Archives de 5 avril 2017

Parce que j’étais peintre.
L’art rescapé des camps nazis (2013)

par Christophe Cognet et Nadia Taïbi

Pendant plus de dix ans, Christophe Cognet a effectué des recherches sur les artistes peintres déportés dans les camps nazis. En 2004, L’Atelier de Boris livre le témoignage du peintre français Boris Taslitzky, résistant et déporté. Puis en 2006, Quand nos yeux sont fermés questionne les œuvres dessinées par une vingtaine d’artistes durant la période de 1937 à 1945 dans les camps de concentration du complexe Buchenwald-Dora et de ses Kommandos.
Les œuvres sont toujours saisies dans leur matérialité, leur contingence historique en même temps que dans leur intemporalité. En mars 2014, Parce que j’étais peintre, écrit avec Jean Breschand et Pierre-François Moreau, sort en salles. Le film situe chaque œuvre dans sa singularité, chaque parole de chacun des artistes

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De la parole aux actes.
De la littérature à l’écriture de l’urgence.
par Marie Estripeaut-Bourjac et Nadia Taïbi

Marie Estripeaut-Bourjac est maître de conférences HDR à l’ESPE d’Aquitaine-Université de Bordeaux, en langues et études romanes et en sciences du langage, et appartient à l’équipe CLARE (Université Bordeaux Montaigne). Ses recherches sont consacrées aux avant-gardes latino-américaines, à l’écriture du témoignage et aux formes autobiographiques, à la mémoire et au rôle des arts dans la construction de la paix en Colombie mais aussi à la thématique du genre.

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La représentation théâtrale et la question du génocide.
Le théâtre ou le lieu où les morts ont vécu.
par Dalila Boitaud et Nadia Taïbi

En 2002, Dalila Boitaud fonde la compagnie Uz et Coutumes (Uzeste, 33), dont elle assure depuis la direction artistique. Composée de quinze comédiens, danseurs, plasticiens, la compagnie arpente les rues et les quartiers, à la recherche de l’instant poème dans l’espace public. Théâtre du bitume et du chaos, Uz et Coutumes signe cette année sa onzième création pour la rue.
La compagnie s’implique également dans différents projets éphémères de rencontres avec les publics et les territoires : Mont-de-Marsan (Landes), Évreux (Eure), Villeneuve-lès-Maguelone (Hérault), Lille (Nord)… Soucieuse de transmettre son désir de théâtre, la compagnie anime également de

