En quoi la souffrance animale nous interpelle-t-elle ?

Publié: 17 novembre 2015 dans A1 - Thèmes Philosophiques

Quelques citations pour introduire la discussion.
• Pourquoi la souffrance d’une bête me bouleverse-t-elle ainsi ? Pourquoi ne puis-je supporter l’idée qu’une bête souffre, au point de me relever la nuit, l’hiver pour m’assurer que mon chat a bien sa tasse d’eau ? […]
Pour moi, je crois bien que ma charité pour les bêtes est faite de ce qu’elles ne peuvent parler, expliquer leurs besoins, indiquer leurs maux. Une créature qui souffre et qui n’a aucun moyen de nous faire entendre comment et pourquoi elle souffre, n’est-ce pas affreux, n’est-ce pas angoissant ?
——Émile Zola
• L’homme est mon frère, certes. Le chien l’est aussi. Et le singe, et l’ours, et l’éléphant. Et l’araignée. Oui, l’araignée. Est mon frère quiconque peut, comme moi, souffrir, avoir peur, aimer, mourir… Je souffre avec tout ce qui souffre, avec l’enfant noir au ventre vide, avec la fiancée de Beyrouth aux jambes arrachées, avec le singe, cloué sur une planche, dont on déroule les intestins « pour voir ». Leurs yeux hurlent la même horreur, la même folie : la souffrance.
——François Cavanna
• L’enfant qui sait se pencher sur l’animal souffrant saura un jour tendre la main à son frère.
——Albert Schweitzer
• Il ne m’importe pas de savoir si un animal peut raisonner, mais du seul fait de savoir qu’il peut souffrir, je le considère comme un camarade.
——Albert Schweitzer
• S’élever contre les corridas, c’est défendre notre part d’humanité, une part qui dans notre société est en grave danger.
——Albert Jacquard
• La question n’est pas : peuvent-ils raisonner ? Peuvent-ils parler ? Mais : peuvent-ils souffrir ?
——Jérémy Bentham
• La cruauté envers les animaux est la violation d’un devoir de l’homme envers lui-même.
——Emmanuel Kant
• Les animaux dont nous avons fait nos esclaves, nous n’aimons pas les considérer comme nos égaux.
——Charles Darwin
• Le raisonnement justifiant la vivisection, le sacrifice de créatures que nous considérons comme des êtres « inférieurs », diffère peu de celui qui justifie le camp de concentration ou le commerce des esclaves.
——Prince Sadruddin Aga Khan
• De nos jours, nous ne pensons pas beaucoup à l’amour que peut porter un homme à un animal ; nous rions des gens qui sont attachés aux chats. Mais si nous arrêtons d’aimer les animaux, ne serions-nous pas également forcés d’arrêter d’aimer les gens ?
——Alexandre Soljenistyne
• L’homme ne se soucie pas de la douleur d’un animal quand son plaisir est impliqué. Il pille la terre pour satisfaire ses appétits.
——Clarence Darrow
Chaque fois que les gens disent : nous ne devons pas être sentimentaux, cela signifie qu’ils sont sur le point de faire quelque chose de cruel. Et s’ils ajoutent : nous devons être réalistes, ils veulent dire qu’ils vont faire de l’argent. Ces slogans ont une longue histoire. Ils furent utilisés pour justifier les commerçants d’esclaves, les industriels impitoyables […] On les a maintenant passés, comme un héritage, aux fermiers d’usine.
——Brigitte Brophy
• Demandez aux chercheurs pourquoi ils expérimentent sur les animaux et leur réponse est : parce que les animaux sont comme nous. Demandez aux chercheurs pourquoi c’est moralement acceptable d’expérimenter sur des animaux et leur réponse est : parce que les animaux ne sont pas comme nous. L’expérimentation animale repose sur une contradiction logique.
——Charles R. Magel
• Auschwitz commence partout où quelqu’un regarde un abattoir et pense : ce sont seulement des animaux.
——Théodor Adorno
• L’animal ne demande pas qu’on l’aime, il demande qu’on lui fiche la paix.
——Théodore Monod
• Si nous avons de véritables principes moraux concernant les animaux, ceux-ci ne différeront pas en substance de ceux que nous avons pour les gens. Si les gens ont naturellement des droits, les animaux en ont également.
——Roslind Godlovitch
• Je ne vois pas comment je pourrais digérer de l’agonie.
——Marguerite Yourcenar
• Maintenant je peux te regarder en paix, désormais je ne te mange plus.
——Frank Kafka (regardant un poisson)
• Rien ne peut être plus bénéfique à la santé humaine et augmenter autant les chances de survie des espèces sur la terre que l’évolution vers un régime végétarien.
——Albert Einstein
• Quand je me suis rendu compte que je n’avais pas besoin de la viande pour vivre ou être en bonne santé, j’ai commencé à voir comme tout cela est triste […] j’ai vu des cochons attendant pour être abattus, et leur hystérie et leur panique furent quelque chose que je n’oublierai jamais pour le restant de ma vie.
——Clovis Teachman, The végétarians
• La plupart des gens accepte le fait de consommer de la viande à la seule condition que l’animal ait du plaisir pendant son existence puis ensuite soit abattu avec humanité. En aucun cas ces deux critères peuvent être aujourd’hui garantis.
——Ruth Harrison, Animals, men and morals
• Le fait d’enfermer dans une cage des animaux libres et fiers est l’un des procédés les plus abominables de la colonisation.
——Aragon
• Notre traitement à l’encontre des animaux sera un jour considéré comme barbare. Il ne peut y avoir de civilisation parfaite tant que l’homme ne se rende compte que les droits de chaque créature vivante sont aussi sacrés que la sienne.
——Dc D. Starr la Jordanie
• La corrida, ni un art, ni une culture ; mais la torture d’une victime désignée.
——Émile Zola
• Le jour où les humains comprendront qu’une pensée sans langage existe chez les animaux, nous mourrons de honte de les avoir enfermés dans les zoos et de les avoir humiliés par nos rires…
——Boris Cyrulnik
• Quiconque tranche avec un couteau la gorge d’un bœuf et reste sourd aux meuglements d’effroi, quiconque est capable d’abattre de sang-froid le chevreau hurlant et mange l’oiseau qu’il a lui-même nourri, est-il encore très éloigné du crime ?
——Pythagore
• La cruauté envers les animaux et même déjà l’indifférence envers leur souffrance est à mon avis l’un des péchés les plus lourds de l’humanité. Il est la base de la perversité humaine. Si l’homme crée tant de souffrance, quel droit a-t-il de se plaindre de ses propres souffrances.
——Romain Rolland
• J’ai récolté des choux et cueillis des carottes de la terre et j’ai aussi visité des abattoirs. Ces expériences ne peuvent pas se comparer.
——John Robbins
• Mettez un enfant dans un berceau avec une pomme et un lapin. S’il mange le lapin et joue avec la pomme, je vous achète une voiture neuve.
——Harvey Diamond
• Plus encore que l’ambiguïté de la situation de l’animal dans la société humaine, l’obstacle majeur à la reconnaissance de ses droits par une loi provient de l’intérêt économique qu’il suscite. L’animal représente une source de profit si importante qu’on le laisse volontairement réduit à son aspect de produit utilitaire, sans se soucier de sa nature d’être sensible, vivant et souffrant.
——Suzanne Antoine
• Les animaux de ferme ne sont plus que de la viande sur pattes. Transformés en aliments, ils sont conditionnés afin que disparaisse tout signe de leur nature… Nous vivons dans l’ère de la
spécialisation, et les questions de vie et de mort sont gardées secrètement à distance. S’il fallait faire l’abattage nous-mêmes, les végétariens seraient plus nombreux. Ceux qui nous vendent ces aliments en doutent, et c’est pourquoi la plus grande partie de la viande est exposée sous forme de paquets enveloppés de cellophane ou de nylon qui ne donnent pas le moindre indice de son origine animale. C’est une nourriture abstraite pour une génération qui préfère ne pas associer la viande qu’elle consomme avec les animaux dont elle provient.
——Morris Desmond
• La vraie bonté de l’homme ne peut se manifester en toute liberté, en toute pureté, qu’à l’égard de ceux qui ne représentent aucune force. Le véritable test moral de l’humanité (le plus radical, qui se situe à un niveau tel qu’il échappe à notre regard), ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux. Et c’est ici que s’est produit la plus grande déroute de l’homme, débâcle fondamentale dont toutes les autres découlent.
——Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être
• La chasse est le moyen le plus sûr pour supprimer les sentiments des hommes envers les créatures qui les entourent.
——Voltaire
• Pour un peu de chair, nous leur ôtons la vie, le soleil, la lumière et le cours d’une vie préfixé par la nature ; et nous pensons que les cris qu’ils jettent de peur ne sont point articulés, qu’ils ne signifient rien, là où ce ne sont que prières, supplications et justifications de ces pauvres bêtes qui gémissent […] Regardons-nous comme indifférente la perte d’une âme ? Je veux que ce ne soit pas, comme le croit Empédocle, celle d’un père, d’une mère, d’un fils ou d’un ami ; c’est toujours celle d’un être qui sent, qui voit et qui entend, qui a de l’imagination et de l’intelligence, facultés que chaque animal a reçues de la nature pour se procurer ce qui lui convient et éviter ce qui peut lui nuire.
——Plutarque
• Tout ce verbiage sur la dignité, la compassion, la culture ou la morale semble ridicule lorsqu’il sort de la bouche même de ceux qui tuent des créatures innocentes, pourchassent des renards que leurs chiens ont épuisés, ou même encouragent l’existence des combats de taureaux et des abattoirs. Toutes ces explications selon lesquelles la nature est cruelle et donc nous sommes en droit d’être cruels, sont hypocrites. Rien ne prouve que l’homme soit plus important qu’un papillon ou une vache. Je considère le fait d’être devenu végétarien comme la plus grande réussite de ma vie. Je ne prétends pas sauver beaucoup d’animaux de l’abattoir, mais mon refus de manger de la viande est une protestation contre la cruauté… Personnellement, je ne crois pas qu’il puisse y avoir de paix dans ce monde tant que les animaux seront traités comme ils le sont aujourd’hui.
——Isaac Singer
• L’anatomie comparée nous enseigne qu’en toute chose l’homme ressemble aux animaux frugivores et en rien aux carnivores. Ce n’est qu’en déguisant la chair morte rendue plus tendre par des préparatifs culinaires qu’elle est susceptible d’être mastiquée et digérée par l’humain chez qui, de la sorte, la vue des viandes crues et saignantes n’excite pas l’horreur et le dégoût.
La nourriture naturelle de l’humain au regard de sa structure, devrait consister en fruits, racines, et des parties succulentes des légumes…
——Georges Cuvier
• Tant qu’il y aura des abattoirs, il y aura des champs de bataille.
——Léon Tolstoï

