Playlist : The Kills « No Wow » – Étienne Daho « Paris, ailleurs »

Publié: 9 décembre 2016 dans N18. Réputation, S-D n° 18

Playlist : The Kills « No Wow » – Étienne Daho « Paris, ailleurs »
par Roland Dérudet

« I don’t give a damn about my bad reputation », crânait la rockeuse bubblegum Joan Jett en 1980. Pourtant, on peut gager que ce garçon manqué bardé de cuir noir arborant une coupe de cheveux à la Keith Richards y tenait, à cette mauvaise réputation de fille pas comme il faut derrière sa grosse guitare méchamment électrique. Le genre de fille qui ne sera jamais votre bru, quoi. Image très flatteuse quand on fait un rock aussi primaire et populaire que celui de l’ex-Runaways. Car avoir une réputation dans le rock n’est pas une préoccupation secondaire. Les imprésarios autrefois et les attachés de presse aujourd’hui en ont toujours été très conscients et mettent tout en œuvre pour que l’image véhiculée par l’artiste soit concordante avec cette réputation. Quitte à créer un vrai malentendu entre l’image et la légende proposée et la vraie personne censée l’incarner.

The Kills « No Wow »
Eux personnifient justement le couple rock n’roll ultime, du genre qui pourrait poser pour une pub the Kooples… D’une élégance racée et légèrement inquiétante, the Kills ont l’air dangereux. Ces Bonnie and Clyde musicaux ne sont d’ailleurs pas un couple au sens strict du terme. L’ont-ils été, brûlent-ils de l’être, la question reste en suspens et c’est cette tension créée par un désir inassouvi et impossible qui rend the Kills uniques.
Alison Mosshart est une chanteuse américaine originaire de Floride, membre du groupe punk Discount et Jamie Hince un Londonien qui a œuvré comme guitariste dans de nombreux groupes rock et post-punk. C’est lors d’une tournée avec l’un d’entre-eux que Hince rencontre Mosshart, qu’ils se découvrent des envies musicales communes, et qu’ils commencent à travailler ensemble à distance, s’envoyant des bribes de compositions par-dessus l’Atlantique, avant qu’Alison Mosshart ne réunisse toutes ses économies pour un aller simple à Londres. Ils décident alors de se couper radicalement de leur passé, de quitter leurs groupes respectifs pour repartir à zéro, de ne faire confiance qu’à eux-mêmes dans une structure légère de duo et se rebaptisent VV et Hotel. Ensemble, ils couchent sur bandes un rock à guitare décharné et résolument lo-fi, simplement accompagné par une fruste boîte à rythmes, sur lequel Alison élève jusqu’au cri sa voix puissante. Et la formule est gagnante, suscite l’adhésion des premiers spectateurs de leurs concerts, tant la musique des Kills est chargée d’une électrique tension sexuelle. En concert, ils chantent face à face, se défiant du regard, comme deux fauves n’attendant que la première occasion pour se jeter l’un sur l’autre et s’entre-dévorer. La sortie de « Keep On Your Mean Side » (garde ton côté méchant) en 2003, rencontra donc un vrai succès critique et une reconnaissance immédiate du public. Son garage blues cru et minimaliste a conduit de paresseux journalistes à les comparer aux White Stripes. En fait, cet album cite volontiers PJ Harvey, Suicide, Patti Smith comme le blues primitif du delta du Mississippi.
Avec « No Wow », deux ans plus tard, the Kills ont à gérer un succès et une réputation sulfureuse et y parviennent à l’aide d’un excellent disque, sans doute le meilleur de leur discographie : « No Wow » (expression intraduisible qui signifie en gros « pas de quoi s’exciter »). En privilégiant le côté minimaliste et l’aridité des rythmes, la guitare se fait plus bruitiste et expérimentale, les arrangements squelettiques révèlent des compositions très fortes et bien plus originales. La raideur du post-punk anglais y épouse l’exubérance rock américaine en de fécondes noces. Le morceau-titre ouvre l’album par une boîte à rythmes qui crépite avant que la voix d’Alison Mosshart déclame « You gonna have to step over my dead body before you walk out of that door » (tu devras marcher sur mon corps sans vie avant de sortir par cette porte) sur un ton ne permettant aucune réplique. Et tout l’album traitera de relations amoureuses passionnelles et obsessionnelles, reliant Éros et Tanathos en rock majeur. « Your Love is a Deserter », « I Hate The Way You Love » ou « Dead Road 7 » sont des moments tout aussi tendus, brutaux et sexy. Mais the Kills osent aussi des répits plus ludiques comme « The Good Ones », mini-tube, et aussi une ballade aux accents country « Rodeo Town » où les deux voix emmêlées font merveille. Un excellent disque de rock moderne, où la thématique, l’image, le son et les compositions sont d’une rare cohérence.
Devenus des vraies icônes rock et des sensations scéniques, Alison Mosshart et Jamie Hince négocièrent avec succès un virage pop electro avec le très bon « Midnight Boom » en 2008, réalisé d’une façon tout aussi autarcique. Mais une telle créature rock allait attirer les convoitises. Alison Mosshart devint la « guest star » obligatoire de tout groupe rock qui se respecte (Primal Scream, Arctic Monkeys, Placebo et… Dionysos !) avant de rejoindre le super-groupe rock the Dead Weather, concocté par Jack White. On peut y être moins sensible, car en interprétant du rock au format plus « traditionnel », Alison Mosshart gomme sa spécificité. Quant à l’élégant et énigmatique Jamie Hince, il fit les premières pages de la presse people en épousant Kate Moss, le top model rock par excellence. Les deux derniers disques des Kills (« Blood Pressures » en 2011 et le tout récent « Ash & Ice ») sont plus léchés (il y a même parfois une batterie et plus de claviers) mais sonnent moins urgents que les précédents, même si, ça et là, les très bonnes chansons surgissent, comme le nouveau single « Doing It To Death ». On se ruera néanmoins sans réserve à leurs concerts, d’une intensité intacte. (2005, Domino Records).

