Playlist : New Order – Television

Publié: 8 octobre 2017 dans N20. Transparence

Playlist : New Order – Television
par Roland Dérudet

Qu’est-ce que la transparence peut à voir avec le rock et la pop ? Que reste-t-il de la magie quand les secrets de fabrication sont dévoilés ? Cette volonté est-elle un gage d’authenticité ? Peut-être, quand la transparence réside dans les intentions, quand les groupes et les artistes décident de rester fidèles à leur ambition de départ…

New Order : « Blue Monday » (single, 1982) et « Power, Corruption and Lies » (1983, Warners)
Une boîte à rythmes qui part en tachycardie comme un crépitement frénétique parasitant la belle ordonnance mécanique donne le ton, et avant que ne se pose une ligne de basse synthé insistante et rassurante, n’importe qui ayant déjà entendu « Blue Monday » reconnaîtra cette chanson instantanément. Quand en 1982 le groupe de Manchester New Order enregistre ce qui sera un 12-inch single (ici, on disait un maxi 45 tours), il avait l’impression légitime d’expérimenter, en testant les séquenceurs et boîtes à rythmes approximatifs qu’un ami du groupe un peu nerd avait bricolés pour eux, car ils ne pouvaient pas se payer les machines de série du genre. En voulant créer une ambiance musicale inspirée par Kraftwerk et les productions italo-disco de Giorgio Moroder (responsable du classique « I Feel Love » de Donna Summer), ils ont généré un disque pour clubs complètement atypique, collant à cette cavalcade électronique qui invite irrésistiblement à la danse. Une mélodie morose accompagnée de paroles franchement dépressives. « Blue Monday » veut dire « triste lundi », qui eût parié un centime sur le succès mondial de cette chanson ? Mieux, la pochette muette, au carton noir ajouré pour figurer un floppy disk (les disquettes souples d’ordinateur de l’époque) est aussi anonyme qu’originale, du jamais vu. New Order en vendra six millions, record absolu pour un 12 inch. « Blue Monday » est aussi un carton absolu sur les pistes des « indie discos », soirées étudiantes d’Angleterre et du monde entier. C’est toujours vrai trente-cinq ans plus tard.

En tant que New Order, le groupe n’a que deux ans à peine. Formé sur les cendres de Joy Division dont ils étaient les musiciens (le guitariste Bernard Sumner, le bassiste Peter Hook et le batteur Stephen Morris), qui cessa d’exister le 18 mai 1980, jour tragique où le chanteur Ian Curtis se pendit, la veille du départ pour une tournée américaine, à 23 ans. Ce groupe avait solidement repositionné Manchester sur la carte musicale, ayant produit un rock post-punk anguleux, lyrique et intense qui eut (et a encore) une immense répercussion en Angleterre et ailleurs. Sumner passe alors au chant, imitant Curtis dans un premier temps avant de trouver sa propre voix, et le groupe rebaptisé joue les nouvelles compositions prévues alors pour Joy Division. Un premier disque, « Movement », est décevant, comme une version immobile, froide et désincarnée du groupe défunt. Les trois garçons ont alors une bonne idée en enrôlant Gillian Gilbert, petite amie de Stephen Morris, aux claviers. Passionnés par le clubbing, clubbers invétérés eux-mêmes, et les productions de dance music new-yorkaises, les membres de New Order tentent alors d’en créer leur version, artisanale, instinctive, et du coup purement personnelle. Troisième single (après les bons « Everything’s Gone Green » et « Temptation »), « Blue Monday » décrochera le jackpot.