Petit recueil de textes pour quelques pistes de réflexions.
1. Législation sur la protection animale
La réglementation protégeant les animaux d’élevage est sous-tendue par la reconnaissance de leur sensibilité, c’est-à-dire de leur capacité à ressentir le plaisir, la souffrance, des émotions. En France, c’est l’article L214 du code rural (codification d’une loi de 1976) qui mentionne leur caractère d’êtres sensibles.
Un aperçu de la réglementation
Globalement, les avancées réglementaires sur la protection des animaux dans les élevages sont avant tout le fait de l’Union européenne. La France a plutôt tendance à freiner les évolutions positives proposées dans le secteur de l’élevage.
Au niveau européen, c’est la Direction Générale « Santé et Protection des Consommateurs » (DG SANCO) qui a en charge l’évolution de la réglementation sur la protection des animaux dans les élevages. La DG SANCO propose des textes (directives ou règlements) qui sont ensuite discutés au Parlement européen. La décision finale revient au Conseil des ministres de l’Agriculture.
Ensuite, les pays de l’Union européenne transposent (pour les directives) ou appliquent directement (pour les règlements) cette réglementation dans le droit national.
Il existe un règlement sur la protection des animaux pendant le transport. C’est peut-être le domaine dans lequel il y a eu le plus d’avancées. Voici les principaux points à retenir :
• les bétaillères doivent être équipées pour le transport des animaux. Les sociétés qui veulent transporter des animaux vivants doivent avoir une autorisation délivrée par la Direction des Services Vétérinaires de leur département (DDSV) qui va vérifier la conformité des véhicules.
• Pour les transports de plus de 8 heures (longue durée), il faut que les camions soient équipés d’un système de ventilation et d’un système d’abreuvement.
• Il y a des limites de densité à l’intérieur des camions et des temps de repos à respecter.
Il existe un règlement sur l’abattage des animaux. Outre des considérations générales sur l’obligation de ne pas faire souffrir les animaux dans toutes les opérations d’amenée et de mise à mort, ce règlement impose l’étourdissement des animaux avant l’abattage (avec une dérogation à cette règle pour l’abattage rituel).
Il existe une directive sur les conditions d’élevage des poules pondeuses. Pour l’élevage en cage, la surface minimale par poule est de 750 cm2, soit la surface d’une feuille A4 et d’une carte postale. Cette avancée « magistrale » a été obtenue en 1999 et est applicable à tous les élevages depuis le 1er janvier 2012…
Il existe une directive sur les conditions d’élevage des cochons. L’avancée qu’elle apporte est que les truies reproductrices sont élevées en groupe pendant une partie de leur période de gestation. (La plupart d’entre elles étaient enfermées en stalles individuelles pendant la totalité de la gestation).
Application depuis le 1er janvier 2013 pour un texte adopté en 2001…
qui modifie ce texte. Codification par la Directive 2008/120/CE
Il existe une directive sur les conditions d’élevages des veaux. Une avancée importante est que depuis le 1er janvier 2007, les veaux doivent être élevés en groupe à partir de leur huitième semaine. Jusqu’ici, ils pouvaient être enfermés dans des cases individuelles si étroites qu’ils ne pouvaient même pas se retourner…
Il existe une directive sur les conditions d’élevage des poulets élevés pour la viande.
C’est la dernière directive obtenue. Elle ne fait qu’entériner les pratiques d’élevage intensif. Les limites de densité imposées par ce texte correspondent à celles qui sont pratiquées habituellement en France (à peu près 20 poulets par m2), limites à appliquer en 2010… C’est tout de même une base qui pourra évoluer dans le futur. Avant l’adoption de ce texte, il n’existait aucune réglementation dans ce domaine alors que presque 800 millions d’oiseaux sont concernés chaque année en France !
Il existe un règlement pour les productions animales biologiques appelé REPAB. La France a élaboré un cahier des charges complétant ce règlement le CC REPAB F. Il est accompagné d’un guide de lecture “productions animales”.

