Les mots déterminent-ils la pensée ?

Publié: 16 février 2015 dans A1 - Thèmes Philosophiques

Quelques citations pour introduire la discussion.

• Le sujet pensant lui-même est dans une sorte d’ignorance de ses pensées tant qu’il ne les a pas formulés, pour soi ou même dites et écrites […], le mot, loin d’être le simple signe des objets et des significations, habite les choses et véhicule les significations. Ainsi la parole, chez celui qui parle, ne traduit pas une pensée déjà faite, mais l’accomplit.
——Merleau-ponty

• En réalité (pensée et parole) sont enveloppées l’une dans l’autre, le sens est pris dans la parole et la parole est l’existence extérieure du sens.
——Merleau-Ponty

• Le langage fabrique les gens bien plus que les gens ne fabriquent le langage.
——Johann Wolfgang von Goethe

• La véritable création commence où finit le langage.
——Arthur Koestler

• Il y a interaction entre langage et pensée. Un langage organisé agit sur l’organisation du langage.
——Ahmad Amin

• Ce que cache mon langage, mon corps le dit. Mon corps est un enfant entêté, mon langage est un adulte très civilisé.
——Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux

• Ce qui persuade, c’est le caractère de celui qui parle, non son langage.
——Ménandre

• Le langage est aux portes de commande de l’imagination.
Gaston Bachelard

• A force de parler le langage de l’ennemi, les idéologues changent d’idées.
——Roland Topor

• Le langage est-il l’expression de toutes les réalités ?
——Friedrich Nietzsche

• Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde.
——Ludwig Wittgenstein

• Le désir s’exprime par la caresse comme la pensée par le langage.
——Jean-Paul Sartre, L’être et le néant

• Nous tendons instinctivement à modifier nos impressions, pour les exprimer par le langage.
——Henri Bergson, Les données immédiates de la conscience

• Une monstrueuse aberration fait croire aux hommes que le langage est né pour faciliter leurs relations mutuelles.
——Michel Leiris

• On peut, si on veut ramener tout l’art de vivre à un bon usage du langage.
——Simone Weil, Leçon de philosophie

• Le langage ne se refuse qu’à une chose, c’est à faire aussi peu de bruit que le silence.
——Francis Ponge, Poèmes

• Le langage, loin de combler l’abîme qui sépare les êtres, creuse la distance, il met en évidence la solitude et l’impossibilité de communiquer.
——Michel Onfray, L’art de jouir, pour un matérialisme hédoniste

• Je fais dire aux autres ce que je ne puis si bien dire tantôt par faiblesse de mon langage, tantôt par faiblesse de mes sens. Je ne compte pas mes emprunts, je les pèse.
——Montaigne, Les essais

• La musique est peut être l’exemple unique de ce qui aurait pu être – s’il n’y avait pas eu l’invention du langage, la formation des mots, l’analyse des idées – la communication des âmes.
——Marcel Proust, La prisonnière

• L’humour est un langage que j’ai toujours aimé. Notre ressort est de dénoncer la bêtise en faisant rire.
——Cabu

• Toute philosophie est un acte de langage. Le rythme, le vocabulaire, la syntaxe, tout ce qui nous conduit vers la poésie, nous le rencontrons également dans le texte philosophique, aussi abstrait soit-il. Toute pensée commence par un poème, écrivait Alain à propos de Valéry.
——Georges Steiner

• Celui qui ne dit pas je-t-aime (entre les lèvres duquel je-t-aime ne veut pas passer) est condamné à émettre les signes multiples, incertains, douteurs, avares, de l’amour, ses indices, ses preuves : gestes, regards, soupirs, allusions, ellipses : il doit se laisser interpréter, il est dominé par l’instance réactive des signes d’amour, aliéné au monde servile du langage en ce qu’il ne dit pas tout (l’esclave est celui qui a la langue coupée, qui ne peut parler que par avis, expressions, mimes).
——Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux

• Bien souvent, c’est par le langage que l’autre s’altère ; il dit un mot différent, et j’entends bruire d’une façon menaçante tout un autre monde, qui est le monde de l’autre.
——Roland Barthes

• J’ai compris que tout le malheur des hommes venait de ce qu’ils ne tenaient pas un langage clair.
——Albert Camus, La peste