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Bleu de chiffe

Publié: 5 avril 2017 dans N19. Urgence, S-D 19


Bleu de chiffe
par Florian Graton

D’éminents chercheurs ont, en leur temps, fait faire à la médecine des bonds prodigieux : Laennec découvrant, ébahi, les râles fatidiques de la tuberculose via le stéthoscope, Pasteur trouvant l’illumination dans la moelle de lapin enragé, Freud remplissant l’acte de naissance de la psychanalyse. Vivant près du littoral atlantique où autrefois existaient bon nombre de chirurgiens dit navigants, j’apprécierais bien davantage si le centre hospitalier de la Roche-sur-Yon, plus que le nom d’Hippocrate ou de ses disciples, rendait hommage à un célèbre pourfendeur d’océans. Magellan, La Pérouse ou encore que sais-je, Vasco de Gama. Il n’en est rien de tout cela. L’hôpital s’appelle Les Oudairies, il porte le nom même du lieu-dit sur lequel il est construit.
Les Oudairies, un coteau dominant la ville qui longtemps ne fut qu’un vaste domaine agricole régi par le maître du château éponyme et baigné à son pied par la rivière Yon. Une butte que les hommes sous l’effet de l’Art façonnèrent au fil du temps en hôpital, en supermarchés, en bowling, en vaste parc d’expositions. Sénéchaux et riches négociants se succédèrent jusqu’à aujourd’hui et conservèrent le nom des Oudairies. Nom qui est peut-être à rapporter au vieux français oudayer qui signifie apprêter le cuir, tanner. Si on s’en réfère à Du Cange et à son glossaire publié en 1678 dans lequel le sieur se borne à expliquer la vraie signification des mots sans le moindre détour ni interprétation, le mot se rapprocherait de « auderia », synonyme de cens, de rente annuelle, dont était grevé un bien ecclésiastique tenu en usufruit. Oh, le bel exemple, le chouette paradigme, en entrant dans l’hôpital des Oudairies tout me laissait à penser qu’on allait d’une façon comme une autre me tanner pour de l’argent.
Il faisait doux pour la saison, le soleil tapait sur les vitres aveugles du grand bâtiment. Le lieu était en pleine restructuration mais les services continuaient de fonctionner durant les travaux. Le parking était saturé au point que les voitures empiétaient sur les trottoirs. J’empruntais une allée bordée de platanes en dormance et au bout de cette ligne d’arbres dégarnis j’atteignais l’entrée. Mal de mer et de terre conjugués. Dès lors j’entrais dans le monde des dames en blanc et des plaies plus ou moins profondes.
Un symptôme et je poussais la porte de l’hôpital. Sas des urgences. Enclos de détresse où chacun en quête de soulagement s’efforce de nommer son mal. Filtre de l’admission. Épreuve orale, sur le comptoir de l’accueil, je jetais mes premiers mots, chaque parole informe, alerte, donne signe, le corps saigne et renseigne. Ne me sens pas Tagada tsoin tsoin, me sens plutôt dissonant, désaccordé, suis flagada sans soin. Bon attendez-là, on vous appellera. La salle d’attente ressemblait à un compartiment dans lequel je m’insérais. Premier espace-temps. Déjà je savais que mon passage à l’hôpital allait être une succession de délais. Inventaire de la quarantaine : Un couple et un enfant portant un pansement à la tête. Le père chuchotait des douceurs à son petit garçon. Une jeune femme avec la cheville bandée et son ami pris d’un fou rire. Des femmes. Des hommes. Ensemble, liés pour éprouver l’ennui. Tous avec nos péripéties, tous tassés sur nos chaises à s’emmêler les doigts, à pas savoir quoi faire de nos mains. Bienvenue à l’étape suivante.
Des fourmis incendiaires cavalaient sous ma peau. D’horribles cloportes perforaient ma vessie. Des chenilles en procession vrillaient mes viscères mais mon pouls n’était pas si moche. Pour estimer ma souffrance j’empruntais l’échelle de la poésie. Je laissais la douleur fondre sous la langue pendant qu’une infirmière, avec les vérifications de routine, esquissait les premiers traits de mon tableau clinique. Peu de fièvre – tension normale – vif élancement dans la fosse abdominale. Mon passage aux urgences occasionnait des à-coups, une volée de personnes apparaissait puis disparaissait tout aussi rapidement. Contrastes d’ombres que ces gens posaient sur moi sous la lumière blafarde des néons. Arrêt brusque dans un box, le temps de m’ausculter allait venir.