Des progrès réglementaires lents et limités
La réglementation est très insuffisante pour garantir une protection minimale des animaux dans les élevages, dans les transports et dans les abattoirs.
• Soit la réglementation n’est pas respectée.
Un exemple : en France, plus de 80 % des canards sont gavés dans des cages individuelles de batterie, alors que ces cages devraient être interdites pour les nouvelles installations depuis 2004 et interdites pour toutes les installations en 2010. Le gouvernement français a décidé de ne pas appliquer un texte qui pourtant engage la France…
• Soit, pour certaines filières, la réglementation est tout simplement inexistante (élevage des bovins, élevages des lapins, élevage de toutes les volailles autres que les poules et les poulets, élevage et pêche des poissons…)

Et même quand la réglementation existe et qu’elle est respectée, le plus souvent elle ne fait qu’apporter des aménagements marginaux aux pratiques de l’élevage intensif. Il reste permis de garder des poules pondeuses plus d’un an dans des cages exiguës, et de les débecquer pour éviter le cannibalisme ; il est permis de castrer les porcelets et de leur couper la queue à vif, etc.
Il y a des petites avancées, mais elles sont très longues à obtenir parce que les filières font tout pour vider les textes proposés par la Commission européenne de leur contenu. Généralement, le ministère de l’Agriculture français est très actif pour lutter contre les textes de protection animale.

D’autres voies pour amenuiser la souffrance dans les élevages
Aujourd’hui, les associations de protection des animaux d’élevage se focalisent de plus en plus sur les réseaux de distribution afin de réaliser des avancées plus rapides. En Belgique, des associations de protection animale obtiennent que des enseignes de la grande distribution s’engagent à ne plus vendre d’œufs issus de poules de batterie ; en Allemagne, des associations obtiennent que des enseignes arrêtent de commercialiser de la viande de lapins issus de l’élevage intensif en cage. Au Royaume-Uni, les magasins de luxe (House of Fraser), grande distribution traditionnelle (Waitrose, Sainsbury’s), hard discount (Lidl) ont décidé récemment de ne plus vendre de foie gras ; dernier en date : le grossiste Metro dans ses 33 magasins (Makro) du Royaume-Uni.
Autre voie empruntée par des associations : inciter les consommateurs à refuser les produits d’origine animale ou, à défaut, à consommer moins de viande, lait et œufs et à choisir des produits assortis de labels, de façon à privilégier les élevages où les conditions de vie sont moins mauvaises.
En attendant l’abolition de la viande…
Éthique et Animaux L214. http://www.l214.com/legislation-sur-la-protection-animale

2. Jean-Luc Guichet, Rousseau, l’animal et l’homme. L’animalité dans l’horizon anthropologique des Lumières
Trois objets sont noués dans cette étude érudite dont la rigueur et la profondeur des analyses méritent d’être d’emblée soulignées : la pensée de Jean-Jacques Rousseau ; l’animal comme question philosophique majeure ; l’impulsion de nouvelles interrogations anthropologiques, du fait de la découverte d’autres peuples mais aussi de l’observation des mœurs animales. « Il apparaît », écrit Jean-Luc Guichet, « que jamais, historiquement, aux époques antérieures ou ultérieures, le thème de l’animal n’a été aussi important dans l’espace philosophique qu’au XVIIIe siècle. Il se rencontre à tous les carrefours décisifs de la réflexion, métaphysique, théologique, morale, biologique, épistémologique, et incarne l’un des centres essentiels, peut-être même le centre principal, de l’anthropologie qui commence précisément à se constituer de façon autonome » (p. 18).