• Il est certain que deux peuples et deux langues ne communiquent jamais ensemble avec autant de compréhension et d’intimité que deux individus qui ont en commun la nation et le langage. Mais ce n’est pas une raison pour renoncer à se comprendre et à refuser le dialogue. Entre personnes d’un même peuple et d’une même langue, il existe aussi des barrières qui empêchent une parfaite communication et une pleine compréhension réciproque : les barrières de la culture, de l’éducation, du talent, de l’individualité. On peut affirmer que tout homme sur terre peut en principe exprimer ses idées à n’importe quel autre, et l’on peut prétendre qu’il n’y a pas deux êtres au monde à qui il soit possible de communiquer entre eux et de se comprendre vraiment, totalement intimement : les deux thèses sont aussi vraies l’une que l’autre.
——Hermann Hesse, Le jeu des perles de verre

• La première liberté, c’est celle que confère la maîtrise de la parole, et […] la pire des aliénations, pire même que la pauvreté, c’est de ne pas savoir parler et écrire d’une façon claire, correcte et précise, c’est d’être un sous-développé du langage, un paria de la communication verbale.
——Jean-Louis Curtis

• Être libre, ce n’est pas avoir la capacité de faire n’importe quoi ; la liberté de l’individu seul sur une île n’a pas de contenu. Être libre, c’est accepter des contraintes discutées en commun et auxquelles chacun se soumet au nom d’un objectif supérieur. La liberté de la parole est l’aboutissement des contraintes du langage.
——Albert Jacquard, J’accuse l’économie triomphante

• Qu’appelle-t-on le langage ? S’il faut pour mériter ce nom une grammaire et une syntaxe, bien des tribus primitives ne savent pas parler.
——Vercors, Les animaux dénaturés

• La connaissance : ce n’est point la possession de la vérité, mais d’un langage cohérent.
——Saint-Exupéry, Terre des hommes

• En ce qui concerne l’étude du langage, on ne peut rien affirmer absolument. Il n’existe pas deux langages qui se ressemblent ; chacun exige une approche nouvelle. Certains, comme l’anglais ou le navajo, sont si dissemblables que celui qui parle doit avoir deux images différentes de la réalité.
——Edward Twitchell Hall, Langage silencieux

• Il était impossible d’ajuster le langage à ces souvenirs. Tout simplement, il n’existait pas de mots adultes pour ces impressions d’enfance.
——Vladimir Nabokov, La défense Loujine

Petit recueil de textes pour quelques pistes de réflexions.
1. Bergson
Chacun de nous a sa manière d’aimer et de haïr et cet amour, cette haine, reflètent sa personnalité tout entière. Cependant le langage désigne ces états par les mêmes mots chez tous les hommes ; aussi n’a-t-il pu fixer que l’aspect objectif et impersonnel de l’amour, de la haine, et des mille sentiments qui agitent l’âme. Nous jugeons du talent d’un romancier à la puissance avec laquelle il tire du domaine public, où le langage les avait ainsi fait descendre, des sentiments et des idées auxquels il essaie de rendre, par une multiplicité de détails qui se juxtaposent, leur primitive et vivante individualité. Mais de même qu’on pourra intercaler indéfiniment des points entre deux positions d’un mobile sans jamais combler l’espace parcouru, ainsi, par cela seul que nous parlons, par cela seul que nous associons des idées les unes aux autres et que ces idées se juxtaposent au lieu de se pénétrer, nous échouons à traduire entièrement ce que notre âme ressent : la pensée demeure incommensurable avec le langage.

2. Nietzsche
Qu’est-ce en fin de compte que l’on appelle « commun » ? Les mots sont des symboles sonores pour désigner des idées, mais les idées sont des signes imagés, plus ou moins précis, de sensations qui viennent fréquemment et simultanément, de groupes de sensations. Il ne suffit pas, pour se comprendre mutuellement, d’employer les mêmes mots ; il faut encore employer les mêmes mots pour désigner la même sorte d’expériences intérieures, il faut enfin avoir en commun certaines expériences. C’est pourquoi les gens d’un même peuple se comprennent mieux entre eux que ceux qui appartiennent à des peuples différents, même si ces derniers usent de la même langue ; ou plutôt, quand des hommes ont longtemps vécu ensemble dans des conditions identiques, sous le même climat, sur le même sol, courant les mêmes dangers, ayant les mêmes besoins, faisant le même travail, il en naît quelque chose qui « se comprend » : un peuple. Dans toutes les âmes un même nombre d’expériences revenant fréquemment a pris le dessus sur des expériences qui se répètent plus rarement : sur elles on se comprend vite, et de plus en plus vite – l’histoire du langage est l’histoire d’un processus d’abréviation. – […] On en fait l’expérience même dans toute amitié, dans toute liaison amoureuse : aucune n’est durable si l’un des deux découvre que son partenaire sent, entend les mêmes mots autrement que lui, qu’il y flaire autre chose, qu’ils éveillent en lui d’autres souhaits et d’autres craintes. […] A supposer à présent que la nécessité n’ait depuis toujours rapproché que des gens qui pouvaient indiquer par des signes identiques des besoins et des expériences identiques, il en résulte au total que la facilité avec laquelle une nécessité se laisse communiquer, c’est-à-dire, au fond, le fait de n’avoir que des expériences médiocres et communes, a dû être la plus forte de toutes les puissances qui ont jusqu’ici déterminé l’homme.

