Nul n’est méchant volontairement

Publié: 10 décembre 2014 dans A1 - Thèmes Philosophiques

Quelques citations pour introduire la discussion.
• Toute méchanceté vient de faiblesse ; l’enfant est méchant que parce qu’il est faible, rendez-le fort, il sera bon.
——J.-J. Rousseau, Emile ou de l’éducation

• La méchanceté des humains est ordinaire, ce n’est pas pour autant qu’elle est négligeable.
——J.-M.-G. Le Clezio

• Le drame des dictatures, c’est qu’elles donnent toute licence aux malades mentaux, aux mégalomanes, aux méchants, aux malhonnêtes gens d’aller jusqu’au bout de leur folie, de leur mégalomanie, de leur méchanceté, de leur malhonnêteté.
——Henri Amouroux

• Un méchant peut donner un bon avis ; une chandelle pue, mais éclaire.
——Victor Hugo

• Nul n’est méchant volontairement, mais il y en a quand même qui le cherchent un peu.
——Frédéric Beigbeder

• Le méchant n’est qu’un enfant robuste.
——Marcel Proust

• On n’est jamais excusable d’être méchant, mais il y a quelque mérite à savoir qu’on l’est et le plus irréprochable des vices est de faire le mal par bêtise.
——Charles Baudelaire

• Rien ne rend méchant comme le malheur. Voyez les prudes.
——Stendhal

• Les guerres font de ces trucs : au début, il y a le bon et le méchant et à la fin la confusion est à son comble, tout se mélange.
——J.-J. Schuhl

• Qu’il est difficile d’être courageux sans se faire méchant.
——Alain

• Toute punition revêt de la méchanceté ; toute punition en soi participe du mal.
——Jérémy Bentham

• La peur est ce qui rend méchant ; la méchanceté est ce qui fait peur.
——Eugen Drewermann

• Le plaisir de la méchanceté échappe aux âmes simples.
——Jean-Claude Silbermann

• Les insectes piquent, non par méchanceté, mais parce qu’eux aussi, veulent vivre. Il en est de même des critiques ; ils veulent notre sang et non pas notre douleur.
——Friedrich Nietzsche

• La morale est peut être la forme la plus cruelle de la méchanceté.
——Henry Becque

• Autrui nous est indifférent et l’indifférence n’incline pas à la méchanceté.
——Marcel Proust

• La méchanceté ne consiste pas à faire le mal mais à mal faire.
——Jean Grenier

• Ce qui engendre le crime moderne, c’est la misère et non la méchanceté.
——Oscar Wilde

• La méchanceté suppose une détermination morale, une intention et une certaine réflexion. L’imbécile, ou la brute, ne s’attarde pas à réfléchir ou à raisonner. Il agit par instinct, comme un bœuf de labour, convaincu qu’il fait le bien, qu’il a toujours raison, et fier d’emmerder, sauf notre respect, tout ce qu’il voit différer de lui, que ce soit par la couleur, la croyance, la langue, la nationalité ou, la manière de se distraire.
——Carlos Ruiz Zafon, L’ombre du vent

• La joie des petites méchancetés nous épargne mainte mauvaise action.
——Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

• Internet offre tous les avantages de la lettre anonyme : vite fait, bien fait, cache dans la nuit du pseudonyme, posté en catimini d’un simple clic, le sycophante peut laisser libre cours à ses passions tristes, l’envie, la jalousie, la méchanceté, la haine, le ressentiment, l’amertume, la rancœur, etc.
——Michel Onfray, Littératures et vespasiennes

• Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté si elle n’est pas écoutée.
——Albert Camus

• La politesse rend le méchant plus haïssable parce qu’elle dénote en lui une éducation sans laquelle sa méchanceté, en quelque sorte, serait excusable.
——André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus

• Tant que la méchanceté n’a pas mûri, elle est prête à tout moment à se transformer en hystérie.
——Alexsandr Aleksandrovitch Bloch

• Tu voudrais la grandeur, tu n’es pas exempt d’ambition, mais tu n’as pas la méchanceté qui doit l’accompagner.
——William Shakespeare

• La méchanceté et la grossièreté sont des partis pris. Accessibles à tout le monde, qui soulagent tout le monde. La méchanceté et la grossièreté sont les armes de la simplicité.
——Coluche

• Le plus souvent la bêtise est sœur de la méchanceté.
——Sophocle

• Il y a des méchants qui seraient moins dangereux s’ils n’avaient aucune bonté.
——La Rochefoucault

• Être méchant oblige à s’occuper des autres, à se soucier de leurs défenses, à imaginer des vacheries. Mais être gentil, ça permet de ne toucher ni d’être touché par personne. La gentillesse est juste un confort pour être tranquille.
——Bernard Werber