2 Ce siècle, si riche en ruptures, représente donc, notamment quant à la réflexion sur l’animal, un moment charnière. Par ailleurs, ce siècle est dominé par le souci de ne plus seulement s’interroger sur l’homme comme sujet pensant, mais sur ce qui fait le genre humain. Aussi le regard se tourne-t-il vers ces autres que sont alors les sauvages, les enfants, les animaux, ces derniers étant porteurs d’une altérité plus problématique mais aussi plus originaire. La pensée de Rousseau est exemplaire de cet effort d’éloignement de son objet pour mieux en cerner la spécificité. L’auteur rappelle la phrase de Rousseau écrite dans l’Essai sur l’origine des langues (1781), citée par Claude Lévi-Strauss dans l’étude qu’il consacre à « Jean-Jacques Rousseau fondateur des sciences de l’homme » [1] : « Quand on veut étudier les hommes, il faut regarder près de soi ; mais pour étudier l’homme il faut apprendre à porter sa vue au loin ». L’animal est, comme on le découvrira, l’un de ces lointains convoqués par l’anthropologie rousseauiste.

3 Avant d’entrer dans l’examen du « statut de l’animal chez Rousseau », l’auteur présente et analyse les termes du débat tel qu’il se pose dans un xviie siècle dominé par la pensée de Descartes. Son dualisme des substances (la pensée et l’étendue) modifie une donne philosophique jusqu’alors gouvernée par la philosophie aristotélicienne : à l’animal doué d’une âme sensori-motrice succède un animal purement corporel dont les lois de la mécanique suffisent à rendre compte des agissements ; c’est la vie elle-même qui perd les outils conceptuels qui permettaient d’en penser la spécificité au regard du monde physique. Si, comme le montre l’auteur, la thèse qui sera dite de l’animal-machine est essentiellement pour Descartes une hypothèse méthodologique, ses héritiers la durciront et lui donneront une tournure dogmatique. C’est toute la querelle de l’âme des bêtes qui s’enflamme alors : philosophes et théologiens s’en emparent, car l’enjeu n’est rien moins que celui de l’immortalité des animaux qui, si une telle possibilité était admise, porterait gravement atteinte à la singularité métaphysique de l’homme. L’argument de la souffrance animale vient compliquer le débat. En effet, si les néo-aristotéliciens opposent aux tenants de l’automatisme cette dimension de souffrance, celle-ci est en même temps incompatible avec la justice divine car, comme l’écrit saint Augustin, « Sous un Dieu juste, nul ne peut souffrir s’il est innocent ». Or, les animaux n’étant point des êtres peccables, ils souffriraient donc sans raison et sans compensation eschatologique. On mesure à ces brèves remarques l’ampleur du problème posé par la conception de l’animal sur les plans théologique, métaphysique, mais encore moral. La réponse matérialiste qui sera faite à l’automatisme cartésien comporte d’autres dangers. À trop vouloir limiter les animaux à de purs corps mécaniques, ne risque-t-on pas de reconnaître à cette machinerie des capacités telles que l’on est conduit à se demander si notre propre machine corporelle n’est pas à elle seule capable d’expliquer l’ensemble de nos actes, et donc à faire l’économie d’une âme chez l’homme ? La possibilité de penser une âme matérielle, par conséquent mortelle, a constitué une autre tentative de résolution de ce problème. Enfin, une importance croissante est conférée à l’expérience et à la sensation. La philosophie empiriste de John Locke, qui se diffuse en France dès 1700, refond les théories de la connaissance et, là encore, l’animal est mandé comme sujet de leur mise à l’épreuve si connaître consiste à rapporter les sensations les unes aux autres ; le Traité des animaux de Condillac (1755) radicalisera le rôle joué par la sensation dans l’opération de connaissance. L’examen du statut de l’animal se doit d’affronter tous ces aspects : a-t-il une âme ? Comment et jusqu’où connaît-il ? Etc.

4 Le choix d’entrer par l’animal dans la pensée de Rousseau permet une lecture originale et féconde de cette œuvre singulière. L’animal rousseauiste est doté d’une âme dont l’homme peut éprouver les modifications grâce au sentiment de pitié, ce « contact d’âme à âme par l’effusion des sensibilités » (p. 142). Notons que Rousseau dégage deux formes de pitié : l’une purement naturelle et instinctive (au point que certains animaux en sont susceptibles), l’autre, consciente, « proprement humaine et humanisante » (p. 143), qui ne se limite pas à freiner l’action violente, mais enjoint à l’entraide. Cette dernière forme de pitié revêt chez Rousseau une fonction éducative majeure. Le chapitre que Jean-Luc Guichet consacre aux « questions morales et juridiques » est particulièrement éclairant sur l’origine du droit naturel et les fondements du droit positif ; l’animal, du fait de sa nature sensible, apparaît comme source de droit, si ce qui requiert d’être protégé dans un individu est une vulnérabilité partagée par tous les hommes, mais pas par les seuls hommes. Si l’animal a une âme et une sensibilité, il n’a, selon Rousseau, pas de liberté véritable et n’est pas perfectible ; son corps demeure soumis aux lois de son espèce, sans possibilité de progresser. Enfin, s’il peut combiner ses idées jusqu’à un certain point, son entendement n’atteint pas le plan des idées générales, dont la formation est tributaire du langage. L’écart entre l’homme tel que nous le connaissons (état social) et l’animal s’est donc creusé, à tel point qu’il n’y a que dans la fiction du pur état de nature (dans lequel l’homme, vivant seul, était privé de parole, guidé par les deux principes que sont la conservation de soi et la pitié instinctive) que l’on peut soutenir l’idée d’une simple différence de degré (thèse de Montaigne et de Charron). La simplicité naturelle propre à l’animal rousseauiste revêt pour l’homme une fonction morale, en ce qu’il constitue le « modèle d’équilibre ou de régulation » (p. 245) au regard de la démesure qui toujours guette l’homme à jamais coupé de l’état de nature. On peut donc en ce sens, et en ce sens seulement, parler d’un état animal de l’homme, soubassement dont ce dernier, cependant, en tant qu’homme, s’écarte. Le « fondement de l’humanité de l’homme est bien d’abord d’origine animale » (p. 280), point sur lequel s’appuie l’auteur pour forger l’idée d’un « arbre de l’“animalité anthropologique” » dont la racine est l’homme de l’origine, libre et perfectible. Il faut donc comprendre que l’animalité invoquée ici est celle de l’homme et non celle de l’animal, en tant qu’elle est amenée à se dépasser elle-même (sans que cette idée de dépassement exprime du reste un optimisme historique). L’humanisme de Rousseau n’est donc en rien une posture qui évince l’animal ; s’il est disqualifié sur le plan métaphysique, il est valorisé comme être moral et entre à ce titre dans la communauté de droit. Se conjuguent à la fois la thèse d’une « irréductibilité humaine » et celle de la « communauté fondamentale qui nous lie aux animaux » (p. 432), du fait d’une « “victimité” originaire » (p. 346). Le prisme par lequel Jean-Luc Guichet donne à voir l’inquiétude qui saisit les hommes des Lumières quant au propre de l’homme face à l’altérité animale, mais aussi la manière dont l’observation du comportement des animaux se met en place et conduit, chemin faisant, à une réflexion sur leur être propre, est remarquable.
Notes
[1] Cf. Anthropologie structurale deux, Paris, Plon, 1973: 45-56.
Florence Burgat, « Jean-Luc Guichet, Rousseau, l’animal et l’homme. L’animalité dans l’horizon anthropologique des Lumières », L’Homme [En ligne], 181 | janvier-mars 2007, mis en ligne le 29 janvier 2007, consulté le 16 novembre 2015. URL : http://lhomme.revues.org/3019