L’infirmier tapotait sur le clavier. C’était son premier jour dans le service. Il m’avoua qu’il tâtonnait. Il pataugeait sur l’écran 15 pouces. Clic. Authentification. Clic. Insertion du patient. Clic. Temps d’attente : 01 h 20. Clic. Ajout d’antécédents médicaux. Clic. Sclérose de l’interface ! Vite un docteur en informatique ! La transversalité défaille ! Le logiciel métier se sent mal ! Ses collègues volent à son secours et lui expliquent le mode d’emploi. Ouf, je l’ai échappé belle. Nouvelle attente. Sur un banc d’auscultation, un(e) médecin urgentiste me tâte le ventre, elle en teste l’élasticité – j’ai mal, c’est pour ça que je suis là – je justifie ma présence. Elle m’arrache bon nombre de grimaces. Elle palpe mon abdomen à la recherche de signes clairs. Elle guette les souffles, les borborygmes. Elle fait ses gammes sur mes viscères. Elle hèle une collègue, chirurgien digestif, à la rescousse. Je me raidis. Aïe ! Ah oui là c’est sensible ! Ensemble, elles délivrent la marche à suivre. Un bilan sanguin.
Je perds ma condition de piéton, on m’affecte un lit à roulettes. Je dois troquer mes vêtements contre des oripeaux de malade. J’hérite d’une blouse bleu nuit en papier qui se noue dans le dos. Mes habits sont engloutis dans deux grandes poches plastiques flanquées du logo de l’hôpital que l’on me glisse sous le lit. Blouse bleu déveine. Blouse bleue comme ma veine que l’infirmier va percer et y poser un cathéter. Il prépare le matériel. Faites de moi ce que vous voulez, c’est lundi – l’indifférence – j’aimerais juste qu’en moi tout soit aussi bien rangé que sur son plateau. Les compresses imbibées d’antiseptique, les tubes, l’aiguille. Il étiquette les flacons. Pose le garrot et désinfecte la zone du bras qu’il a choisie. Je me dissous sous la lumière crue. Je détourne le regard lorsqu’il pique. Ma pâleur et mon sang. Il récolte un peu de ma vie tout en conservant un œil sur moi, il veille au vertige. Ouvrez le poing. Fermez les guillemets. Pose d’un pansement et me voilà en route pour la prochaine escale : une radio abdominale.
Aller voir au-dedans de mon corps. Au-delà de ma peau. On me roule dans un long couloir, à travers un boyau terne et jauni. Des fenêtres en enfilade laissent échapper la même image : le parking des urgences. Des ambulances balafrées de croix bleues et chapeautées de gyrophares y sont sagement posées. Des skydomes moussus de formes pyramidales trahissent un sous-sol. Un sous-sol pas encore l’enfer. Longueur de couloir, pas indolore – juste incolore – blanc comme linge je suis.
Dans la salle d’attente de radiologie, un grand type, la trentaine, portant un chignon, sourcils fournis et charbonneux, au ralenti fait les cent pas. Pieds plombés, dos voûté, jeans tire-bouchonnés sur ses pantoufles. Il se tient le bas du dos avec aux lèvres des onomatopées éteintes. La douleur est langue morte. Chraaac chraaac font ses charentaises, le jeune homme à l’allure de vieillard disparaît doucement happé par une infirmière, le suivant ce sera moi. Noce à la cour d’Angleterre. J’épluche Paris Match et ses potins. Un carrosse et une robe de lumière. Le jour le plus beau dit le texte. Londres est en effervescence, J’ai tout juste le temps d’assister à la grande parade nuptiale, au moment où je m’apprêtais à pénétrer dans Westminster Abbey en compagnie des époux Beckham, la porte s’ouvre subitement. Monsieur, c’est à vous. De la politesse on va m’en servir. Beaucoup. Souvent. Hop ! Je me lève. Aaah – j’étouffe une plainte – coup de lance dans le bas-ventre, la douleur est une lame lacérant les mailles de mes tissus. J’entre dans la salle de radiologie. Un endroit hors de saison où le froid me tombe dessus. Lieu comme marbre sans feu, le tombeau d’un bel été. Pas de geste inutile, la manipulatrice me déleste de mon ordonnance et après une lecture rapide de la prescription prépare les plaques radiographiques tout en m’indiquant la marche à suivre. Me dévêtir puis placer mon ventre contre la paroi de l’appareil. Bien