Playlist : Phoenix – Prince

Publié: 5 avril 2017 dans N19. Urgence, S-D 19

Playlist
par Roland Dérudet

L’urgence dans le rock est communément admise comme une vertu cardinale. On glorifie le premier jet, la spontanéité et on veut sentir le danger que représente une proposition forte risquant d’être trop extrême ou trop personnelle pour rencontrer le moindre succès. L’urgence prévaut aussi dans les textes, qui peuvent être primaires tant qu’ils sont sortis des tripes, sans relecture. Respecter ces préceptes n’a que rarement engendré des réussites et a autorisé bien des auto-complaisances.

L’urgence dans la musique, c’est aussi bousculer ses habitudes pour travailler plus vite, en s’imposant des moyens réduits et une deadline à respecter. C’est aussi balancer à la terre entière un manifeste musical qui crie ce que l’on est ou ce que l’on voudrait devenir, sans chercher à enjoliver le résultat.

Phoenix, It’s Never Been Like That (2006, Virgin)
S’il est un groupe qu’on n’imagine pas fonctionner dans l’urgence, c’est bien Phoenix. Les Versaillais se sont en effet fait connaître dès 2000 avec deux disques à la finition extrêmement soignée (United en 2000, Alphabetical en 2004), polis jusqu’à la rutilance, chacune des innombrables prises de son ayant cherché à améliorer techniquement la précédente pour atteindre un graal de pop rock sophistiqué et dansant très redevable du soft rock West Coast américain comme du cocon sonore vaporeux généré par leurs concitoyens Air. La réalisation du second album Alphabetical, sorti en 2004, leur a fait passer deux ans en studio… Le fait est, pourtant, que malgré quelques tubes mémorables comme « If I Ever Feel Better » ou « Everything Is Everything », chansons qui leur ont immédiatement permis d’être entendus et reconnus, aux États-Unis ou au Japon, ces deux premiers albums au son parfait sont inégaux et ne convainquent pas totalement. Comme si la facture sonore et les arrangements avaient plus importé que la composition.
Pour son troisième effort discographique, le groupe avait besoin de changer ses méthodes et décampa loin de sa base versaillaise, ne se rendit pas non plus dans sa résidence régulière à Los Angeles (le chanteur Thomas Mars est l’époux de la réalisatrice Sofia Coppola) pour finalement élire domicile à Berlin, dans d’immenses anciens studios plutôt délabrés de la radio est-allemande, sans apporter avec lui une seule chanson composée au préalable, avec une équipe réduite composée des quatre garçons du groupe, de leur excellent batteur suédois Thomas Hedlund et de leur ingénieur du son, Julien Delfaud, lequel s’acquitterait aussi du mixage.
Un décor inhospitalier mais qui s’avérera parfait pour accoucher dans l’urgence d’un album destiné à réellement relancer la carrière de Phoenix. Les chansons ont été créées et répétées à cinq et enregistrées de la même façon, en live, à l’ancienne. Ça paraît prosaïque, mais plus personne n’enregistre de cette façon aujourd’hui, préférant accumuler des couches et des boucles et les copier-coller, techniques d’assemblage imposées par l’informatique musicale dominante et devenues pérennes dans le milieu de la création musicale. Pourtant, l’interaction de musiciens jouant ensemble peut considérablement faire bouger les lignes d’un enregistrement, dans un mouvement allant de l’action à la réaction, et générer des ambiances pas forcément imaginées au départ. Phoenix s’interdit cette fois-ci de chercher à améliorer encore et encore le son, et ainsi permet à la spontanéité de s’imposer au point que, très souvent, les premières prises sont les bonnes. Le résultat est au-delà des espérances, confirmant avec insolence le fait que Phoenix avait fait le bon choix.
Le processus n’en a pas pour autant été indolore, les discussions ont été nombreuses et enflammées entre les deux guitaristes, le bassiste et le chanteur avant qu’ils ne se mettent d’accord sur la ligne à suivre. It’s Never Been Like That (qu’on peut traduire par « ça n’a jamais été comme ça ») porte bien son titre. Avec dix titres et en à peine trente-sept minutes, le troisième album de Phoenix est absolument jubilatoire, une collection de pop songs énergiques et radieuses, aux rythmiques volubiles et aux guitares aussi joyeuses que tranchantes, mais faisant preuve aussi d’une vraie profondeur qui les rend uniques et attachantes. Preuve en est l’imparable entame « Napoleon Says », mené par une caisse claire tonitruante et un lacis de guitares alertes. Un peu comme si les Smiths jouaient avec la rythmique des Strokes, sans une once de gras. Quant à la voix de Thomas Mars, moins polie qu’avant, elle gagne en aspérité et en sex-appeal et ose des audaces dans les aigus. Une renaissance, pas moins. On trouve dans ce très bon disque deux chansons rock et groovy idéales pour remplir une piste de danse, « Consolation Prizes » et l’impeccable « Long Distance Call » (dont le vers martelé dans le refrain donne son titre à l’album), aussi funky que sautillant. Une mélancolie sous-jacente pointe çà et là et fait frissonner, comme dans l’instrumental aussi entêtant qu’émouvant « North » (où le spleen d’être loin des siens déborde en cascades de guitares entremêlées des deux frères Christian Mazzalaï et Laurent Brankowicz) ou l’alambiqué « Rally » à la nostalgie tenace. L’album s’achève sur le pyrotechnique « Second To None », folle chevauchée rock au final haletant, futur grand moment des concerts de Phoenix.
It’s Never Been Like That connaîtra un succès de niche, critique et branché. Mais ce disque et surtout sa genèse aura définitivement modifié la relation des Français avec leur musique. Ainsi, l’album suivant Wolfgang Amadeus Phoenix en 2009 sera celui qui cassera la baraque, à l’étranger et enfin en France. Et si l’enregistrement en fut bien plus méticuleux, l’écriture garde toute la spontanéité et l’urgence découvertes à Berlin. Deux hits mondiaux (« 1901 » et « Lisztomania ») les ont propulsés dans la première ligue du rock international. Phoenix est devenu, en même temps, un groupe de scène monstrueux d’efficacité, capable d’enflammer n’importe quel grand rassemblement festivalier. Ils reviennent sur scène cet été 2017 et leur sixième album à paraître est intensément attendu partout dans le monde.

