit voltige à l’entour comme un oiseau.
——Jules Renard, Journal, 1907.

• Le corps peut avoir peur et trembler pendant que l’esprit reste calme et courageux, et vice et versa.
——Honoré de Balzac, La rabouilleuse, 1842.

• Quand on a la tête malade, le reste du corps s’en ressent.
——Miguel de Cervantes, Don Quichotte de la Mancha, 1605.

• Il semble que les pensées les mieux adaptées à l’univers des choses soient celles qui sont inscrites dans les corps vivants sous forme d’instincts ou d’habitudes.
——André Maurois, Un art de vivre, 1939.

• Le corps parle chaque fois qu’un désir ou une absence de désir n’a pas pu s’énoncer ou se faire entendre clairement.
——Jacques Salomé, Aimer et se le dire, 1993.

• C’est dans la maladie que nous nous rendons compte que nous ne vivons pas seuls, mais enchaînés à un être d’un règne différent, dont des abîmes nous séparent, qui ne nous connaît pas et duquel il est impossible de nous faire comprendre : notre corps.
——Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, le côté de Guermantes, 1921.

• Il est difficile de jouer les idoles, les fées, les princesses lointaines, quand on sent entre ses jambes un linge sanglant ; et plus généralement, quand on connaît la misère originelle d’être corps.
——Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, 1949.

• Le grand privilège que le garçon en tire c’est que, doué d’un organe qui se laisse voir et saisir, il peut au moins partiellement s’y aliéner. Le mystère de son corps, ses menaces, il les projette hors de lui, ce qui lui permet de les tenir à distance.
——Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, 1949.

• Et ce souffle. Nous le localisons, nous le répartissons dans des états de contraction et de décontraction combinés. Nous nous servons de notre corps comme d’un crible où passent la volonté et le relâchement de la volonté.
——Antonin Artaud, Le théâtre et son double, 1938.

• Les troubles des organes déterminent la fécondité de l’esprit. Celui qui ne sent pas son corps ne sera jamais en mesure de concevoir une pensée vivante. Il attendra en pure perte la surprise avantageuse de quelque inconvénient.
——Emil Michel Cioran, Précis de décomposition, 1949.

• Dans les temps de lumière on règne par l’esprit ; mais l’audace et la force du corps commandent seules dans les temps barbares.
——Comtesse de Ségur, Pensées, maximes, 1823.

• Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez vous de vous croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur, car la vie n’est pas un spectacle, car une mer de douleurs n’est pas un proscénium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse.
——Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, 1939.

• C’est la partie de son corps qui est au-dessous de la ceinture qui fait que l’homme ne se prend pas facilement pour un dieu.
——Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, 1886.

• L’énigme tient en ceci que mon corps est à la fois voyant et visible.
——Maurice Merleau-Ponty, L’œil et l’esprit, 1988.

• Le plaisir du texte, c’est à ce moment où mon corps va suivre ses propres idées – car mon corps n’a pas les mêmes idées que moi.
——Roland Barthes, Le plaisir du texte, 2000.