Factory, légendaire label indépendant basé à Manchester, sur lequel ils ont toujours été signés, ne prendra même pas la peine d’inclure ce hit dans leur second album (ce qui en dit long sur le manque de cynisme total, ou d’opportunisme, de l’entreprise), « Power, Corruption and Lies » sort en 1983 sous une pochette magistralement décalée. Œuvre (comme les autres) du designer Peter Saville (lequel est aujourd’hui exposé dans les musées), c’est une reproduction d’une nature morte aux roses du peintre français du xixe siècle Henri Fantin-Latour exposée au British Museum. Encore une fois, ni le nom ni la photo du groupe ne figurent sur la pochette, ni même le titre du disque. Seule la référence (FACT75) apparaît sur la tranche. Se démarquant très nettement des travaux antérieurs et incorporant massivement les synthétiseurs et autres effets électroniques, ce second album est une vraie réussite avec ses huit longues chansons, constituant un mélange pertinent de pop mélancolique (les déchirantes « Your Silent Face » et « Leave Me Alone »), de cold-wave sombre (« We All Stand », « Ultraviolence »), de rage post-punk romantique (la sublime ouverture « Age Of Consent ») et de trois ritournelles dansantes et synthétiques appelées à remplir les pistes de danse (« The Village », « 586 » et le prémonitoire « Ecstasy »). On retrouve toutefois dans tous ces morceaux la basse tellurique de Peter Hook, au style reconnaissable entre mille, qui tisse les lignes mélodiques, la batterie précise et robotique de Stephen Morris, les nappes de claviers célestes de Gillian Gilbert, la guitare et le chant mal assurés mais tellement émotionnels et spontanés de Bernard Sumner, la mélancolie pointant toujours au détour d’une mélodie ou d’une harmonie. Le style New Order est unique, ce qui fait de « Power, Corruption and Lies » un classique, voire un totem de la new-wave (ou plutôt de l’after-punk) honoré dans tous les palmarès du type « les 500 meilleurs disques de pop de tous les temps » et l’un des rares de l’époque que l’on peut écouter de bout en bout aujourd’hui.

Comme dans ces années-là, on n’attendait pas trois ans avant de retourner en studio, New Order partit très vite à New York travailler avec le producteur electro-funk Arthur Baker (l’excellent « Thieves Like Us », autre chanson sortie uniquement en 12 inch), puis le très bon album « Low Life » en 1985. Le groupe investit massivement dans the Haçienda, club mythique de Manchester (et propriété du label Factory) où naîtra bientôt la culture house et rave outre-Manche. Les années quatre-vingt, fertiles, verront le groupe expérimenter et sortir des disques de très haute volée, comme « Technique » en 1989 et aligner les tubes en or massif (« Bizarre Love Triangle », « True Faith », « Finetime »…), l’avènement de la house music et de la culture club outre-Manche leur accordera même un enviable statut de parrains du mouvement et leur assurera un respect total de leurs jeunes collègues et du public. Ensuite, New Order commence à espacer un peu plus les enregistrements et tournées, accumulant les projets annexes et systématisant les brouilles fréquentes entre Bernard Sumner et Peter Hook. Celles-ci arrivèrent à un terme au milieu des années 2000 et New Order est aujourd’hui le groupe de Sumner, Gilbert et Morris, qui grâce à des disques toujours dignes sinon cruciaux, connaît encore un joli succès et tourne dans le monde entier.

Television « Marquee Moon » (Elektra/Warners, 1977)
Quand le premier album de Television sortit en février 1977, il fut rangé dans le bac « punk » chez les disquaires. Pourtant, qu’est-ce que peuvent avoir en commun ce disque virtuose avec les coups de boutoir néandertaliens et pop des Ramones ou la rage pleine de morgue et violente des Sex Pistols ? Pas grand-chose. Par contre, c’est au niveau de l’état d’esprit, de la philosophie que les New-Yorkais se différenciaient grandement des groupes de rock qui régnaient sur les mid-seventies, Led Zeppelin, Fleetwood Mac ou encore Yes. Television, c’était quatre types au look anonyme refusant tout artifice et toute afféterie, s’isolant volontairement du cirque rock’n’roll qu’ils haïssaient cordialement. Ce qui ne les empêcha nullement de proposer une musique aussi brillante que sophistiquée, virtuose qu’exempte de toute frime. Transparente, en un mot.