3. Éric Conan, « Qui entend les bêtes souffrir ? »,  Marianne, 2 mai 2014 http://www.marianne.net
Fini le temps où le sort des animaux n’intéressait que quelques groupies de Brigitte Bardot. Aujourd’hui, intellectuels et consommateurs s’en mêlent, et même les grands chefs prennent conscience que la gastronomie ne survivra que dans le respect des bêtes.

Cette fois, cela devient sérieux. Comme chaque année, à Noël, les dénonciateurs du gavage des oies et canards ont manifesté devant des grands restaurants. La nouveauté, c’est que Joël Robuchon et Alain Ducasse ont craqué. Ils n’ont pas appelé la police, mais publié des communiqués. L’un annonçant qu’il renonçait à son fournisseur de foie gras, l’autre qu’il s’engageait à vérifier les accusations de L214, minuscule association qui a pris pour nom celui d’une série d’articles du code rural dont le premier précise que « tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce ».
« C’est une première victoire, se réjouit Johanne Mielcarek, une de ses responsables. Cela change, la télé parle de nos enquêtes, nous ne sommes plus pris pour des dingues ! » Autre signe : le Comité interprofessionnel des palmipèdes à foie gras (Cifog) a reconnu être « peut-être allé trop loin ». Les militants de L214 avaient bien visé. L’un d’eux a filmé, à l’intérieur des locaux de la société Ernest Soulard, dans la Vendée, ces milliers de canards coincés dans des petites cages et gavés à la pompe hydraulique (2 kg de pâtée de maïs injectés en quelques secondes). Un enfer de bêtes blessées, avec un taux de mortalité énorme, loin de l’image du palmipède amoureusement gavé à la main, la tête entre les cuisses de la fermière… Et L214 révèle que les grands étoilés de la capitale vantant le terroir à des prix stratosphériques s’approvisionnent dans ces usines immondes ! Face à la panique, la filière, dont les ventes baissent depuis 2011, a fait son mea culpa et a promis de défendre les petits fermiers. Mais ceux-là sont minoritaires : 88 % de la production provient de chaînes de gavage industriel de plus de 1 000 cages…
Cette très symbolique querelle du foie gras résume tous les aspects du débat qui monte sur les souffrances des animaux d’élevage. Les producteurs rappellent que l’engraissement du foie est naturel chez les oiseaux migrateurs, mais leurs usines à gavage multiplient par 10 le poids du foie, au point de rendre difficile la respiration des bêtes. Et leur grande honte, c’est qu’il existe un foie gras naturel, avec label « bio », mais il est espagnol ! En Estrémadure, la société La Pateria de Sousa élève des oiseaux en liberté pour un foie gras naturel, vrai produit de luxe à 400 €/kg. Elle fournit Barack Obama à la Maison-Blanche et a été primée en 2006 par le Salon de l’alimentation de Paris ! Double honte française : les cages individuelles étant interdites par l’Europe depuis 1999, les usines avaient demandé un sursis, promettant de développer des « alternatives au gavage », tout en poursuivant par l’industrialisation leur politique de baisse des prix, ruinant ainsi les petits élevages artisanaux… D’où la question – y a-t-il un bon élevage ? – qui divise les défenseurs des animaux entre ceux qui, comme L214, militent pour l’interdiction du foie gras et ceux qui prônent le Label rouge, garantie de vie « normale » pour les palmipèdes. Les producteurs, eux, font profil bas parce que leurs conseillers en communication leur ont expliqué qu’ils ne pouvaient plus se contenter de tourner en ridicule les « zamis-des-zanimaux » ; qu’il fallait même l’éviter : cette époque est finie.
Longtemps, en effet, lobbies de la bidoche industrielle, fous de tauromachie, sacrificateurs halal et aristos de la chasse à courre pouvaient se moquer des mémères de la SPA et rhabiller Brigitte Bardot en mégère d’extrême droite. Ils ont désormais face à eux un tout autre front allant de Charlie Hebdo à la fine fleur de la philosophie française. Peu avant le coup d’éclat de L214 sur le foie gras, une pétition d’intellectuels qui n’ont pas l’habitude de signer ensemble (dont Élisabeth de Fontenay, Michel Onfray, Alain Finkielkraut, Luc Ferry, Jacques Julliard, Danièle Sallenave, André Comte-Sponville) demandait que le Code civil ne considère plus l’animal comme un « bien meuble » et qu’il lui donne le statut d’être vivant et sensible. Loin du radicalisme anglo-saxon, cette mouvance française avance avec subtilité et nuances. Coïncidence ou pas, elle doit son efficacité à des femmes qui voient leurs efforts récompensés.