plaquer le corps, elle rectifie la position de ma hanche droite. Je suis aux ordres : Plus bouger, bloquer mon souffle. Ne respirez plus. Les rayons X me traversent. Respirez. J’exhale d’un coup le trop-plein d’air. Respirer, une occupation bien singulière. Ne respirez plus/respirez, comme leitmotiv maintes fois répété chaque jour par la manipulatrice. Respirer, passe-temps ordinaire dans lequel que voir d’autre que l’éloge de la vie. Elle vérifie la qualité de l’image sur son écran, je sens le flou dans mes organes. On va la refaire dit-elle. Le feu en moi et sur la photo juste la cendre. On recommence. Mon ventre ne tressaille plus au contact de la table de l’appareil, j’ai intégré le froid. Rectification de la hauteur de hanche. Ne respirez plus. Existence suspendue, je perds de mon opacité. Respirez. Temporisation. De derrière la vitre plombée le verdict tombe : c’est bon, vous pouvez vous rhabiller.
Rentrez les coudes me conseille le brancardier tout en me ramenant aux urgences. Retour au stand avec un lit taillé pour la course. Le plafond est tout vibrant de lumière. Le pilote négocie les virages avec vélocité, sans faillir. Assez de choc. Assez de cris. Je ne capte au passage que l’image fugace d’un vieux maghrébin recroquevillé sur une civière en attente d’un traducteur tout autant que de soins, l’homme gémit doucement. Le personnel fait face à l’afflux de malades. Les lits viennent à manquer. Les médecins dressent les bilans au milieu de la pièce encombrée. Comment vous sentez-vous par rapport à votre arrivée ? Mes lèvres laissent filtrer le mot mieux. Le résultat de votre analyse de sang ne nous est pas encore parvenu, on va vous mettre au calme. Un pâtis apaisant semé de patients aurait écrit Rimbaud si on avait déposé là son brancard à son retour d’Afrique. Dans une grande salle commune on me dresse un abri délimité par des rideaux plastifiés, une petite alcôve sans tulle vaporeux sans clarté rose ni soie bleutée. De ma couchette verdâtre je ne perçois que des bribes. Mon attente se poursuit maintenant à l’horizontale au milieu de symptômes assourdis, de rumeurs plus que de diagnostics avec le plafond comme toile de fond. Attendre fait partie de l’ambiance, cela permet de se faire une idée de ce qui se déroule ici. Tout est temporaire, j’occupe un intervalle dans lequel s’immisce d’un coup une femme âgée de 103 ans. Arrivée quelques heures auparavant avec le pouls tombé à 30, la centenaire a bien vite retrouvé de la vigueur. La vieille dame s’agite, avec des toiles d’araignée en guise de cheveux et d’énormes jointures faisant office de rotules, elle déserte son lit et traverse la pièce à pas menus mais décidés. Calmez-vous Madame Machin, allez vous recoucher. On pourrait s’attendre à ce qu’elle ait une respiration ténue, pas à voir comme ça la vie fuser de partout de son corps si décharné. Elle réclame sa fille à tort et à travers. Chétive mais têtue, elle n’a de cesse de faire la navette tout en animant le dispensaire de ses cancans. Tranquille, Madame Machin, regagnez votre lit. La vieille dame monopolise l’attention sans qu’aucun ne parvienne à l’assagir, les aides-soignantes abdiquent, elles l’invitent à leur table de repos et lui offrent un thé qu’elle renverse copieusement.
Quelqu’un sait que vous êtes là ? Non, personne. Ma venue aux urgences est une initiative personnelle. Une décision prise sans en référer à quiconque, ce que je ressens aujourd’hui ne confère pas à l’ordinaire, difficile de concevoir la douleur et plus encore de l’anticiper. Le résultat de votre examen sanguin montre une infection. Depuis le matin, la médecine n’a de cesse de mettre en évidence ce que je lui raconte. On va vous faire passer un scanner et après nous aviserons. Faut-il prévenir quelqu’un que vous êtes là ? Mieux vaut prévenir que guérir, je ne suis plus si sûr de l’adage. Il faut que je fasse en sorte que la nouvelle de ma présence ici se répande. Ne pas garder le secret, les choses pourraient subitement prendre d’étranges tournures. Imaginons que je ne sois plus en mesure de m’exprimer. J’appelle mon travail de mon portable. Je glisse à la dérobée : je ne serai pas à l’heure à l’embauche. Un brancardier surprend ma conversation, je raccroche et dissimule mon téléphone sous le drap. L’usage du mobile est toujours interdit en milieu hospitalier pour des raisons de perturbations d’appareils médicaux électroniques mais les fraudeurs ne sont que mollement réprimandés, le règlement s’est assoupli.
