Peut-on tout dire ?

Publié: 8 avril 2018 dans A1 - Thèmes Philosophiques

Petit recueil de textes pour quelques pistes de réflexions.

1. Bergson
Pour tout dire, nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles. Cette tendance, issue du besoin, s’est encore accentuée sous l’influence du langage. Car les mots (à l’exception des noms propres) désignent des genres. Le mot, qui ne note de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal, s’insinue entre elle et nous, et en masquerait la forme à nos yeux si cette forme ne se dissimulait déjà derrière les besoins qui ont créé le mot lui-même.

2. Watzalick
La forme la plus fréquente, peut-être, sous laquelle le paradoxe s’introduit dans la pragmatique de la communiscation humaine est celle d’une injonction exigeant un comportement déterminé qui, de par sa nature même, ne saurait être que spontané. Le prototype d’un tel message est donc : « Soyez spontané ! » Toute personne mise en demeure d’avoir ce comportement, se trouve dans une position intenable, car pour obéir, il lui faudrait être spontané par obéissance, donc sans spontanéité. Voici quelques variantes de ce type d’injonction paradoxale :
« Tu devrais m’aimer. »
« Je veux que tu me domines. » (Demande faite par une femme à un mari passif.)
« Tu devrais aimer jouer avec les enfants, comme les autres pères. »
« Ne sois donc pas si docile. » (Des parents à leur enfant qu’ils jugent trop dépendant d’eux.)
« Tu es libre de partir, tu sais, t’en fais pas si je pleure. »
(exemple tiré d’un roman de William Styron.)

3. Martinet
Selon une conception fort naïve, mais assez répandue, une langue serait un répertoire de mots, c’est-à-dire de productions vocales (ou graphiques), chacun correspondant à une chose ; à un certain animal, le cheval, le répertoire connu sous le nom de la langue française ferait correspondre une production vocale déterminée que l’orthographe représente sous la forme cheval ; les différences entre les langues se ramèneraient à des différences de désignations : pour le cheval, l’anglais dirait Horse et l’allemand Pferd ; apprendre une seconde langue consisterait simplement à retenir une nouvelle nomenclature en tous points parallèle à l’ancienne. […] Cette notion de langue-répertoire se fonde sur l’idée simpliste que le monde tout entier s’ordonne, antérieurement à la vision qu’en ont les hommes, en catégories d’objets parfaitement distinctes, chacun recevant nécessairement une désignation dans chaque langue.