D’abord la philosophe Élisabeth de Fontenay dont l’œuvre magistrale, consacrée aux différentes traditions religieuses et philosophiques sur l’animal (le Silence des bêtes, Points), influence le débat. Elle réclame non un droit des animaux, mais un devoir des humains à leur égard : « On peut les défendre tout en étant “spéciste” – penser qu’espèces humaine et animale ne peuvent être mises sur le même plan –, ce que certains extrémistes considèrent comme le dernier racisme. L’homme a une singularité sinon une supériorité, le langage, qui lui permet de produire de l’histoire et du droit. Mais il n’y a pas deux éthiques, l’une humaine, l’autre animale : l’humanisme doit inclure les animaux dans la sphère morale. Parce que nous tenons à notre merci ces vies vulnérables et muettes, nous avons une responsabilité. L’homme perd sa dignité en faisant souffrir ceux qu’il domine. »
Ce qu’Élisabeth de Fontenay professe depuis des années trouve soudain un écho. « Oui, il se passe quelque chose, confirme-t-elle. Dans la société et chez les intellectuels, qui découvrent que Derrida s’intéressait à la question : “L’animal nous regarde. Et penser commence par là”, écrivait-il dans L’animal que donc je suis (Galilée), livre posthume. Le tournant coïncide avec le succès de Faut-il manger des animaux ? (Points), de Jonathan Foer, et sa position conciliante : mangez de la viande si vous aimez, mais souciez-vous de ce qu’a vécu la bête. » La montée de cette sensibilité résulte d’un paradoxe : la science découvre que mammifères et oiseaux ont des capacités d’émotion qui les rapprochent de nous à un moment où ce qu’on leur fait subir n’a jamais été aussi terrible au travers de l’élevage industriel. C’est une autre femme, Jocelyne Porcher, ancienne éleveuse devenue directrice de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), qui a attiré l’attention des intellectuels sur cet univers effrayant auquel elle a consacré une œuvre décisive – Vivre avec les animaux, une utopie pour le XXIe siècle (La Découverte), Une vie de cochon (La Découverte), Être bête (Actes Sud). Aujourd’hui, en France, 10 millions de ruminants, 25 millions de porcs et environ 1 milliard de volailles connaissent chaque année un sort très éloigné d’une vie de bête, transformés en organismes déconnectés de leur physiologie naturelle, drogués pour pallier leur faiblesse physique et les effets du stress résumant leur existence. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des lapins, 90 % des porcs et 82 % des poulets sont produits hors sol, l’industrie porcine étant la plus artificialisée. « La zootechnie a mené les truies à mettre au monde près de 30 porcelets par an aujourd’hui au lieu de 16, avec insémination, traitements hormonaux, raccourcissement du cycle, la truie étant “fouillée” avant terme : on va chercher les porcelets dans l’utérus avant même qu’elle n’ait eu le temps de mettre bas, car il y a tellement de porcelets que les derniers risquent de mourir étouffés avant de naître, explique Jocelyne Porcher. Dans ces usines à viande, on extrait le minerai de porc comme on extrait le charbon de la mine, avec un taux de pertes de 20 %, les “p’tits-chats” – porcelets chétifs – étant tués à la naissance. » Ce qui fait dire à Élisabeth de Fontenay que « l’animal-machine auquel ne croient plus les cartésiens a été inventé par l’élevage industriel ».
Voilà pourquoi, dans nos sociétés de plus en plus transparentes, la condition des bêtes « de rente » est un secret. Les journalistes peuvent faire une plongée dans un sous-marin nucléaire, pas dans les usines à viande ! Comme le reconnaît un ancien cadre de l’élevage porcin : « Si ces usines avaient des vitres, tout le monde serait végétarien ! » Il n’y a pas de vitres, mais de plus en plus de fuites. Militants et journalistes réussissent à tourner des images clandestines et la littérature s’est emparée de la question avec le beau roman d’Isabelle Sorrente, 180 jours (Lattès), qui a pour cadre une porcherie automatisée (900 truies, 24 000 porcs produits par an, pour six employés) puant l’ammoniac, où la lumière du jour ne pénètre jamais et où il n’est pas rentable d’achever les « crevards ».

Abattages dans l’horreur
La fin du désintérêt pour les animaux de rente, contrastant avec l’attention pour les animaux de compagnie parfois mieux traités que les enfants, ouvre un autre débat – que faire ? – divisant ceux qui luttent contre les traitements qu’on leur inflige. Il commence par une question philosophique – « Qui suis-je pour faire couler leur sang ? » – formulée par Élisabeth de Fontenay lors d’un récent colloque de l’Inra et de l’université de Strasbourg, qui s’interrogeait : « Tuer les animaux est-il un crime ? »

« Le vécu moral de ceux qui travaillent avec les animaux nous apprend plus que les théories des philosophes, répond Sébastien Mouret, sociologue au centre de recherche Éthique et société de Paris-Descartes et auteur d’Élever et tuer des animaux (PUF). L’acte de tuer, pour eux, n’est pas rien, ils l’éprouvent et continuent de l’éprouver malgré la répétition. Ils pensent que ce n’est pas un crime, mais que l’on ne peut pas faire n’importe quoi avec les bêtes. » Ce que confirme Lise Gaignard, psychanalyste au laboratoire de psychologie du travail, qui se souvient de l’« effort pour ne pas penser le travail parce que, si on le pensait, on ne pourrait pas le faire » du personnel en « grande souffrance » qu’elle recevait après les exterminations de troupeaux lors de la crise de la vache folle et l’élimination de près de 3 millions de veaux mâles de moins de dix jours après la chute du prix du bœuf à laquelle incitait la prime « Hérode » (référence au massacre des Innocents : les technocrates du ministère de l’Agriculture osent tout).