À fond de cale. Je visite le sous-sol où les soutiers de l’hôpital sont à l’œuvre. Je pénètre dans une pièce au milieu de laquelle se dresse un large anneau. Cérémonial du scanner, ma douleur est une profession de foi suffisante pour accomplir le rite. Dictature de la précaution, le manipulateur énonce les principes, l’hôpital est un endroit où l’on ne cesse de vous répéter que vous êtes soumis au risque. Pas d’allergie connue à l’iode. Je me couche sur la table, on m’apprête pour le grand passage. Un petit galop d’essai puis l’on m’injecte le produit de contraste. Vide un flacon m’en remplit les veines. La machine rugit, mon imagination s’enflamme, j’entame la traversée. Chaleur diffuse, transitoire lorsque je pénètre dans le cercle. Je franchis l’anneau doucement et sans à-coup avec une pensée fugace pour les voies du ciel. L’appareil me découpe en tranches fines et régulières, me sectionne en long et en large. Le radiologue sur son écran décrit par le menu ce qu’il voit. L’inattention n’est pas de mise pour traquer les fissures, débusquer les tumeurs. Il décrypte mes cellules, inspecte mes conduits. Il cherche la concordance entre mes organes et mes symptômes. Il tente de déceler l’anomalie au beau milieu d’une normalité qui impose aussi ses variantes. Il consulte mes viscères et lit dans mes entrailles pour prédire mon avenir. Pythie en blouse blanche, je le vois jaillir de derrière son bureau pour me livrer son oracle. Bouche tordue par la fougue : Une petite infection – il y a – pas grand-chose – on va vous donner un traitement à avaler – des comprimés et c’est tout – Rien de grave. Depuis le matin j’en ai accompli des détours pour échapper au tragique. Rien de grave, trois mots qui ne m’éclairent pas vraiment sur mon cas mais qui augurent de bons présages. Les mots n’ont beau être que des mots, il y en a quand même qui vous donnent la mine moins terne que d’autres. Crise aiguë mais rien de grave. Fin de la séance, retour à la salle commune.
À l’hôpital, l’idée de sortir c’est cela qui vous berce. La sortie c’est le dénouement. Heureux ou tragique. Je suis bel et bien vivant encore et je n’en ai pas terminé pour ce qu’il s’agit de l’attente. Mon sort est loin d’être fixé. On vous garde, m’annonce l’interne justement appelé de garde. Ah ? Mon cas a été évalué suffisamment critique pour m’hospitaliser. Le motif : une sigmoïdite [1]. Vu de l’extérieur, le centre hospitalier des Oudairies montre un ensemble parfaitement homogène. Une architecture simple et basique faite de cubes accolés, de services empilés et irrigués par toute une logistique. Un bâtiment-cité poussant vers le ciel mais qui n’en demeure pas moins une enclave pour celui qui y séjourne. Un endroit où les gens qui viennent gagner leur vie côtoient ceux qui tentent d’éviter de la perdre. J’en étais de ces hommes couchés, effondrés, abattus et qui ne demandent qu’à se lever. Dans ce monde en vase clos dans lequel les heures se consument, j’allais avoir le temps de m’y perdre en rêverie. J’allais séjourner là, entouré principalement de femmes aux costumes blêmes, rompues au jargon médical et munies d’accessoires pour prolonger les corps.
J’échouais au beau milieu de l’après-midi dans le service de chirurgie digestive. C’est là qu’on pouvait m’inventorier. Je faisais profil bas, je ne voulais surtout pas déranger. Je trouvais que ma pathologie faisait piètre figure en comparaison à une ablation du pancréas ou un cancer du foie ou une greffe. Pour l’heure, si quelqu’un avait songé à sanctionner mon état par une opération, il s’était bien gardé en tout cas de m’en informer. Fourbu, brisé, j’occupais un lit d’hôpital à croisillon électrique, mobilier ajustable mais aux sections désarticulées à souhait et dont le fonctionnement pour l’heure m’échappait.