4. Von Frisch
Après s’être débarrassée de sa charge, la pourvoyeuse entame une sorte de ronde. Elle se met à trottiner à pas rapides sur le rayon, là où elle se trouve, en cercles étroits, changeant fréquemment les sens de sa rotation, décrivant de la sorte un ou deux arcs de cercle chaque fois, alternativement vers la gauche et vers la droite. Cette danse se déroule au milieu de la foule des abeilles, et est d’autant plus frappante et attrayante qu’elle est contagieuse. […]
La relation ne peut être mise en doute : la danse annonce dans la ruche la découverte d’une riche récolte. Mais comment les abeilles qui en sont averties trouvent-elles l’endroit où il faut aller la chercher ? […]
Si nous nous arrangeons pour que des abeilles numérotées, appartenant à une ruche d’observation, aillent récolter au voisinage de celle-ci, et qu’au même moment d’autres bêtes marquées de la même colonie, remplissent leur jabot à un endroit beaucoup plus éloigné, les rayons de la ruche seront le théâtre d’une scène surprenante : toutes les ouvrières qui butinent près de la ruche exécutent des rondes et toutes celles qui récoltent loin font des danses frétillantes.
Dans ce dernier cas, l’abeille court en ligne droite sur une certaine distance, décrit un demi-cercle pour retourner à son point de départ, court de nouveau en ligne droite, décrit un demi-cercle de l’autre côté et cela peut continuer au même endroit pendant plusieurs minutes. Ce qui distingue surtout cette danse de la ronde, ce sont de rapides oscillations de la pointe de l’abdomen, et elles sont toujours exécutées pendant le trajet en ligne droite (appelé pour cela trajet frétillant).
Si on éloigne progressivement le ravitaillement qu’on avait placé près de la ruche, on observe que quand il est distant de 50 à 100 mètres, les rondes des pourvoyeuses font place à des danses frétillantes. De même, si l’on rapproche petit à petit celui qui était loin, les danses frétillantes sont remplacées par des rondes lorsqu’on arrive à une distance de 100 à 50 mètres de la ruche. Les deux danses représentent donc deux expressions différentes de la langue des abeilles ; l’une indique la proximité d’une récolte, l’autre son éloignement, et, comme on peut le démontrer, c’est bien dans ce sens que les abeilles les interprètent. […]
Il serait de peu d’intérêt pour les abeilles d’apprendre qu’à 2 kilomètres de la ruche il y a un tilleul en fleurs, si ne leur était communiquée en même temps la direction dans laquelle il faut le chercher. Et effectivement, la danse frétillante comporte également des indications sous ce rapport. Celles-ci sont données par l’allure de cette dans, et en l’occurrence par la direction de son parcours rectiligne. […]
La danse frétillante et son parcours rectiligne plein de fougue, la ronde et ses orbites circulaires, semblent inviter à l’action avec une clarté tellement symbolique qu’elle nous étonne ; la première incite les abeilles à se précipiter au loin, la seconde à chercher dans les environs immédiats de la ruche. Celles qui doivent partir au loin reçoivent selon un système parfaitement établi, des indications précises quant au but de leur course. Mais lorsque des centaines d’ouvrières se mettent en route, obéissent aux directives reçues, il y a généralement quelques-unes qui font autrement que les autres ; quelques-unes qui, après des rondes, s’en vont chercher loin, ou qui restent dans les environs de la ruche après des danses frétillantes, ou encore qui partent dans la mauvaise direction. N’auraient-elles pas compris le message de leurs compagnes ? Ou sont-ce des mauvaises têtes, qui n’en veulent faire qu’à leur guise ? Quel que puisse être le motif de leur « fausse manœuvre », il s’agit de très utiles originales, si l’on envisage la question sur le plan de la communauté. En effet, lorsqu’au sud se met à fleurir un champ de colza, il est évidemment indiqué d’y envoyer en groupes nourris les pourvoyeuses, mais il est encore intéressant d’aller voir à ce moment s’il n’y a pas autre part un champ de colza dont les boutons sont en train de s’ouvrir. C’est grâce à ces originales, dont le comportement n’est pas conforme à celui des autres abeilles, que toutes les sources de butin qui se trouvent à la portée de la colonie sont tellement vite découvertes.

5. Austin
Exemples :
(E.a) « Oui [je le veux] (c’est-à-dire je prends cette femme comme épouse légitime) » – ce « oui » étant prononcé au cours de la cérémonie du mariage.
(E.b) « Je baptise ce bateau le Queen Elisabeth » – comme on dit lorsqu’on brise une bouteille contre la coque.
(E.c) « Je donne et lègue ma montre à mon frère » – comme on peut le lire dans un testament.
(E.d) « Je vous parie six pence qu’il pleuvra demain. »
Pour ces exemples, il semble clair qu’énoncer la phrase (dans les circonstances appropriées, évidemment), ce n’est ni décrire ce qu’il faut bien reconnaître que je suis en train de faire en parlant ainsi, ni affirmer que je le fais : c’est le faire. […] Quand je dis à la mairie ou à l’autel, etc., « Oui [je le veux] », je ne fais pas le reportage d’un mariage : je me marie.
Quel nom donner à une phrase ou à une énonciation de ce type ? Je propose de l’appeler une phrase performative […]. Ce nom dérive, bien sûr, du verbe [anglais] perform, verbe qu’on emploie d’ordinaire avec le substantif « action » : il indique que produire l’énonciation est exécuter une action. […]
Dans le cas particulier de la promesse, comme dans celui de beaucoup d’autres performatifs, il convient que la personne qui promet ait une certaine intention (ici, par exemple, celle de tenir sa parole). Il semble même que de tous les éléments concomitants, celui-là soit le plus apte à être ce que décrit ou enregistre effectivement le « Je promets ». De fait, ne parlons-nous pas d’une « fausse » promesse lorsqu’une telle intention est absente ?
Parler ainsi ne signifie pourtant pas que l’énonciation « Je promets que… » soit fausse, dans le sens où la personne, affirmant faire, ne ferait pas, ou décrivant, décrirait mal, rapporterait mal. Car elle promet, effectivement : la promesse, ici, n’est même pas nulle et non avenue, bien que donnée de mauvaise foi. Son énonciation est peut-être trompeuse ; elle induira probablement en erreur, et elle est sans nul doute incorrecte. Mais elle n’est pas un mensonge ou une affirmation manquée. Tout au plus pourrait-on trouver une raison de dire qu’elle implique ou introduit un mensonge ou une affirmation manquée (dans la mesure où le déclarant a l’intention de faire quelque chose) ; mais c’est là une tout autre question. De plus, nous ne parlons pas d’un faux pari ou d’un faux baptême ; et que nous parlions, de fait, d’une fausse promesse, ne nous compromet pas plus que de parler d’un faux mouvement.

