Bleu de chiffe

Publié: 5 avril 2017 dans N19. Urgence, S-D 19


Bleu de chiffe
par Florian Graton

D’éminents chercheurs ont, en leur temps, fait faire à la médecine des bonds prodigieux : Laennec découvrant, ébahi, les râles fatidiques de la tuberculose via le stéthoscope, Pasteur trouvant l’illumination dans la moelle de lapin enragé, Freud remplissant l’acte de naissance de la psychanalyse. Vivant près du littoral atlantique où autrefois existaient bon nombre de chirurgiens dit navigants, j’apprécierais bien davantage si le centre hospitalier de la Roche-sur-Yon, plus que le nom d’Hippocrate ou de ses disciples, rendait hommage à un célèbre pourfendeur d’océans. Magellan, La Pérouse ou encore que sais-je, Vasco de Gama. Il n’en est rien de tout cela. L’hôpital s’appelle Les Oudairies, il porte le nom même du lieu-dit sur lequel il est construit.
Les Oudairies, un coteau dominant la ville qui longtemps ne fut qu’un vaste domaine agricole régi par le maître du château éponyme et baigné à son pied par la rivière Yon. Une butte que les hommes sous l’effet de l’Art façonnèrent au fil du temps en hôpital, en supermarchés, en bowling, en vaste parc d’expositions. Sénéchaux et riches négociants se succédèrent jusqu’à aujourd’hui et conservèrent le nom des Oudairies. Nom qui est peut-être à rapporter au vieux français oudayer qui signifie apprêter le cuir, tanner. Si on s’en réfère à Du Cange et à son glossaire publié en 1678 dans lequel le sieur se borne à expliquer la vraie signification des mots sans le moindre détour ni interprétation, le mot se rapprocherait de « auderia », synonyme de cens, de rente annuelle, dont était grevé un bien ecclésiastique tenu en usufruit. Oh, le bel exemple, le chouette paradigme, en entrant dans l’hôpital des Oudairies tout me laissait à penser qu’on allait d’une façon comme une autre me tanner pour de l’argent.
Il faisait doux pour la saison, le soleil tapait sur les vitres aveugles du grand bâtiment. Le lieu était en pleine restructuration mais les services continuaient de fonctionner durant les travaux. Le parking était saturé au point que les voitures empiétaient sur les trottoirs. J’empruntais une allée bordée de platanes en dormance et au bout de cette ligne d’arbres dégarnis j’atteignais l’entrée. Mal de mer et de terre conjugués. Dès lors j’entrais dans le monde des dames en blanc et des plaies plus ou moins profondes.
Un symptôme et je poussais la porte de l’hôpital. Sas des urgences. Enclos de détresse où chacun en quête de soulagement s’efforce de nommer son mal. Filtre de l’admission. Épreuve orale, sur le comptoir de l’accueil, je jetais mes premiers mots, chaque parole informe, alerte, donne signe, le corps saigne et renseigne. Ne me sens pas Tagada tsoin tsoin, me sens plutôt dissonant, désaccordé, suis flagada sans soin. Bon attendez-là, on vous appellera. La salle d’attente ressemblait à un compartiment dans lequel je m’insérais. Premier espace-temps. Déjà je savais que mon passage à l’hôpital allait être une succession de délais. Inventaire de la quarantaine : Un couple et un enfant portant un pansement à la tête. Le père chuchotait des douceurs à son petit garçon. Une jeune femme avec la cheville bandée et son ami pris d’un fou rire. Des femmes. Des hommes. Ensemble, liés pour éprouver l’ennui. Tous avec nos péripéties, tous tassés sur nos chaises à s’emmêler les doigts, à pas savoir quoi faire de nos mains. Bienvenue à l’étape suivante.
Des fourmis incendiaires cavalaient sous ma peau. D’horribles cloportes perforaient ma vessie. Des chenilles en procession vrillaient mes viscères mais mon pouls n’était pas si moche. Pour estimer ma souffrance j’empruntais l’échelle de la poésie. Je laissais la douleur fondre sous la langue pendant qu’une infirmière, avec les vérifications de routine, esquissait les premiers traits de mon tableau clinique. Peu de fièvre – tension normale – vif élancement dans la fosse abdominale. Mon passage aux urgences occasionnait des à-coups, une volée de personnes apparaissait puis disparaissait tout aussi rapidement. Contrastes d’ombres que ces gens posaient sur moi sous la lumière blafarde des néons. Arrêt brusque dans un box, le temps de m’ausculter allait venir.