[1]. La sigmoïdite est une infection d’un ou de plusieurs diverticules du segment sigmoïde du côlon. Les diverticules sont de petites hernies de la muqueuse intestinale au travers de la paroi musculaire du côlon.

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Vers une gestion planétaire de la vie (1974)
par Marcel Marionneau

Athéna, déesse de l’industrie
Basée sur la guerre.
Règne par la démocratie sur le monde,
Sur la planète entière.

Revêtant mille armures elle se viole elle-même.
Pal d’autodestruction,
Athéna est morte en
L’esprit de Saturne.

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Gorko

Publié: 5 avril 2017 dans N19. Urgence, S-D 19

Gorko*
par Daphné Bitchatch

Arcane de dépliés pays bombardés
Marcher à perte de rues sans équilibre de parole
Spectres nénuphars sur le pavé, je regarde le combattu, contrasté, en dernière formule, je reconnais un dépouillé de soupir usé sur le goudron, puis d’autres évanouis dans les couloirs, évacués à l’inanimé. S’approcher d’une autre réalité l’aborder étroitement, tourner sauter du train, toutes lignes agenouillées, tenaillé d’un combat sans réseau jusqu’au pont sans direction, puis se détacher.
À quel transit s’accrocher, rencontrer quelle mer de l’immigration par centaines milliers la rupture
Dans le jardin le vent des jumeaux cachés réplique de nos disparitions
Dont le miroir brumeux d’autres croisements arides sans retour
Venant d’un cœur d’eau, ce bébé synonyme inhabité à ciel de lit
Très tard un pistolet tombe
Succombe un temps sans prise sommeil de pluie
De 9 h 30 à 16 heures le cimetière après le départ le vide le creux
De 9 h 30 à 16 heures la visite de la terre effacée de si loin les tueurs
Du monde tarderons-nous
À travers les arbres
Ne sauvera rien du voyage
Pendu à l’heure acquittée, résolu de la lumière, on ne demeure plus
Précipité ci-gît
Du virus dilemme malheur thématique masqué devenu sans verbe
Pierres et becs livrés aux massacres, subsister animaux d’enfants à l’inverse
À l’affût de donner corps à l’urgence sortie des camps
Exécution condamnée changer de nom crématoire
Certificat de décès pour s’évader
Ne plus répondre de l’état civil de ces ténèbres, chien errant, de l’enfant fête
Dans l’étendue de l’effroi jusqu’au ventre meurtri
Une promenade en noir et blanc
Dont acte
D’un sommeil laiteux s’appuyer
Goutte à goutte le ciel s’essouffle tout entier vers la lumière
Pleure d’oiseaux perdus une arme de verre pour s’enfuir
Figés dans le miroir brisé argenté reflet mensonger d’un comprendre point de départ sans sujet
À cet endroit-là donner la parole
Se suivre, ne pas oublier par où nous sommes passés, se perdre de vue mais contemporaine la voix reviendra
Où ne pas dormir ni passer la frontière, d’urgence l’incertitude prend pied et rejoint l’innommable
D’urgence l’égalité, l’enjeu se protéger, d’urgence affirmer le partage, mais ils ouvrent le feu, tirent sur nos ombres mortes, assurer son existence quotidienne, sous les bombes ils sont morts parce qu’ils étaient à quelques kilomètres, frontalement soulever le tremblement, rupture de l’urgence, s’en sortir courir aux soleils, oublier toutes appartenances, d’urgence la couleur, le cri le corps.
Mille morts un mort
Les tuants tuent
Les tués tuent
Es-tueries
Raturées
Irrationnels scélérats criminels
Rationnée la pensée
D’obscure vengeance
Occupants occupés
Mondialisé privatisé criminalisé
Idée qui
Conflit Conglomérat
Pleutres éplorés sur nos ventres repus. Notre mal-être. Couper en deux en quatre les cheveux. Prendre sa part volée du gâteau. Afrique, Asie, Irak, Syrie, Moyen-Orient Prendre sa part volée du gâteau. Mercenaires du pétrole d’uranium diamants d’or et de cacao coton bandes armées. Détruire faire ses affaires, affairés négocier cruautés. À vendre. Rentabiliser. De qui le commerce à nourrir les pillages. Part volée du gâteau la guerre des guerres des pays découpés. Sur le sable sous les feuilles les ruines les montagnes de sang. Il n’y a plus d’urgence ni vie ni mort, seul à la liberté s’adonner.