Prince, Dirty Mind (1980, Warner Bros)
En 1980, Prince Rogers Nelson est un homme pressé avec un plan en tête. Ses deux premiers albums, très ancrés dans une tradition soul funk, avaient cantonné le jeune auteur-compositeur et multi-instrumentiste ultra-doué dans une niche qui ne lui convenait pas vraiment, celle des charts et clubs noirs, exclusivement, et ceci malgré le hit « I Wanna Be Your Lover », fantaisie disco-funk qui avait bien marché. Las, le retour de bâton disco sucks, orchestré par les radios pour le coup très blanches pour ne pas dire redneck avait (temporairement heureusement) réussi à bannir la musique noire du paysage musical commercial, donc de la pop. Pour remémorer les faits, un gigantesque autodafé de disques de disco eut lieu le 12 juillet 1979 après un match de base-ball dans un stade de Chicago, la « Disco Demolition Night », où cinquante mille Américains hystériques avaient monté en étendard sur la pelouse leur racisme et leur homophobie, la disco étant justement la musique des minorités black et gay. Heureusement, le mouvement hip-hop, en pleine ébullition en cette fin des seventies allait bien vite remettre la musique black au sommet des hit-parades US. Mais début 1980, les choses semblaient mal barrées pour toute une nouvelle génération de musiciens afro-américains, et Prince n’allait certainement pas faire avec !
À 22 ans, celui qu’on allait bien vite appeler le « Kid de Minneapolis » joue alors une carte inattendue… Foin de la virtuosité dont il est capable (et dont il fit preuve dans ses deux premiers albums), il présente en 1980 un disque en totale rupture, d’à peine trente minutes, au son et au groove sec comme un coup de trique et à l’imagerie choquante, Dirty Mind. Cet « esprit salace » a été convoqué dans l’urgence mais avec méthode. S’acquittant de la moindre note jouée dans cet album (hormis le synthé du morceau-titre et la voix féminine de « Head »), il met sur pied une musique à la fois dansante et robotique, aux rythmiques « motorik » inspirées par le krautrock allemand, les expériences de Kraftwerk ou le son disco électronique de Giorgio Moroder (en gros, la batterie sonne comme un métronome, seules quelques syncopes au son altéré prouvant qu’un être humain s’acquitte de la tâche). C’est particulièrement flagrant dans le morceau-titre qui ouvre l’album, où les riffs de synthé, la pulsation ronflante de la basse et les staccatos de guitare purement rythmiques posent un univers futuriste, urgent, moite et ouvertement sexuel. Ajoutez à cela le chant androgyne en falsetto (style de chant typique de la soul music, perfectionné par Smokey Robinson et bien d’autres dans les années soixante), voix de tête que Prince adoptera bien souvent par la suite, et qu’il maîtrise déjà parfaitement, allant jusqu’à lui donner une intention énergique voire agressive. Pour appuyer le trait, Prince se donne alors une provocante image en parfaite adéquation avec son propos, revêtant un slip en cuir noir, des cuissardes à vertigineux talons et un imperméable mastic d’exhibitionniste. Le khôl aux yeux, la fine moustache crayon ourlant la lèvre supérieure, les cheveux défrisés, Prince ressemble alors à un adonis pervers sorti d’une backroom de club gay S&M.
Dirty Mind est un album bref, mais varié. On trouve d’autres bombes disco-funk robotiques comme le festif « Partyup » (futur grand moment scénique) ou « Uptown », qui célèbre la scène musicale branchée de Minneapolis, havre de tolérance et de mixités en tous genres, puis un morceau de pop new-wave d’une rare efficacité, « When You Were Mine », repris plus tard par Cyndi Lauper, une percutante vignette punkabilly « Sister ». Le lascif « Head », quant à lui, est un moite morceau de funk minimal, avec basse slappée et la voix pince-sans-rire de sa pianiste Lisa Coleman, qui narre une histoire d’amour consécutive à une fellation (la thématique reste sulfureuse, elle n’en est pas moins fleur bleue). Une seule brève ballade soul où le falsetto enamouré de Prince déborde de feeling calme le tempo haletant de l’entreprise. Dirty Mind est l’un des disques qui définira le son des années quatre-vingt débutantes, et reste l’une des plus grandes réussites musicales de son auteur.
Ni blanc ni noir, ni homme ni femme, ni funk ni rock, sexuel mais romantique, tel est le Prince nouveau révélé en 1980 avec Dirty Mind. Il s’entoure à l’époque d’un magnifique groupe de scène qui deviendra the Revolution, multi-racial et mixte, ce qui mine de rien n’était pas si banal (il suivait ainsi les augustes traces d’un de ses modèles musicaux, Sly and the Family Stone), et rencontrera le succès massif et unanime en 1984 avec la bande-originale de son film Purple Rain.

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