3. Rousseau
Le premier langage de l’homme, le langage le plus universel, le plus énergique, et le seul dont il eut besoin, avant qu’il fallût persuader les hommes assemblés, est le cri de la nature. Comme ce cri n’était arraché que par une sorte d’instinct dans les occasions pressantes, pour implorer du secours dans les grands dangers, ou du soulagement dans les maux violents, il n’était pas d’un grand usage dans le cours ordinaire de la vie, où règnent des sentiments plus modérés. Quand les idées des hommes commencèrent à s’étendre et à se multiplier, et qu’il s’établit entre eux une communication plus étroite, ils cherchèrent des signes plus nombreux et un langage plus étendu ; ils multiplièrent les inflexions de la voix, et y joignirent les gestes qui, par leur nature, sont plus expressifs, et dont le sens dépend moins d’une détermination antérieure. Ils exprimaient donc les objets visibles et mobiles par des gestes, et ceux qui frappent l’ouïe par des sons imitatifs : mais comme le geste n’indique guère que des objets présents, ou faciles à décrire, et les actions visibles ; qu’il n’est pas d’un usage universel, puisque l’obscurité ou l’interposition d’un corps le rendent inutile, et qu’il exige l’attention plutôt qu’il ne l’excite, on s’avisa enfin de lui substituer les articulations de la voix, qui, sans avoir le même rapport avec certaines idées, sont plus propres à les représenter toutes, comme signes institués ; substitution qui ne put se faire que d’un commun consentement, et d’une manière assez difficile à pratiquer pour les hommes dont les organes grossiers n’avaient encore aucun exercice, et plus difficile encore à concevoir pour elle-même, puisque cet accord unanime dut être motivé, et que la parole paraît avoir été fort nécessaire, pour établir l’usage de la parole.

4. Platon
Socrate : — Je pense, Gorgias, que tu as l’expérience de nombreuses discussions et que tu as remarqué ceci : ce n’est pas sans mal que les interlocuteurs définissent les uns les autres les sujets sur lesquels ils engagent une discussion, et parviennent à quitter un entretien en ayant appris quelque chose et en s’étant instruits eux-mêmes ; si, au contraire, ils sont en désaccord sur une chose et que l’un refuse d’admettre que l’autre ait raison ou se soit exprimé clairement, alors ils se fâchent et soupçonnent l’autre de malveillance, plus enclins qu’ils sont à avoir le dessus qu’à examiner ce qui fait l’objet de la discussion. Il y en a même qui finissent par se séparer de la façon la pus moche, en se faisant insulter, après y avoir dit et entendu sur leur propre compte de telles horreurs que même les gens présents à la discussion s’en veulent d’avoir jugé bon d’être les auditeurs de tels individus. Pourquoi je te dis cela ? Parce que tu me parais dire à présent des choses qui ne sont plus en accord et en harmonie avec de que tu disais sur la rhétorique en commençant. J’hésite dans ces conditions à te réfuter, de peur que tu aies dans l’idée que je cherche à avoir le dessus dans la discussion, sans viser la question pour la rendre plus claire, mais en te visant toi. Moi, en tout cas, si tu es de ces gens qui sont comme moi, c’est avec plaisir que je t’interrogerai ; sinon, je devrais renoncer. Quelle sorte d’homme suis-je ? De ceux qui ont plaisir à être réfutés, si je dis quelque chose qui n’est pas vrai, mais qui ont plaisir à réfuter si un autre dit une chose qui n’est pas vraie, et qui n’ont pas moins de plaisir à être réfutés qu’à réfuter. […] Si tu prétends toi aussi avoir cette tournure d’esprit, poursuivons la discussion ; mais si tu crois qu’il faut l’abandonner, tenons-nous-en là et mettons fin à la discussion.

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