Playlist : Florent Marchet – Courtney Barnett

Publié: 3 avril 2016 dans N17. Habiter, S-D n° 17

Accueil > Sens-Dessus n° 17 : Habiter > Playlist : Florent Marchet – Courtney Barnett

Playlist : Florent Marchet – Courtney Barnett
par Roland Dérudet

Voici deux exemples d’artistes qui ont décidé de parler de l’endroit d’où ils viennent et où ils habitent. Car on peut, comme chez Faulkner, créer une œuvre circonscrite dans un minuscule territoire mais qui permet de toucher à l’universalité. Florent Marchet et Courtney Barnett, vivant aux antipodes l’un de l’autre, y sont parvenus avec brio. On aurait pu citer aussi Jean-Louis Murat qui ne cesse d’écrire sur son coin d’Auvergne et les pentes du Sancy sans pour autant ne donner ne serait-ce qu’un instant dans le folklore. Il décline son lopin de terre sur vingt (excellentes) chansons dans son récent Babel. L’inspiration ne saurait venir que des grandes villes comme Londres, New-York ou Paris… Et si l’on peut quitter son lieu d’enfance, lui ne nous quitte jamais !

Rio Baril, Florent Marchet
Déjà en 2004, dans son premier album Gargilesse, Florent Marchet décline une géographie aussi biographique que romanesque. Ce village berrichon a en effet vu naître cet auteur-compositeur et George Sand, Florent Marchet pouvait-il alors faire autre chose qu’une chanson folk aux références littéraires ? Encore circonscrit dans la case « chanson française de qualité aux influences musicales anglo-saxonnes », sa voix voisine de celle d’Alain Souchon n’y étant pas pour rien, Gargilesse peut sembler bien sage, même si un ton très mordant et une implacable ironie couvent sous le vernis aimable de la musique. Les souvenirs d’enfance comme les destins de ces jeunes provinciaux abondent dans ce disque en forme de recueil (dans « Levallois-Perret », autre titre en forme de toponyme, il évoque l’émigration pas forcément satisfaisante d’un ami du village vers la banlieue parisienne, dans « Le terrain de sport », il ravive le souvenir chaleureux et mélancolique d’une adolescence aussi banale qu’idyllique). Qui aurait pu croire alors que ce chroniqueur doué allait accoucher d’une œuvre aussi totale que ce Rio Baril paru en 2007 ?
Dès l’introduction instrumentale « Le belvédère », on se retrouve catapulté dans un décor de western suggéré par des arrangements dignes d’Ennio Morricone, avec banjo, mélodie sifflée, vocalises féminines, flûte, grand orchestre (le symphonique de Bulgarie), propos liminaire évocateur qui dresse le décor de cette œuvre romanesque pourtant limitée à un espace géographique très restreint : Rio Baril, bourgade fictive d’une France provinciale archétypale. Les titres enchaînés renforcent l’impression cinématographique de l’ensemble. Quand quelques arpèges de ukulélé lancent le morceau éponyme, on sait qu’on est parti pour un voyage aussi dépaysant qu’étrangement familier… Ainsi, la description en forme d’énumération d’observations ne donnant pas une image très avantageuse du motus vivendi villageois qui forme le texte de « Rio Baril » se montre impitoyable mais d’une grande acuité. Qui n’a pas un Rio Baril tapi au fond de son être ?
Le décor posé, et de quelle manière, l’intrigue peut se dérouler. Et s’attache au parcours d’un adolescent du bourg vivant un traumatisme initial, son passage au statut de jeune homme puis d’adulte, avant que celui-ci ne sombre dans la dépression et ne pète littéralement les plombs, condamné à un inévitable destin, commettant l’irréparable aux yeux de la communauté de Rio Baril qui le bannit. Comme dans un western, mais aussi comme dans le Dogville de Lars von Trier. La puissance d’écriture de titres comme « Sous les draps », « J’ai 35 ans » ou « France 3 » est à cet égard bluffante. La structure des chansons est elle aussi bouleversée avec une grande liberté formelle pour épouser de près la narration. Ainsi on découvre des passages parlés, la formule couplet-refrain vole en éclats…
Nul doute, Florent Marchet connaît à la perfection Rio Baril (remplacez ce nom fictif par le nom de ville que vous voudrez), la pertinence de son propos est trop évidente. Il a aussi mis le paquet musicalement, générant une chanson pop généreuse où la magnificence des arrangements de cordes (arrangées par Marchet lui-même, il y a du William Sheller chez ce garçon) côtoie les instruments miniatures (ukulélé, toy piano, banjo). Philippe Katerine et Dominique A font des apparitions et l’écrivain Arnaud Cathrine a aidé à l’écriture de deux textes.