• Les épines, ça ne sert à rien, c’est de la pure méchanceté de la part des fleurs !
——Antoine de Saint Exupery

• La naïveté peut montrer des défauts, mais jamais des vices, et c’est pour cela qu’on dit une grossièreté naïve, et qu’on ne dit point une méchanceté naïve.
——Jean Le Rond D’Alembert

Petit recueil de textes pour quelques pistes de réflexions.
1. Platon
Pour moi, je suis à peu près persuadé que, parmi les philosophes, il n’y en a pas un qui pense qu’un homme pèche volontairement et fasse volontairement des actions honteuses et mauvaises ; ils savent tous au contraire que tous ceux qui font des actions honteuses et mauvaises les font involontairement, et Simonie ne dit pas qu’il loue l’homme qui ne commet pas volontairement le mal ; mais c’est à lui-même qu’il rapporte le mot volontairement ; car il pensait qu’un homme de bien se force souvent à témoigner à autrui de l’amitié et de l’estime. Par exemple, on est parfois en butte à d’étranges procédés de la part d’une mère, d’un père, de sa patrie, d’autres hommes qui nous touchent aussi de près. En ce cas, les méchants regardent la malignité de leurs parents ou de leur patrie avec une sorte de joie, l’étalent avec malveillance ou en font des plaintes, afin de se mettre à couvert des reproches et des outrages que mérite leur négligence ; ils en arrivent ainsi à exagérer leurs sujets de plainte, et à grossir de haines volontaires leurs inimitiés forcées. Les gens de bien au contraire jettent un voile sur les torts des leurs et se forcent à en dire du bien ; et si l’injustice de leurs parents ou de leur patrie suscite en eux quelque accès de colère, ils s’apaisent eux-mêmes et se réconcilient avec eux, en se contraignant à les aimer et à en dire du bien. Plus d’une fois sans doute Simonide s’est rendu compte qu’il avait lui-même fait l’éloge ou le panégyrique d’un tyran ou de quelque autre personnage semblable, non point de son plein gré, mais par contrainte. Voici donc le langage qu’il tient à Pittacos : Pour moi, Pittacos, si je te critique, ce n’est pas que j’aime la chicane ; car il me suffit qu’un homme ne soit pas méchant, ni trop lâche, qu’il connaisse la justice, sauvegarde des États, et qu’il soit sensé. Pour un tel homme, je n’aurai point de blâme, car je n’aime pas blâmer ; la race des sots est en effet innombrable tellement que, si l’on prend plaisir à les reprendre, on trouve à critiquer à satiété.

2. Hobbes
Certes, bien que les hommes aient ceci naturellement, c’est à dire, dès leur naissance, et de ce qu’ils naissent animaux, qu’ils désirent et tâchent de faire tout ce qui leur plaît, et qu’ils fuient avec crainte, ou qu’ils repoussent avec colère les maux qui les menacent, toutefois, ils ne doivent pas être pour cela estimés méchants ; parce que les affections de l’âme qui viennent de la nature animale, ne sont point mauvaises en elle-même, mais bien quelque fois les actions en procèdent, c’est à savoir, lorsqu’elles sont nuisibles et contre le devoir. Si vous donnez aux enfants tout ce qu’ils désirent, ils pleurent, ils se fâchent, ils frappent leurs nourrices, et la nature les porte à en user de sorte. Cependant ils ne sont pas à blâmer, et on ne dit pas qu’ils sont mauvais, car premièrement, parce qu’ils peuvent point faire de dommage, en après, à cause qu’étant privés de l’usage de la raison, ils sont exempts de tous les devoirs des autres hommes. Mais, s’ils continuent de faire la même chose lorsqu’ils sont plus avancés en âge, et lorsque les forces leur sont venues avec lesquelles ils peuvent nuire, c’est alors qu’on commence à les nommer, et qu’ils sont méchants en effet. De sorte que je dirais volontiers, qu’un méchant homme est le même qu’un enfant robuste, ou qu’un homme qui a l’âme d’un enfant ; et que de la méchanceté n’est autre chose que le défaut de raison en un âge auquel elle a accoutumé de venir aux hommes, par un instinct de la nature, qui doit être alors cultivée par la discipline, et qui se trouve déjà assez instruite par l’expérience des dangers et des infortunes passées. Si ce n’est donc que l’on veuille dire, que la nature a produit les hommes méchants, parce qu’elle ne leur a pas donné en les mettant au monde les disciples, ni l’usage de la raison, il faut avoir qu’ils peuvent avoir reçu d’elle, le désir, la crainte, la colère et les autres passions de l’âme sensitive, sans qu’il faille l’assure d’être cause de méchanceté. Ainsi le fondement que j’ai été demeurant ferme, je fais voir premièrement que la condition humaine hors de la société civile (laquelle condition permettez-moi de nommer l’été de nature) n’est autre que celle d’une guerre de tous contre tous, et que durant cette guerre il y a un droit général de tous sur toutes choses. Ensuite, que tous les hommes désirent, par une nécessité naturelle, de se tirer de cet odieux et misérable état dès qu’ils en reconnaissent la misère. Ce qu’ils peuvent point faire, s’ils ne conviennent entre eux de céder leurs prétentions et de leur droit sur tout choses.