Les débats du colloque de Strasbourg ont conclu que, s’il n’est pas un crime de tuer les bêtes, c’en est un de transformer leur vie en calvaire et d’y mettre fin dans l’horreur. Le black-out sur les abattoirs commence à être levé. Il y a eu Ces bêtes qu’on abat (L’Harmattan), le beau livre de Jean-Luc Daub, ancien inspecteur des abattoirs qui ne mange plus de viande, marqué à vie à force d’avoir croisé « le regard des bêtes paniquées » qui « cherchaient » le sien, avançant à coups de barre à mine, de décharges électriques dans les organes sexuels ou tirées par câble quand elles ne peuvent plus marcher. Et le documentaire Entrée du personnel a donné la parole à ces employés qui « tiennent » en s’alcoolisant, ou en se détachant de ce qu’ils font grâce au fractionnement du travail sur la chaîne. Ceux qui le peuvent fuient, souvent remplacés par du personnel étranger, certains n’hésitent plus à se rebeller, comme ce porcher devenu sourd, qui a fait condamner son employeur qui l’a exposé sans protection aux hurlements infernaux des cochons paniqués. Le président du tribunal de Lons-le-Saunier (Jura) a estimé qu’il travaillait dans des « conditions incompatibles avec la dignité humaine ».
Ces révélations nourrissent une position bien exprimée par Aymeric Caron, auteur de No Steak (Fayard), qui a popularisé le végétarisme : « L’enfer que nous infligeons aux animaux ne cessera que lorsque leur commerce sera interdit. » C’est la position des vegans, ne consommant rien des animaux, même le lait (produit de « l’esclavage des ruminants ») et le miel (« volé aux abeilles »), et refusant de se servir du cuir ou de la laine. Mais végétariens, végétaliens et vegans (dont les deux tiers ont renoncé à la viande pour ne pas faire souffrir les animaux) ne représentent pas plus de 3 % des consommateurs. La prise de conscience d’une partie des mangeurs de viande paraît plus significative du changement de regard sur les bêtes de boucherie : ils n’entendent pas y renoncer, mais ils ne veulent pas manger de viande provenant de bêtes qui ont souffert durant leur vie ou lors de leur mort. Un sondage de l’Ifop montre que les conditions d’élevage constituent « un critère de choix important » pour 73 % des consommateurs et « déterminants » pour 15 % d’entre eux. La profession s’en inquiète : en 2012, le Congrès mondial de la viande, réuni à Paris, a pronostiqué un déclin du marché s’il restait associé aux mauvais traitements. Et certains, comme l’a exprimé notre ami Jacques Julliard, ne mangent plus de veau et d’agneau, la bête de boucherie ayant le droit de devenir adulte.
Contre la position des ultras remettant en cause la légitimité de l’élevage, une autre position rassemble donc intellectuels, consommateurs et producteurs : la défense d’un « élevage éthique » assurant « une bonne vie et une bonne mort » à l’animal. « Comme le disait ma grand-mère aux Parisiens de passage : “Si tu n’es pas capable de tuer un lapin, tu n’as pas le droit d’en manger !” raconte Lise Gaignard. Il faut en finir avec le mangeur de viande qui ne supporte pas de savoir ce qui est fait à la bête : il faut arrêter ou assumer et, dans ce cas, faire au mieux pour elle. » Position partagée par des professionnels comme Thierry Schweitzer, paysan-charcutier employant 45 salariés en Alsace, qui vit comme un « malheur » ce qu’est devenu l’élevage : « Soit on arrête de manger de la viande, soit on élève les bêtes autrement ; il y a un marché pour la qualité. »
Un programme ambitieux, remettant en cause une économie fondée sur le bas prix – « l’impasse morale et économique des systèmes industriels », comme dit Jocelyne Porcher – avec pour alternative le sauvetage d’un « élevage encore pratiqué en France permettant à la fois le respect de l’animal et la dignité de l’éleveur : ce n’est pas parce que la finance a perverti l’élevage en production industrielle de matières animales qu’il faut y renoncer, poursuit-elle, s’inquiétant de voir les vegans défendre la viande synthétique. Il est étonnant de remarquer à quel point certains défenseurs des animaux et les industriels sont des alliés objectifs contre l’élevage éthique ! »
Position que rejoint la philosophe Corine Pelluchon : « La domestication respectueuse fait partie de l’humanité, il faut aider ceux qui la défendent. » Comme Isabelle Beaumont, bergère au-dessus de Digne (Alpes-de-Haute-Provence) : « Je suis fière de faire vivre des brebis dans ces montagnes où l’on ne peut rien cultiver. Leur mort est pour moi une épreuve, mais je leur ai offert une vie normale. Parce que je travaille proprement, je n’ai pas honte. » Seul problème pour ces éleveurs soucieux de leurs bêtes. « L’enfer des abattoirs industriels efface en quelques heures une vie de bons et loyaux services réciproques », explique Michel Boutonnet, vétérinaire dans la Drôme pendant quarante ans. Certains s’y refusent, jusqu’à l’illégalité, comme X, éleveur de bovins et de porcs bio en plein air en Dordogne. « Après avoir assuré un an de bonne vie à mes porcs, je ne peux plus les emmener à l’abattoir : le transport, l’attente, la panique. J’ai installé un petit abattoir à la ferme et je fais venir un tueur professionnel : je suis sûr qu’il n’y a pas de souffrance. Cela me coûte un peu plus cher, mais je vends en circuit direct à des amateurs de bonne viande pour qui cela compte ; ils sont prêts à me soutenir en cas de procès. »

« Il faut miser sur le consommateur, en faire un acteur, manger doit devenir un acte éthique et politique », estime Corine Pelluchon. Un « consomme-acteur » qui doit « manger moins de viande, meilleure et différemment », comme les clients d’Armand Touzanne, directeur du Consortium Porc noir de Bigorre qui a sauvé « ce cochon très goûteux mais abandonné par l’industrie parce qu’il a besoin de liberté et qu’il fait plus de gras que de viande : il faut savoir le cuisiner ». Un consommateur qui doit pouvoir choisir en achetant. Cela remet en lumière l’action pionnière de l’Œuvre d’assistance aux bêtes d’abattoirs (Oaba), aujourd’hui oubliée avec ingratitude. Fondée il y a plus de cinquante ans par Jacqueline Gilardoni (une femme, encore…) « pour que toutes ces bêtes qui nous nourrissent aient une vie et une mort sans souffrance », l’Oaba a travaillé dans l’ombre pour faire progresser la condition des animaux de boucherie (mettant fin en 1997 au sort des dizaines de millions de poussins mâles inutiles que les éleveurs de poules pondeuses laissaient mourir d’étouffement dans des bennes) et imposer des informations utiles au consommateur. Celui-ci en fait bon usage quand elles sont précises, telles celles sur les boîtes d’œufs, réclamées par l’Oaba : en quelques années les clients ont privilégié les œufs de poules élevées en plein air, au détriment des œufs de batterie. Le groupe Glon (œufs Matines) vient de renoncer à un projet de batteries de 470 000 pondeuses et L214, à force de manifs, vient d’obtenir de Monoprix de ne plus vendre d’œufs de poules de batterie. « On va s’attaquer maintenant à Super U ! » se réjouit Johanne Mielcarek.