Petit recueil de textes pour quelques pistes de réflexions.
1. Spinoza. L’éthique, III.
L’esprit et le corps, c’est une seule et même chose, qui se conçoit sous l’attribut tantôt de la pensée, tantôt de l’étendue. D’où vient que l’ordre ou enchaînement des choses est un, qu’on conçoive la nature sous l’un ou l’autre de ces attributs, par conséquent que l’ordre des actions et passions de notre corps va par nature de pair avec l’ordre des actions et passions de notre esprit : ce qui ressort également de la manière dont nous avons démontré la proposition 12 de la deuxième partie. Or, encore que les choses soient telles qu’il ne reste pas de raison de douter, j’ai pourtant peine à croire que, à moins de prouver la chose par l’expérience, je puisse induire les hommes à examiner cela d’une âme égale, tant ils sont fermement persuadés que c’est sous le seul commandement de l’esprit que le corps tantôt se meut, tantôt est en repos, et fait un très grand nombre de choses qui dépendent de la seule volonté de l’esprit et de l’art de penser. Et, de fait, ce que peut le corps, personne jusqu’à présent ne l’a déterminé, c.-à-d. l’expérience n’a appris à personne jusqu’à présent ce que le corps peut faire par les seules lois de la nature en tant qu’on la considère seulement comme corporelle, et ce qu’il ne peut faire, à moins d’être déterminé par l’esprit. Car personne jusqu’à présent n’a connu la structure du corps si précisément qu’il en pût expliquer toutes les fonctions pour ne rien dire ici du fait, que, chez les bêtes, on observe plus d’une chose qui dépasse de loin la sagacité humaine, et que les somnambules, dans leurs rêves, font un très grand nombre de choses qu’ils n’oseraient faire dans la veille ; ce qui montre assez que le corps lui-même par les seules lois de sa nature, peut bien des choses qui font l’admiration de son esprit. Ensuite, personne ne sait de quelle façon ou par quels moyens, l’esprit meut le corps, ni combien de degrés de mouvement il peut attribuer au corps, et à quelle vitesse il peut le mouvoir. D’où suit que, quand les hommes disent que telle ou telle action du corps naît de l’esprit, qui a un empire sur le corps, ils ne savent ce qu’ils disent, et ils ne font qu’avouer en termes spécieux qu’ils ignorent sans l’admirer la vraie cause de cette action. Mais ils vont dire, qu’ils sachent ou non par quels moyens l’esprit meut le corps, que pourtant ils savent d’expérience que si l’esprit n’était pas apte à penser, le corps serait inerte. QU’ensuite ils savent d’expérience qu’il est au seul pouvoir de l’esprit tant de parler que de se taire, et bien d’autres choses qui, par suite, dépendent à ce qu’ils croient du décret de l’esprit. Mais pour ce qui touche au premier point, je leur demande si l’expérience n’enseigne pas aussi que, si le corps, inversement, est inerte, l’esprit en même temps est inapte à penser ? Car, quand le corps repose dans le sommeil, l’esprit en même temps que lui demeure endormi, et n’a pas le pouvoir de penser comme dans la veille.

2. Descartes, Lettre à Elisabeth, le 1er juin 1645.
La principale différence qui est entre les plaisirs du corps et ceux de l’esprit, consiste en ce que, le corps étant sujet à un changement perpétuel, et même sa conservation et son bien-être dépendant de ce changement, tous les plaisirs qui le regardent ne durent guère ; car ils ne procèdent que de l’acquisition de quelque chose qui est utile au corps, au moment qu’on le reçoit ; et sitôt qu’elle cesse de lui être utile, ils cessent aussi, au lieu que ceux de l’âme peuvent être immortels comme elle, pourvu qu’ils aient un fondement si solide que ni la connaissance de la vérité ni aucune fausse persuasion ne le détruisent. Au reste, le vrai usage de notre raison pour la conduite de la vie ne consiste qu’à examiner et considérer sans passion la valeur de toutes les perfections, tant du corps que de l’esprit, qui peuvent être acquises par notre conduite, afin qu’étant ordinairement obligés de nous priver de quelques-unes, pour avoir les autres, nous choisissons toujours les meilleures. Et parce que celles du corps sont les moindres, on peut dire généralement que, sans elles, il y a moyen de se rendre heureux.

3. Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception.
Il n’est pas plus naturel ou pas moins conventionnel de crier dans la colère ou d’embrasser dans l’amour que d’appeler “table” une table. Les sentiments et les conduites passionnelles sont inventés comme les mots. Même ceux qui, comme la paternité, paraissent inscrits dans le corps humain, sont en réalité des institutions.
Il est impossible de superposer chez l’homme une première couche de comportements que l’on appellerait “naturels” et un monde culturel ou spirituel fabriqué. Tout est fabriqué et tout est naturel chez l’homme, comme on voudra dire, en ce sens qu’il n’est pas un mot, pas une conduite qui ne doive quelque chose à l’être simplement biologique, et qui en même temps ne se dérobe à la simplicité de la vie animale, ne détourne de leur sens les conduites vitales, par une sorte d’échappement et par un génie de l’équivoque qui pourraient servir à définir l’homme.