Venu d’un patelin de Delaware, autrement dit de nulle part, Thomas Miller s’installe à New-York au début des seventies. Obsédé par le free-jazz (John Coltrane et Eric Dolphy en particulier) il développe très vite un jeu de guitare atypique et souvent improvisé et un sens de l’harmonie peu couru dans le rock. Il est arrivé dans la Grosse Pomme avec son copain de lycée Richard Meyer, qui joue de la basse. Fans de poésie, ils en écrivent d’ailleurs eux-aussi, ils se rebaptisent, Miller devenant Tom Verlaine et Meyer Richard Hell. Celui-ci se taille les cheveux au sécateur pour imiter un portrait d’Arthur Rimbaud et invente sans le chercher le look punk, avec ses fringues rafistolées avec des épingles à nourrice dès 1973. Malcolm McLaren, futur manager des Sex Pistols, ne l’oubliera pas quand il s’agira de relooker ses poulains. De ce duo (qui s’adjoint les services du batteur connu lui aussi au lycée et techniquement irréprochable Billy Ficca) n’émanera qu’un single « Little Johnny Jewel », morceau étrange dépassant les sept minutes qui se retrouvera divisé sur les deux faces d’un 45-tours. La voix étranglée de Verlaine, les syncopes presque funk de la batterie, la basse hoquetante créent un climat obsédant sur lequel se déploie, déjà, un solo de guitare aussi brillant que bizarre. Les deux mille exemplaires pressés par un label indépendant s’arracheront, conduisant les maisons de disques à s’intéresser à Television. Forte personnalité ayant du mal à cohabiter, Richard Hell quittera l’aventure assez vite pour devenir une des figures punk les plus emblématiques de l’époque, écrivant l’hymne « Blank Generation » et montant les glorieux Heartbreakers (avec Johnny Thunders, ex-New York Dolls) et ensuite les Voidoids. Verlaine recrute alors le bassiste Fred Smith et surtout le guitariste Richard Lloyd, jeune virtuose féru de blues qui deviendra le parfait contrepoint de Verlaine.
Brian Eno est dépêché à New York pour des sessions avec le groupe, mais la greffe ne prend pas. Le groupe joue régulièrement au CBGB, le club du Bowery qui peut se targuer d’être le lieu de naissance du punk rock, devenant littéralement le foyer de groupes et d’artistes comme Patti Smith, Ramones ou Blondie. Sans faire réellement partie d’un quelconque mouvement, Tom Verlaine jouera sur le premier disque de Patti Smith (« Horses ») et les deux artistes se recroiseront souvent, enregistrant ensemble çà et là. Enfin signé chez Elektra, prestigieux label des Doors, des Stooges et de Love, le groupe investit un petit studio de Manhattan à la technologie antédiluvienne avec le producteur et ingénieur du son britannique Andy Johns, qui a travaillé avec les Rolling Stones. Il aura du mal à comprendre ce que les Américains attendent de lui, mais finira par céder à leurs exigences : peu d’effets, pas de compression du son, pas d’écho. Un son sec comme un coup de trique qui permet au duo de guitares, souvent doublées et à la voix expressive de Verlaine de s’élever sans barrières. Ce n’est qu’en mixant la chose qu’Andy Johns réalisera qu’il aura contribué à un disque aussi novateur que crucial.

Car quel matériel que les huit chansons qui composent « Marquee Moon ». Dès le riff de guitare liminaire du frénétique « See No Evil », on sait immédiatement que l’on n’a pas affaire à un enregistrement lambda. Harmoniquement étrange (la fixation jazz de Verlaine lui commande souvent d’utiliser des accords atonaux), avec un texte nihiliste et dans l’air du temps, ce morceau est le plus proche de l’esprit punk. Le solo de Richard Lloyd est aussi brûlant qu’efficace. « Venus », une ballade sous forme de tango revisité, prend des accents 50’s et voit Verlaine tomber dans les bras de la Vénus de Milo, le tout diffusant une poésie indéniable. « Friction », saccadé et syncopé porte bien son nom. « Prove it » et son rythme presque hispanique est très pince-sans-rire et joueur. La majestueuse « Elevation », au refrain au rythme bancal et inattendu, est d’une grande intensité. « Guiding Light » et « Torn Curtain » sont deux ballades à fleur de peau, aussi tire-larmes qu’objectivement superbes. Mais le grand moment du disque est le long morceau titre (dix minutes sur la version vinyle, onze sur le CD), évoquant un univers surréaliste et mélancolique qui commence par un riff minimaliste à deux guitares où se greffe une rythmique pleine de swing. Les refrains sont glorieux, les guitaristes rivalisent de feeling en balançant alternativement de fantastiques chevauchées en solo avec leur Fender, les accalmies, les orages, les reprises se succèdent avec un bonheur certain. Voici l’un des plus grands morceaux de rock, celui que les fans réclameront toujours et qui résonnera toujours différemment des autres. La photo du groupe est l’Œuvre du grand artiste new-yorkais Robert Mapplethorpe (photocopiée et repeinte), achevant de donner un statut culte à l’album… « Marquee Moon » ne suscitera, dans un premier temps, que l’indifférence aux États-Unis mais l’Angleterre et l’Europe succomberont immédiatement. Un second disque « Adventure », un peu moins intense, suivra l’année suivante puis le groupe se désintégrera en plein vol, Tom Verlaine enchaînant avec une (bonne) carrière solo, avant une reformation de Television plutôt réussie au début des 90’s.

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