Mais tant l’Oaba que L214, qui mesuraient les progrès accomplis, notamment grâce à l’Europe, témoignent d’une régression inquiétante : leurs efforts sont contrecarrés par les accommodements accordés aux religions : par dérogation avec la loi commune, l’abattage rituel (kasher et halal) – échappant à l’obligation d’étourdir les bêtes pour qu’elles ne souffrent pas durant leur égorgement – est de plus en plus pratiqué. Alors que la Mosquée de Paris acceptait l’étourdissement, comme beaucoup de musulmans en Europe, la création du Conseil français du culte musulman (CFCM) sous obédience des Frères musulmans a eu un effet réactionnaire auquel personne n’a osé s’opposer, à part quelques téméraires comme l’Oaba, L214, le Point et Charlie Hebdo, seul hebdomadaire à consacrer chaque semaine depuis vingt ans une chronique à la souffrance animale. Son directeur, Charb, qui estime que « les élus devraient militer pour l’interdiction de l’abattage pour le bien-être des animaux, mais aussi parce que la loi doit être la même pour tous », rejoint Franz-Olivier Giesbert, du Point, qui y voit « le symbole de tous les mensonges et de toutes les lâchetés de la classe politique française ».

Abattage rituel et loi du profit
Mais l’intimidation face aux intégristes va bien au-delà : ils ont réussi à priver le consommateur du droit de choisir sa viande en refusant toute traçabilité pour celle issue de l’abattage rituel. On se dit que tout devrait être simple et que chacun devrait trouver viande (halal, bio ou kasher) à son assiette ? Non, parce que l’on abat selon le rituel kasher et halal beaucoup plus de viande que n’en demandent les consommateurs observant les rites juif et musulman. Et que le surplus est recyclé dans le circuit général sans que le consommateur lambda le sache. Une curieuse alliance des prétentions intégristes et de la loi du profit dans la filière viande explique ce scandale. Pour des raisons religieuses, toute la viande abattue n’est pas consommée par ses destinataires : les musulmans délaissent les morceaux à rôtir, et pour les juifs la partie arrière de la bête est proscrite. Plus d’une carcasse sur deux abattues rituellement est jugée non kasher en raison d’imperfections anatomiques. A cela s’ajoute le fait que des patrons d’abattoir ont sauté sur l’occasion de faire de la dérogation (pas d’étourdissement) la règle : généraliser l’abattage halal coûte moins cher que de faire deux chaînes distinctes et réduit les frais de personnel… « Je ne mange plus que du porc, seule façon d’être sûr à 100 % que la bête a été étourdie ! » résume Jean-Pierre Kieffer, vétérinaire et président de l’Oaba.

Selon l’Académie vétérinaire de France, 32 % des viandes commercialisées en 2008 provenaient de l’abattage rituel quand la demande religieuse ne dépasse pas 7 %. Selon l’enquête non contestée de Michel Turin, Halal à tous les étals (Calmann-Lévy), sur trois bêtes abattues de manière rituelle, deux seront consommées par le consommateur non religieux sans qu’il en soit informé. Dissimulation paradoxalement due à la sensibilité croissante de l’opinion à la souffrance animale : un étiquetage précis de ces viandes rituelles recyclées ferait fuir le consommateur qui les consomme aujourd’hui sans le savoir. Ce que confirmait fin 2013 un sondage Ipsos : 85 % des consommateurs sont pour l’étourdissement et 71 % veulent en trouver l’information sur la viande ou les produits en contenant. Déjà certaines marques se positionnent, comme Carrefour qui prétend « être le seul distributeur à garantir que les animaux sont étourdis ».

Défi démocratique majeur
Les religieux refusent l’étiquetage en invoquant le risque de « stigmatisation » antisémite ou islamophobe, mais certains sont plus francs, comme le rabbin Mendel Samama, à Strasbourg, sur son blog : « Quel serait le prix de 1 kg de viande kasher d’une bête dont on n’aura pas vendu à des non-juifs les parties impropres religieusement ? Le double, certainement ! Combien de consommateurs seraient prêts à acheter de la viande tuée selon la méthode kasher ? Pas beaucoup ! Mécaniquement, les prix du kasher risqueraient de s’envoler ! » L’hypocrisie sur les enjeux financiers de l’étiquetage met Charb hors de lui : « L’étiquetage va faire exploser le prix de la bidoche halal et kasher. Ça veut dire que jusqu’à présent le bouffeur de bidoche non juif et non musulman subventionne la production de viande halal et kasher ! » Le directeur de Charlie Hebdo estime qu’« il y a un moyen d’aborder ces thèmes sans passer pour des nazis ».
Ce n’est pas sûr, vu les ennuis d’une autre femme, la sénatrice UDI Sylvie Goy-Chavent, la dernière à avoir proposé l’étiquetage comme rapporteuse du Sénat sur la filière viande. Son rapport, qui consacre un chapitre au « bien-être animal », montre que la dérogation religieuse n’a pas seulement des conséquences sur la souffrance animale – les bovins pouvant agoniser dans d’intenses convulsions près d’un quart d’heure avant de perdre conscience –, mais aussi sur la sécurité sanitaire, les experts vétérinaires n’excluant pas les risques de contamination par la bactérie Escherichia coli lors des égorgements rituels. Adopté à l’unanimité des sénateurs, ce rapport Goy-Chavent, estimant que « le statu quo ne paraît aujourd’hui plus tenable », préconise un étiquetage obligatoire pour « garantir à ceux qui ne veulent pas consommer des viandes issues d’animaux abattus sans étourdissement de ne pas être trompés sur la marchandise ».
Avant même la sortie de son rapport, Sylvie Goy-Chavent était insultée et menacée d’égorgement sur des sites communautaires. L’enquête menée a révélé qu’ils étaient hébergés en Israël. « Les religions doivent être remises à leur place, leur petite place, l’idée de sacrifice, de la volonté de Dieu ou des superstitions ne doivent pas primer sur ce que nous décidons. C’est plus grave que le foulard, l’exception ne doit pas devenir la règle, il y a là un défi démocratique majeur », estime Corine Pelluchon, rejoignant ainsi Élisabeth de Fontenay : « Il ne faut plus reculer, le combat prioritaire est bien l’étiquetage. La moindre des libertés est de pouvoir décider soi-même et, pour que les choses changent, le consommateur doit savoir qu’il mange un animal qui aura souffert longtemps avant de mourir. »

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