4. Deleuze, Ontologie-Ethique, 21/12/1980
Quand on nous suggère que, entre vous et moi, entre deux personnes, entre une personne et un animal, entre un animal et une chose, il n’y a éthiquement, c’est-à-dire ontologiquement, qu’une distinction quantitative, de quelle quantité s’agit-il ? Quand on nous suggère que ce qui fait le plus profond de nos singularités, c’est quelque chose de quantitatif, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Fichte et Schelling ont développé une théorie de l’individuation très intéressante qu’on résume sous le nom de l’individuation quantitative. Si les choses s’individuent quantitativement, on comprend vaguement. Quelle quantité ? Il s’agit de définir les gens, les choses, les animaux, n’importe quoi par ce que chacun peut.
Les gens, les choses, les animaux se distinguent par ce qu’ils peuvent, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent pas la même chose. Qu’est-ce que c’est ce que je peux ? Jamais un moraliste ne définirait l’homme par ce qu’il peut, un moraliste définit l’homme par ce qu’il est, par ce qu’il est en droit. Donc, un moraliste définit l’homme par animal raisonnable. C’est l’essence. Spinoza ne définit jamais l’homme comme un animal raisonnable, il définit l’homme par ce qu’il peut, corps et âme. Si je dis que « raisonnable » ce n’est pas l’essence de l’homme, mais c’est quelque chose que l’homme peut, ça change tellement que déraisonnable aussi c’est quelque chose que l’homme peut. Être fou aussi ça fait partie du pouvoir de l’homme. Au niveau d’un animal, on voit bien le problème. Si vous prenez ce qu’on appelle l’histoire naturelle, elle a sa fondation dans Aristote. Elle définit l’animal par ce que l’animal est. Dans son ambition fondamentale, il s’agit de dire qu’est-ce que l’animal est. Qu’est-ce qu’un vertébré, qu’est-ce qu’un poisson, et l’histoire naturelle d’Aristote est pleine de cette recherche de l’essence. Dans ce qu’on appelle les classifications animales, on définira l’animal avant tout, chaque fois que c’est possible, par son essence, c’est-à-dire par ce qu’il est. Imaginez ces types qui arrivent et qui procèdent tout à fait autrement : ils s’intéressent à ce que la chose ou ce que l’animal peut. Ils vont faire une espèce de registre des pouvoirs de l’animal. Celui-là peut voler, celui-ci mange de l’herbe, tel autre mange de la viande. Le régime alimentaire, vous sentez qu’il s’agit des modes d’existence. Une chose inanimée aussi, qu’est-ce qu’elle peut, le diamant qu’est-ce qu’il peut ? C’est-à-dire de quelles épreuves est-il capable ? Qu’est-ce qu’il supporte ? Qu’est-ce qu’il fait ? Un chameau ça peut ne pas boire pendant longtemps. C’est une passion du chameau. On définit les choses par ce qu’elles peuvent, ça ouvre des expérimentations. C’est toute une exploration des choses, ça n’a rien à voir avec l’essence. Il faut voir les gens comme des petits paquets de pouvoir. Je fais comme une espèce de description de ce que peuvent les gens.
Du point de vue d’une éthique, tous les existants, tous les étants sont rapportés à une échelle quantitative qui est celle de la puissance. Ils ont plus ou moins de puissance. Cette quantité différenciable, c’est la puissance. Le discours éthique ne cessera pas de nous parler, non pas des essences, il ne croit pas aux essences, il ne nous parle que de la puissance, à savoir les actions et passions dont quelque chose est capable. Non pas ce que la chose est, mais ce qu’elle est capable de supporter et capable de faire. Et s’il n’y a pas d’essence générale, c’est que, à ce niveau de la puissance tout est singulier. On ne sait pas d’avance alors que l’essence nous dit ce qu’est un ensemble de choses. L’éthique ne nous dit rien, ne peut pas savoir. Un poisson ne peut pas ce que le poisson voisin peut. Il y aura donc une différenciation infinie de la quantité de puissance d’après les existants. Les choses reçoivent une distinction quantitative parce qu’elles sont rapportées à l’échelle de la puissance.
Lorsque, bien après Spinoza, Nietzsche lancera le concept de volonté de puissance, je ne dis pas qu’il veuille dire que cela, mais il veut dire, avant tout, cela. Et on ne peut rien comprendre chez Nietzsche si l’on croit que c’est l’opération par laquelle chacun de nous tendrait vers la puissance. La puissance ce n’est pas ce que je veux, par définition, c’est ce que j’ai. J’ai telle ou telle puissance et c’est cela qui me situe dans l’échelle quantitative des êtres. Faire de puissance l’objet de la volonté c’est un contresens, c’est juste le contraire. C’est d’après la puissance que j’ai que je veux ceci ou cela. Volonté de puissance ça veut dire que vous définirez les choses, les hommes, les animaux d’après la puissance effective qu’ils ont. Encore une fois, c’est la question : qu’est-ce que peut un corps ? C’est très différent de la question morale : qu’est-ce que tu dois en vertu de ton essence, c’est qu’est-ce que tu peux, toi, en vertu de ta puissance. Voilà donc que la puissance constitue l’échelle quantitative des êtres. C’est la quantité de puissance qui distingue un existant d’un autre existant.