L’infirmier tapotait sur le clavier. C’était son premier jour dans le service. Il m’avoua qu’il tâtonnait. Il pataugeait sur l’écran 15 pouces. Clic. Authentification. Clic. Insertion du patient. Clic. Temps d’attente : 01 h 20. Clic. Ajout d’antécédents médicaux. Clic. Sclérose de l’interface ! Vite un docteur en informatique ! La transversalité défaille ! Le logiciel métier se sent mal ! Ses collègues volent à son secours et lui expliquent le mode d’emploi. Ouf, je l’ai échappé belle. Nouvelle attente. Sur un banc d’auscultation, un(e) médecin urgentiste me tâte le ventre, elle en teste l’élasticité – j’ai mal, c’est pour ça que je suis là – je justifie ma présence. Elle m’arrache bon nombre de grimaces. Elle palpe mon abdomen à la recherche de signes clairs. Elle guette les souffles, les borborygmes. Elle fait ses gammes sur mes viscères. Elle hèle une collègue, chirurgien digestif, à la rescousse. Je me raidis. Aïe ! Ah oui là c’est sensible ! Ensemble, elles délivrent la marche à suivre. Un bilan sanguin.
Je perds ma condition de piéton, on m’affecte un lit à roulettes. Je dois troquer mes vêtements contre des oripeaux de malade. J’hérite d’une blouse bleu nuit en papier qui se noue dans le dos. Mes habits sont engloutis dans deux grandes poches plastiques flanquées du logo de l’hôpital que l’on me glisse sous le lit. Blouse bleu déveine. Blouse bleue comme ma veine que l’infirmier va percer et y poser un cathéter. Il prépare le matériel. Faites de moi ce que vous voulez, c’est lundi – l’indifférence – j’aimerais juste qu’en moi tout soit aussi bien rangé que sur son plateau. Les compresses imbibées d’antiseptique, les tubes, l’aiguille. Il étiquette les flacons. Pose le garrot et désinfecte la zone du bras qu’il a choisie. Je me dissous sous la lumière crue. Je détourne le regard lorsqu’il pique. Ma pâleur et mon sang. Il récolte un peu de ma vie tout en conservant un œil sur moi, il veille au vertige. Ouvrez le poing. Fermez les guillemets. Pose d’un pansement et me voilà en route pour la prochaine escale : une radio abdominale.
Aller voir au-dedans de mon corps. Au-delà de ma peau. On me roule dans un long couloir, à travers un boyau terne et jauni. Des fenêtres en enfilade laissent échapper la même image : le parking des urgences. Des ambulances balafrées de croix bleues et chapeautées de gyrophares y sont sagement posées. Des skydomes moussus de formes pyramidales trahissent un sous-sol. Un sous-sol pas encore l’enfer. Longueur de couloir, pas indolore – juste incolore – blanc comme linge je suis.
Dans la salle d’attente de radiologie, un grand type, la trentaine, portant un chignon, sourcils fournis et charbonneux, au ralenti fait les cent pas. Pieds plombés, dos voûté, jeans tire-bouchonnés sur ses pantoufles. Il se tient le bas du dos avec aux lèvres des onomatopées éteintes. La douleur est langue morte. Chraaac chraaac font ses charentaises, le jeune homme à l’allure de vieillard disparaît doucement happé par une infirmière, le suivant ce sera moi. Noce à la cour d’Angleterre. J’épluche Paris Match et ses potins. Un carrosse et une robe de lumière. Le jour le plus beau dit le texte. Londres est en effervescence, J’ai tout juste le temps d’assister à la grande parade nuptiale, au moment où je m’apprêtais à pénétrer dans Westminster Abbey en compagnie des époux Beckham, la porte s’ouvre subitement. Monsieur, c’est à vous. De la politesse on va m’en servir. Beaucoup. Souvent. Hop ! Je me lève. Aaah – j’étouffe une plainte – coup de lance dans le bas-ventre, la douleur est une lame lacérant les mailles de mes tissus. J’entre dans la salle de radiologie. Un endroit hors de saison où le froid me tombe dessus. Lieu comme marbre sans feu, le tombeau d’un bel été. Pas de geste inutile, la manipulatrice me déleste de mon ordonnance et après une lecture rapide de la prescription prépare les plaques radiographiques tout en m’indiquant la marche à suivre. Me dévêtir puis placer mon ventre contre la paroi de l’appareil. Bien plaquer le corps, elle rectifie la position de ma hanche droite. Je suis aux ordres : Plus bouger, bloquer mon souffle. Ne respirez plus. Les rayons X me traversent. Respirez. J’exhale d’un coup le trop-plein d’air. Respirer, une occupation bien singulière. Ne respirez plus/respirez, comme leitmotiv maintes fois répété chaque jour par la manipulatrice. Respirer, passe-temps ordinaire dans lequel que voir d’autre que l’éloge de la vie. Elle vérifie la qualité de l’image sur son écran, je sens le flou dans mes organes. On va la refaire dit-elle. Le feu en moi et sur la photo juste la cendre. On recommence. Mon ventre ne tressaille plus au contact de la table de l’appareil, j’ai intégré le froid. Rectification de la hauteur de hanche. Ne respirez plus. Existence suspendue, je perds de mon opacité. Respirez. Temporisation. De derrière la vitre plombée le verdict tombe : c’est bon, vous pouvez vous rhabiller.