Paris, juillet 2016.

Gorko : Tradition de mariage en Russie, les invités du repas de noces doivent crier ce mot jusqu’à ce que les nouveaux époux s’embrassent. Gorko signifie « amer ».

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Playlist
par Roland Dérudet

L’urgence dans le rock est communément admise comme une vertu cardinale. On glorifie le premier jet, la spontanéité et on veut sentir le danger que représente une proposition forte risquant d’être trop extrême ou trop personnelle pour rencontrer le moindre succès. L’urgence prévaut aussi dans les textes, qui peuvent être primaires tant qu’ils sont sortis des tripes, sans relecture. Respecter ces préceptes n’a que rarement engendré des réussites et a autorisé bien des auto-complaisances.

L’urgence dans la musique, c’est aussi bousculer ses habitudes pour travailler plus vite, en s’imposant des moyens réduits et une deadline à respecter. C’est aussi balancer à la terre entière un manifeste musical qui crie ce que l’on est ou ce que l’on voudrait devenir, sans chercher à enjoliver le résultat.

Phoenix, It’s Never Been Like That (2006, Virgin)
S’il est un groupe qu’on n’imagine pas fonctionner dans l’urgence, c’est bien Phoenix. Les Versaillais se sont en effet fait connaître dès 2000 avec deux disques à la finition extrêmement soignée (United en 2000, Alphabetical en 2004), polis jusqu’à la rutilance, chacune des innombrables prises de son ayant cherché à améliorer techniquement la précédente pour atteindre un graal de pop rock sophistiqué et dansant très redevable du soft rock West Coast américain comme du cocon sonore vaporeux généré par leurs concitoyens Air. La réalisation du second album Alphabetical, sorti en 2004, leur a fait passer deux ans en studio… Le fait est, pourtant, que malgré quelques tubes mémorables comme « If I Ever Feel Better » ou « Everything Is Everything », chansons qui leur ont immédiatement permis d’être entendus et reconnus, aux États-Unis ou au Japon, ces deux premiers albums au son parfait sont inégaux et ne convainquent pas totalement. Comme si la facture sonore et les arrangements avaient plus importé que la composition.
Pour son troisième effort discographique, le groupe avait besoin de changer ses méthodes et décampa loin de sa base versaillaise, ne se rendit pas non plus dans sa résidence régulière à Los Angeles (le chanteur Thomas Mars est l’époux de la réalisatrice Sofia Coppola) pour finalement élire domicile à Berlin, dans d’immenses anciens studios plutôt délabrés de la radio est-allemande, sans apporter avec lui une seule chanson composée au préalable, avec une équipe réduite composée des quatre garçons du groupe, de leur excellent batteur suédois Thomas Hedlund et de leur ingénieur du son, Julien Delfaud, lequel s’acquitterait aussi du mixage.
Un décor inhospitalier mais qui s’avérera parfait pour accoucher dans l’urgence d’un album destiné à réellement relancer la carrière de Phoenix. Les chansons ont été créées et répétées à cinq et enregistrées de la même façon, en live, à l’ancienne. Ça paraît prosaïque, mais plus personne n’enregistre de cette façon aujourd’hui, préférant accumuler des couches et des boucles et les copier-coller, techniques d’assemblage imposées par l’informatique musicale dominante et devenues pérennes dans le milieu de la création musicale. Pourtant, l’interaction de musiciens jouant ensemble peut considérablement faire bouger les lignes d’un enregistrement, dans un mouvement allant de l’action à la réaction, et générer des ambiances pas forcément imaginées au départ. Phoenix s’interdit cette fois-ci de chercher à améliorer encore et encore le son, et ainsi permet à la spontanéité de s’imposer au point que, très souvent, les premières prises sont les bonnes. Le résultat est au-delà des espérances, confirmant avec insolence le fait que Phoenix avait fait le bon choix.
Le processus n’en a pas pour autant été indolore, les discussions ont été nombreuses et enflammées entre les deux guitaristes, le bassiste et le chanteur avant qu’ils ne se mettent d’accord sur la ligne à suivre. It’s Never Been Like That (qu’on peut traduire par « ça n’a jamais été comme ça ») porte bien son titre. Avec dix titres et en à peine trente-sept minutes, le troisième album de Phoenix est absolument jubilatoire, une collection de pop songs énergiques et radieuses, aux rythmiques volubiles et aux guitares aussi joyeuses que tranchantes, mais faisant preuve aussi d’une vraie profondeur qui les rend uniques et attachantes. Preuve en est l’imparable entame « Napoleon Says », mené par une caisse claire tonitruante et un lacis de guitares alertes. Un peu comme si les Smiths jouaient avec la rythmique des Strokes, sans une once de gras. Quant à la voix de Thomas Mars, moins polie qu’avant, elle gagne en aspérité et en sex-appeal et ose des audaces dans les aigus. Une renaissance, pas moins. On trouve dans ce très bon disque deux chansons rock et groovy idéales pour remplir une piste de danse, « Consolation Prizes » et l’impeccable « Long Distance Call » (dont le vers martelé dans le refrain donne son titre à l’album), aussi funky que sautillant. Une mélancolie sous-jacente pointe çà et là et fait frissonner, comme dans l’instrumental aussi entêtant qu’émouvant « North » (où le spleen d’être loin des siens déborde en cascades de guitares entremêlées des deux frères Christian Mazzalaï et Laurent Brankowicz) ou l’alambiqué « Rally » à la nostalgie tenace. L’album s’achève sur le pyrotechnique « Second To None », folle chevauchée rock au final haletant, futur grand moment des concerts de Phoenix.
It’s Never Been Like That connaîtra un succès de niche, critique et branché. Mais ce disque et surtout sa genèse aura définitivement modifié la relation des Français avec leur musique. Ainsi, l’album suivant Wolfgang Amadeus Phoenix en 2009 sera celui qui cassera la baraque, à l’étranger et enfin en France. Et si l’enregistrement en fut bien plus méticuleux, l’écriture garde toute la spontanéité et l’urgence découvertes à Berlin. Deux hits mondiaux (« 1901 » et « Lisztomania ») les ont propulsés dans la première ligue du rock international. Phoenix est devenu, en même temps, un groupe de scène monstrueux d’efficacité, capable d’enflammer n’importe quel grand rassemblement festivalier. Ils reviennent sur scène cet été 2017 et leur sixième album à paraître est intensément attendu partout dans le monde.