Sometimes I Sit and Think, and Sometimes I Just Sit, Courtney Barnett
Courtney Barnett a tout de la fille saine et sportive qui ne peut venir que d’un endroit en apparence cool, en l’occurrence une station balnéaire proche de Melbourne, Australie. À l’adolescence, elle a vu ses espoirs de devenir une championne de tennis contrariés et a trouvé son chemin en découvrant grâce à un frère aîné Hendrix et Nirvana. En bonne élève, elle a vite maîtrisé à la perfection la grammaire du rock grunge, lui-même issu du garage rock sixties… Les secrets de fabrication du son et des chansons des Kinks, du Velvet Underground ou des Modern Lovers n’eurent bientôt aucun secret pour elle. Pourtant, cette fille intelligente mais en aucun cas « intello » n’a jamais donné l’impression désagréable d’une fate supériorité de première de la classe. Sans doute influencée par un environnement où l’esbroufe n’a pas droit de cité, entourée par d’excellents musiciens qui ont l’air d’être de bons gars, Courtney Barnett n’a pas la grosse tête et remplirait sans aucun doute le rôle de correspondante australienne rafraîchissante et sympa.
Et son environnement, son habitat a sans nul doute influencé son écriture. Après deux EPs très remarqués (regroupés dans le disque A Sea of Split Peas), elle a étonné avec un premier « vrai » album au titre joliment branleur, Sometimes I Sit and Think, and Sometimes I Just Sit (parfois, je m’assieds et je pense, et parfois je suis juste assise), ode au glandouillage mais aussi à l’observation. Et quelle observatrice ! Avec des textes minimalistes et hyper-réalistes, Courtney Barnett dépeint un quotidien a priori banal où la plupart du temps pas grand-chose ne se passe. Mais où pointent çà et là l’étrangeté et une grande sensibilité. Prenons la ballade folk rock « Depreston » au titre jeu de mots, qui raconte la visite d’une maison par une jeune couple à Preston, dans la banlieue de Melbourne. En se contentant de décrire ce qu’elle voit, elle dépeint une ambiance cafardeuse, la photo d’un jeune soldat, le rail de sécurité de la douche, une veuve si seule, sans insister. L’ad lib final répète sans fin les paroles de la vendeuse (« If you’ve got a spare half a million, you could knock it down and start rebuildin’ », si vous avez un demi-million de côté, vous pouvez tout démolir et reconstruire) comme pour endiguer l’ambiance si dépressive qui a résulté de cette visite… « Kim’s Caravan » évoque la mortalité et la pollution avec la vision d’un phoque mort sur la plage de Phillip Island et la lecture d’un article sur la destruction de la Grande Barrière de corail, le tout sur un lancinant blues psychédélique.
Gravité, certes, mais Courtney Barnett sait aussi être délurée et sa musique paillarde, comme dans cet égrillard « Aqua Profunda ! » ou comment draguer quand on fait des longueurs dans un couloir de piscine. Ou colérique comme dans « Pedestrian at Best » quand sur des accords garage punk surpuissants, une fille signifie dans un spoken word très énervé à son petit ami qu’elle n’a plus de temps à perdre avec lui. « Nobody Really Cares If You Don’t Go To The Party » est une ode à la paresse sur un groove rock psychédélique que ne renieraient pas les Dandy Warhols. Et tout cela est irrésistible. Marchant dans les traces de ces filles aussi indépendantes qu’émancipées, fièrement arrimées à leur guitare, comme PJ Harvey ou Cat Power qui l’ont sans aucun doute influencée, Courtney Barnett ne cherche toutefois pas à les copier. Elle s’installe sans sourciller au sommet du rock du moment, sans chercher à prouver quoi que ce soit mais en imposant une vraie personnalité. Pas mal pour une beach girl ! (2014, Milk ! / PIAS).

Pour en savoir plus...

Utilisation des articles

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s