Rentrez les coudes me conseille le brancardier tout en me ramenant aux urgences. Retour au stand avec un lit taillé pour la course. Le plafond est tout vibrant de lumière. Le pilote négocie les virages avec vélocité, sans faillir. Assez de choc. Assez de cris. Je ne capte au passage que l’image fugace d’un vieux maghrébin recroquevillé sur une civière en attente d’un traducteur tout autant que de soins, l’homme gémit doucement. Le personnel fait face à l’afflux de malades. Les lits viennent à manquer. Les médecins dressent les bilans au milieu de la pièce encombrée. Comment vous sentez-vous par rapport à votre arrivée ? Mes lèvres laissent filtrer le mot mieux. Le résultat de votre analyse de sang ne nous est pas encore parvenu, on va vous mettre au calme. Un pâtis apaisant semé de patients aurait écrit Rimbaud si on avait déposé là son brancard à son retour d’Afrique. Dans une grande salle commune on me dresse un abri délimité par des rideaux plastifiés, une petite alcôve sans tulle vaporeux sans clarté rose ni soie bleutée. De ma couchette verdâtre je ne perçois que des bribes. Mon attente se poursuit maintenant à l’horizontale au milieu de symptômes assourdis, de rumeurs plus que de diagnostics avec le plafond comme toile de fond. Attendre fait partie de l’ambiance, cela permet de se faire une idée de ce qui se déroule ici. Tout est temporaire, j’occupe un intervalle dans lequel s’immisce d’un coup une femme âgée de 103 ans. Arrivée quelques heures auparavant avec le pouls tombé à 30, la centenaire a bien vite retrouvé de la vigueur. La vieille dame s’agite, avec des toiles d’araignée en guise de cheveux et d’énormes jointures faisant office de rotules, elle déserte son lit et traverse la pièce à pas menus mais décidés. Calmez-vous Madame Machin, allez vous recoucher. On pourrait s’attendre à ce qu’elle ait une respiration ténue, pas à voir comme ça la vie fuser de partout de son corps si décharné. Elle réclame sa fille à tort et à travers. Chétive mais têtue, elle n’a de cesse de faire la navette tout en animant le dispensaire de ses cancans. Tranquille, Madame Machin, regagnez votre lit. La vieille dame monopolise l’attention sans qu’aucun ne parvienne à l’assagir, les aides-soignantes abdiquent, elles l’invitent à leur table de repos et lui offrent un thé qu’elle renverse copieusement.
Quelqu’un sait que vous êtes là ? Non, personne. Ma venue aux urgences est une initiative personnelle. Une décision prise sans en référer à quiconque, ce que je ressens aujourd’hui ne confère pas à l’ordinaire, difficile de concevoir la douleur et plus encore de l’anticiper. Le résultat de votre examen sanguin montre une infection. Depuis le matin, la médecine n’a de cesse de mettre en évidence ce que je lui raconte. On va vous faire passer un scanner et après nous aviserons. Faut-il prévenir quelqu’un que vous êtes là ? Mieux vaut prévenir que guérir, je ne suis plus si sûr de l’adage. Il faut que je fasse en sorte que la nouvelle de ma présence ici se répande. Ne pas garder le secret, les choses pourraient subitement prendre d’étranges tournures. Imaginons que je ne sois plus en mesure de m’exprimer. J’appelle mon travail de mon portable. Je glisse à la dérobée : je ne serai pas à l’heure à l’embauche. Un brancardier surprend ma conversation, je raccroche et dissimule mon téléphone sous le drap. L’usage du mobile est toujours interdit en milieu hospitalier pour des raisons de perturbations d’appareils médicaux électroniques mais les fraudeurs ne sont que mollement réprimandés, le règlement s’est assoupli.