Prince, Dirty Mind (1980, Warner Bros)
En 1980, Prince Rogers Nelson est un homme pressé avec un plan en tête. Ses deux premiers albums, très ancrés dans une tradition soul funk, avaient cantonné le jeune auteur-compositeur et multi-instrumentiste ultra-doué dans une niche qui ne lui convenait pas vraiment, celle des charts et clubs noirs, exclusivement, et ceci malgré le hit « I Wanna Be Your Lover », fantaisie disco-funk qui avait bien marché. Las, le retour de bâton disco sucks, orchestré par les radios pour le coup très blanches pour ne pas dire redneck avait (temporairement heureusement) réussi à bannir la musique noire du paysage musical commercial, donc de la pop. Pour remémorer les faits, un gigantesque autodafé de disques de disco eut lieu le 12 juillet 1979 après un match de base-ball dans un stade de Chicago, la « Disco Demolition Night », où cinquante mille Américains hystériques avaient monté en étendard sur la pelouse leur racisme et leur homophobie, la disco étant justement la musique des minorités black et gay. Heureusement, le mouvement hip-hop, en pleine ébullition en cette fin des seventies allait bien vite remettre la musique black au sommet des hit-parades US. Mais début 1980, les choses semblaient mal barrées pour toute une nouvelle génération de musiciens afro-américains, et Prince n’allait certainement pas faire avec !
À 22 ans, celui qu’on allait bien vite appeler le « Kid de Minneapolis » joue alors une carte inattendue… Foin de la virtuosité dont il est capable (et dont il fit preuve dans ses deux premiers albums), il présente en 1980 un disque en totale rupture, d’à peine trente minutes, au son et au groove sec comme un coup de trique et à l’imagerie choquante, Dirty Mind. Cet « esprit salace » a été convoqué dans l’urgence mais avec méthode. S’acquittant de la moindre note jouée dans cet album (hormis le synthé du morceau-titre et la voix féminine de « Head »), il met sur pied une musique à la fois dansante et robotique, aux rythmiques « motorik » inspirées par le krautrock allemand, les expériences de Kraftwerk ou le son disco électronique de Giorgio Moroder (en gros, la batterie sonne comme un métronome, seules quelques syncopes au son altéré prouvant qu’un être humain s’acquitte de la tâche). C’est particulièrement flagrant dans le morceau-titre qui ouvre l’album, où les riffs de synthé, la pulsation ronflante de la basse et les staccatos de guitare purement rythmiques posent un univers futuriste, urgent, moite et ouvertement sexuel. Ajoutez à cela le chant androgyne en falsetto (style de chant typique de la soul music, perfectionné par Smokey Robinson et bien d’autres dans les années soixante), voix de tête que Prince adoptera bien souvent par la suite, et qu’il maîtrise déjà parfaitement, allant jusqu’à lui donner une intention énergique voire agressive. Pour appuyer le trait, Prince se donne alors une provocante image en parfaite adéquation avec son propos, revêtant un slip en cuir noir, des cuissardes à vertigineux talons et un imperméable mastic d’exhibitionniste. Le khôl aux yeux, la fine moustache crayon ourlant la lèvre supérieure, les cheveux défrisés, Prince ressemble alors à un adonis pervers sorti d’une backroom de club gay S&M.
Dirty Mind est un album bref, mais varié. On trouve d’autres bombes disco-funk robotiques comme le festif « Partyup » (futur grand moment scénique) ou « Uptown », qui célèbre la scène musicale branchée de Minneapolis, havre de tolérance et de mixités en tous genres, puis un morceau de pop new-wave d’une rare efficacité, « When You Were Mine », repris plus tard par Cyndi Lauper, une percutante vignette punkabilly « Sister ». Le lascif « Head », quant à lui, est un moite morceau de funk minimal, avec basse slappée et la voix pince-sans-rire de sa pianiste Lisa Coleman, qui narre une histoire d’amour consécutive à une fellation (la thématique reste sulfureuse, elle n’en est pas moins fleur bleue). Une seule brève ballade soul où le falsetto enamouré de Prince déborde de feeling calme le tempo haletant de l’entreprise. Dirty Mind est l’un des disques qui définira le son des années quatre-vingt débutantes, et reste l’une des plus grandes réussites musicales de son auteur.
Ni blanc ni noir, ni homme ni femme, ni funk ni rock, sexuel mais romantique, tel est le Prince nouveau révélé en 1980 avec Dirty Mind. Il s’entoure à l’époque d’un magnifique groupe de scène qui deviendra the Revolution, multi-racial et mixte, ce qui mine de rien n’était pas si banal (il suivait ainsi les augustes traces d’un de ses modèles musicaux, Sly and the Family Stone), et rencontrera le succès massif et unanime en 1984 avec la bande-originale de son film Purple Rain.

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Les auteurs du n° 19

Publié: 5 avril 2017 dans N19. Urgence, S-D 19

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Daphné Bitchatch
Dalila BoitaudChristophe BoutonChristophe CognetMichel Delbrouk Roland Dérudet
Laurent ErbsMarie Estripeaut-BourjacFlorian Graton Vincent GrégoirePhilippe HugonMarcel Marionneau Bernard PerretChristophe RobertNadia TaïbiSophie Wahnich

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