6. Éric Weil
Le problème qui se pose à celui qui cherche la nature du dialogue n’est nul autre que celui de la violence et de la négation de celle-ci. Car que faut-il pour qu’il puisse y avoir dialogue ? La logique ne permet qu’une chose, à savoir, que le dialogue, une fois engagé, aboutisse, que l’on puisse dire lequel des interlocuteurs a raison, plus exactement, lequel des deux a tort : car s’il est certain que celui qui se contredit a tort, il n’est nullement prouvé que celui qui l’a convaincu de ce seul crime contre la loi du dialogue ne soit pas également fautif, avec ce seul avantage, tout temporaire, qu’il n’en a pas encore été convaincu. […] Mais pourquoi l’homme accepte-t-il une situation dans laquelle il peut être confondu ?
Il l’accepte, parce que la seule autre issue est la violence : quand on n’est pas du même avis, il faut se mettre d’accord ou se battre jusqu’à ce que l’une des thèses disparaisse avec celui qui l’a défendue. […] Concrètement parlant, quand il n’est pas un jeu, le dialogue porte, en dernier ressort, toujours sur la façon selon laquelle on doit vivre.

7. Platon
Socrate : — Je pense, Gorgias, que tu as l’expérience de nombreuses discussions et que tu as remarqué ceci : ce n’est pas sans mal que les interlocuteurs définissent les uns les autres les sujets sur lesquels ils engagent une discussion, et parviennent à quitter un entretien en ayant appris quelque chose et en s’étant instruits eux-mêmes ; si, au contraire, ils sont en désaccord sur une chose et que l’un refuse d’admettre que l’autre ait raison ou se soit exprimé clairement, alors ils se fâchent et soupçonnent l’autre de malveillance, plus enclins qu’ils sont à avoir le dessus qu’à examiner ce qui fait l’objet de la discussion. Il y en a même qui finissent par se séparer de la façon la pus moche, en se faisant insulter, après y avoir dit et entendu sur leur propre compte de telles horreurs que même les gens présents à la discussion s’en veulent d’avoir jugé bon d’être les auditeurs de tels individus.
Pourquoi je te dis cela ? Parce que tu me parais dire à présent des choses qui ne sont plus en accord et en harmonie avec de que tu disais sur la rhétorique en commençant. J’hésite dans ces conditions à te réfuter, de peur que tu aies dans l’idée que je cherche à avoir le dessus dans la discussion, sans viser la question pour la rendre plus claire, mais en te visant toi. Moi, en tout cas, si tu es de ces gens qui sont comme moi, c’est avec plaisir que je t’interrogerai ; sinon, je devrais renoncer. Quelle sorte d’homme suis-je ? De ceux qui ont plaisir à être réfutés, si je dis quelque chose qui n’est pas vrai, mais qui ont plaisir à réfuter si un autre dit une chose qui n’est pas vraie, et qui n’ont pas moins de plaisir à être réfutés qu’à réfuter. […] Si tu prétends toi aussi avoir cette tournure d’esprit, poursuivons la discussion ; mais si tu crois qu’il faut l’abandonner, tenons-nous-en là et mettons fin à la discussion.

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