À fond de cale. Je visite le sous-sol où les soutiers de l’hôpital sont à l’œuvre. Je pénètre dans une pièce au milieu de laquelle se dresse un large anneau. Cérémonial du scanner, ma douleur est une profession de foi suffisante pour accomplir le rite. Dictature de la précaution, le manipulateur énonce les principes, l’hôpital est un endroit où l’on ne cesse de vous répéter que vous êtes soumis au risque. Pas d’allergie connue à l’iode. Je me couche sur la table, on m’apprête pour le grand passage. Un petit galop d’essai puis l’on m’injecte le produit de contraste. Vide un flacon m’en remplit les veines. La machine rugit, mon imagination s’enflamme, j’entame la traversée. Chaleur diffuse, transitoire lorsque je pénètre dans le cercle. Je franchis l’anneau doucement et sans à-coup avec une pensée fugace pour les voies du ciel. L’appareil me découpe en tranches fines et régulières, me sectionne en long et en large. Le radiologue sur son écran décrit par le menu ce qu’il voit. L’inattention n’est pas de mise pour traquer les fissures, débusquer les tumeurs. Il décrypte mes cellules, inspecte mes conduits. Il cherche la concordance entre mes organes et mes symptômes. Il tente de déceler l’anomalie au beau milieu d’une normalité qui impose aussi ses variantes. Il consulte mes viscères et lit dans mes entrailles pour prédire mon avenir. Pythie en blouse blanche, je le vois jaillir de derrière son bureau pour me livrer son oracle. Bouche tordue par la fougue : Une petite infection – il y a – pas grand-chose – on va vous donner un traitement à avaler – des comprimés et c’est tout – Rien de grave. Depuis le matin j’en ai accompli des détours pour échapper au tragique. Rien de grave, trois mots qui ne m’éclairent pas vraiment sur mon cas mais qui augurent de bons présages. Les mots n’ont beau être que des mots, il y en a quand même qui vous donnent la mine moins terne que d’autres. Crise aiguë mais rien de grave. Fin de la séance, retour à la salle commune.
À l’hôpital, l’idée de sortir c’est cela qui vous berce. La sortie c’est le dénouement. Heureux ou tragique. Je suis bel et bien vivant encore et je n’en ai pas terminé pour ce qu’il s’agit de l’attente. Mon sort est loin d’être fixé. On vous garde, m’annonce l’interne justement appelé de garde. Ah ? Mon cas a été évalué suffisamment critique pour m’hospitaliser. Le motif : une sigmoïdite [1]. Vu de l’extérieur, le centre hospitalier des Oudairies montre un ensemble parfaitement homogène. Une architecture simple et basique faite de cubes accolés, de services empilés et irrigués par toute une logistique. Un bâtiment-cité poussant vers le ciel mais qui n’en demeure pas moins une enclave pour celui qui y séjourne. Un endroit où les gens qui viennent gagner leur vie côtoient ceux qui tentent d’éviter de la perdre. J’en étais de ces hommes couchés, effondrés, abattus et qui ne demandent qu’à se lever. Dans ce monde en vase clos dans lequel les heures se consument, j’allais avoir le temps de m’y perdre en rêverie. J’allais séjourner là, entouré principalement de femmes aux costumes blêmes, rompues au jargon médical et munies d’accessoires pour prolonger les corps.
J’échouais au beau milieu de l’après-midi dans le service de chirurgie digestive. C’est là qu’on pouvait m’inventorier. Je faisais profil bas, je ne voulais surtout pas déranger. Je trouvais que ma pathologie faisait piètre figure en comparaison à une ablation du pancréas ou un cancer du foie ou une greffe. Pour l’heure, si quelqu’un avait songé à sanctionner mon état par une opération, il s’était bien gardé en tout cas de m’en informer. Fourbu, brisé, j’occupais un lit d’hôpital à croisillon électrique, mobilier ajustable mais aux sections désarticulées à souhait et dont le fonctionnement pour l’heure m’échappait.

[1]. La sigmoïdite est une infection d’un ou de plusieurs diverticules du segment sigmoïde du côlon. Les diverticules sont de petites hernies de la muqueuse intestinale au travers de la paroi musculaire du côlon.

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