5. Freud, Essais de psychanalyse, « Le moi et le ça », section 5, p. 269-270 (Payot).
Les dangereux instincts de mort de l’individu subissent des sorts divers : tantôt ils sont rendus inoffensifs grâce à leur mélange avec des éléments érotiques, tantôt ils sont déviés vers le dehors sous une forme agressive, mais pour la plus grande partie ils poursuivent certainement en toute liberté leur travail intérieur. Comment se fait-il donc que dans la mélancolie le Surmoi puisse devenir une sorte de réservoir dans lequel viennent s’accumuler les instincts de mort ?
En se plaçant au point de vue de la restriction pulsionnelle, de la moralité, on peut dire : le Ça est tout à fait amoral, le Moi s’efforce d’être moral, le Surmoi peut devenir hyper-moral et, en même temps, aussi cruel que le Ça. C’est un fait remarquable que moins l’homme devient agressif par rapport à l’extérieur, plus il devient sévère, c’est-à-dire agressif dans son Moi idéal. D’après la logique courante, c’est le contraire qui devrait se produire ; elle voit dans l’exigence du Moi idéal une raison justifiant plutôt le renoncement à l’agression. Le fait reste cependant tel que nous l’avons énoncé. Plus un homme maîtrise son agressivité, plus son idéal devient agressif contre son Moi. On dirait un déplacement, une orientation vers le Moi. Déjà la morale courante, normale porte le caractère d’un code plein de sévères restrictions, de cruelles prohibitions. C’est d’ailleurs de là que vient la conception de l’être supérieur, impitoyable dans les châtiments qu’il inflige.
Il m’est impossible de tenter une explication de tous ces faits, sans introduire une nouvelle hypothèse. Le Surmoi, on le sait, est né à la faveur d’une identification avec le prototype paternel. Toute identification de ce genre suppose une désexualisation, voire une sublimation. Or, il semble qu’une pareille transformation doive être accompagnée d’une dissociation des instincts. Après la sublimation, les éléments érotiques ne sont plus assez forts pour immobiliser tous les éléments destructifs qui se manifestent alors par une tendance à l’agression et à la destruction. D’une façon générale, si l’idéal se présente sous les traits durs et cruels de l’impérieux « tu dois », c’est à cette dissociation qu’il le doit.

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