3. Schopenhauer
Supposons un homme en qui la volonté est animée d’une passion extraordinairement ardente ; en vain dans la fureur de son désir, il ramasserait tout ce qui existe pour l’offrir à sa passion et la calmer*: nécessairement il éprouvera bientôt que tout contentement est de pure apparence, car il ne nous est jamais donné l’assouvissement final de notre volonté. Tous ces efforts vains ne produisent en nous que la dose commune d’humeur noire ; mais chez celui en qui la volonté se manifeste jusqu’au degré où elle est la méchanceté bien déterminée, il naît de là nécessairement une douleur extrême, une incurable souffrance ; aussi, incapable de se soulager directement, il recherche le soulagement par une voie indirecte ; il se soulage à contempler le mal d’autrui, et à penser que ce mal est un effet de sa puissance à lui. Ainsi le mal des autres devient proprement son but ; c’est un spectacle qui le berce ; et voilà comment naît ce phénomène. Il y a ainsi des rapports étroits entre la méchanceté et l’esprit de vengeance, qui rend le mal pour le mal, non pas avec un souci de l’avenir, ce qui est la caractéristique du châtiment, mais simplement en songeant à ce qui est arrivé, au passé, en voyant dans le mal qu’il inflige non un moyen, mais un but, et en cherchant dans la souffrance d’autrui un apaisement de la nôtre.

4. Arendt
On avait assassiné des Juifs aux quatre coins de l’Europe, et pas seulement à l’Est, et leur extermination n’avait rien à voir avec l’expansion territoriale « à des fins de colonisation par les Allemands ». Un tribunal préoccupé avant tout par un crime perpétré contre le peuple juif avait cet avantage : il pouvait distinguer – assez clairement pour que la distinction puisse être admise dans un futur code pénal international – entre les « crimes de guerre » (fusiller des partisans, tuer des otages) et les « actes inhumains » (« expulser et annihiler » des populations entières de manière à rendre possible la colonisation, par l’envahisseur, de certains territoires). Il savait aussi distinguer les « actes inhumains » (dont le mobile, la colonisation par exemple, était connu, tout en étant criminel) et le « crime contre l’humanité » (dont le mobile, comme le but, était sans précédent). Mais à aucun moment du procès, et nulle part dans le jugement, n’a-t-on fait allusion à une autre possibilité : que l’extermination de groupes ethniques entiers, Juifs, Polonais ou Tziganes, constituait plus qu’un crime contre le peuple juif, le peuple polonais et le peuple tzigane ; et que l’ordre international et l’humanité tout entière s’en trouvaient gravement atteints et menacés.
Cet échec des juges de Jérusalem était lié à un autre : leur incapacité à comprendre le criminel qu’ils étaient venus juger. Et c’est pourtant, de toutes les tâches qui leur incombaient, celle qu’ils pouvaient le moins ignorer. Certes, les juges rejetèrent la description, évidemment erronée, du procureur, selon laquelle l’accusé était un « pervers sadique ». Mais cela ne suffisait pas. Les juges auraient pu aller plus loin et montrer que M. Hausner n’était pas logique puisqu’il voulait faire le procès du monstre le plus anormal que le monde ait jamais vu […] L’ennui, avec Eichmann, c’est précisément qu’il y en avait beaucoup qui lui ressemblaient et qui n’étaient ni pervers ni sadiques, qui étaient, et sont encore, effroyablement normaux.

5. S. Weil
On a toujours besoin pour soi-même de signes extérieurs de sa propre valeur.
Le fait capital n’est pas la souffrance, mais l’humiliation.
Là-dessus, peut-être, que Hitler base sa force (au lieu que le stupide « matérialisme »…).
[Si le syndicalisme donnait un sentiment de responsabilité dans la vie quotidienne…]
Ne jamais oublier cette observation : j’ai toujours trouvé, chez ces êtres frustes, la générosité du cœur et l’aptitude aux idées générales en fonction directe l’une de l’autre.
Une oppression évidemment inexorable et invincible n’engendre pas comme réaction immédiate la révolte, mais la soumission.
À l’Alsthom, je ne me révoltais guère que le dimanche…
Chez Renault, j’étais arrivée à une attitude plus stoïcienne. Substituer l’acceptation à la soumission.

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