Étienne Daho « Paris, ailleurs »
Proclamé « petit prince de la chanson française », Étienne Daho a eu du mal à se débarrasser de la réputation de jeune homme bien sous tous rapports dont il avait été affublé par la presse et ses nombreuses fans féminines. Il faut dire que l’énorme succès rencontré entre 1984 et 1987 grâce à des tubes pop apparemment aussi légers qu’une bulle de champagne (« Week-end à Rome », « Épaule Tattoo » ou « Tombé pour la France » pour n’en citer que trois), suivi par l’universelle consécration qu’a générée l’album pourtant exigeant « Pop Satori », a gravé dans le marbre cette réputation de gendre idéal au physique qui plaît aux filles (néo-yéyé en un sens) aux chansons irrésistibles à l’habillage electro-pop du meilleur goût, en tous les cas parfaitement adapté à l’époque. Pourtant, « le Grand sommeil » en 83 parle de suicide et la photo illustrant « Pop Satori » le surprend à la terrasse du Flore un petit matin blême après nuit blanche, en pleine déprime d’après la fête. À des lieues du glamour de magazines pour teenagers, dont il est régulièrement le coverboy. En 1991, à trente-cinq ans, Daho décide de mettre au clou sa défroque d’idole pop et, accompagné par la toute jeune guitariste Édith Fambuena (du groupe les Valentins, parrainé depuis leurs débuts par la vedette) part à New York pour enregistrer un disque qui en découdra avec ses influences soul américaines.
Méticuleusement, depuis le début de sa carrière, Étienne Daho rend grâce à ses inspirations, renvoie l’ascenseur à ses idoles et reste un fan transi, c’est même la raison d’être de son activité musicale. Après le Velvet Underground, les Stinky Toys, Françoise Hardy, Syd Barrett et the Jesus and Mary Chain, le Rennais lorgne sur la soul solaire de Marvin Gaye et Smokey Robinson. Pour arriver à ses fins, il embauche le guitariste et bras droit de David Bowie, l’émérite Carlos Alomar, mais la greffe ne prend pas. Au grand effroi de sa maison de disques, il décide alors de partager la réalisation du disque avec Édith Fambuena, avec laquelle il avait peaufiné les maquettes. À vingt-quatre ans, elle s’acquittera de sa mission (et de toutes les guitares, impeccables) avec une impressionnante réussite. Ils s’adjoignent les services d’une section rythmique yankee au swing énergique et millimétré et d’un groupe de choristes qu’Édith avait remarqué lors d’un concert dans un bar. Et si le son update avec chaleur et rutilance le son vintage des grands disques de soul des sixties et seventies, le disque est un classique instantané. En atteste le nombre impressionnant de singles qui en fut issu. Il est intéressant de constater que le premier, « Saudade » est une chanson sans refrain au tempo médium pas du tout dans l’air de l’époque. C’est aussi un des plus beaux hommages rendus à la ville de Lisbonne, où Daho venait de vivre, selon ses termes, une illumination amoureuse. Construction atypique qui n’a pas empêché ce titre de cartonner et d’être encore l’un des grands moments de chacun des concerts d’Étienne Daho. Comme « Des attractions désastre », « Comme un igloo » ou « les voyages immobiles » qui connurent le même bonheur, en se moquant éperdument des courants musicaux en vogue en 1991.
Mais ce qui frappe surtout chez le Daho nouveau, c’est la teneur des textes. Album de l’exaltation, « Paris, ailleurs » s’écoute de bout en bout comme une histoire, celle d’un amour, de la rencontre à la rupture… Et on a l’impression qu’Étienne Daho s’y livre comme jamais. Peu disert voire d’une totale discrétion sur sa vie privée, il raconte beaucoup dans « Paris, ailleurs », se permettant encore une fois d’écorner pour de bon sa (trop) bonne réputation. On le découvre en fêtard hédoniste et bisexuel, en jouisseur aux éclatants enthousiasmes qui peut toutefois sombrer dans les affres dépressives (« Double zéro et l’infini ») mais phénix sachant remonter à la surface avec vigueur (la chanson titre). L’image accompagnant « Paris, ailleurs » est une photo en gros plan hyperréaliste signée Nick Knight, au grain révélant tous les détails, montrant un Daho adulte aux cheveux courts et à la pose sans apprêt. Le pari était risqué, la prouesse n’en est que plus belle, « Paris, ailleurs » a été le plus grand succès de la carrière d’Étienne Daho. S’ensuivit une interminable tournée à guichets fermés dévorante, un vrai coup de flip pour frôler les abîmes et une renaissance artistique et humaine dont on savoure encore aujourd’hui la pertinence. (1991, Virgin).

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