Playlist

Publié: 30 avril 2018 dans N21. Territoire

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par Roland Dérudet

THE SMITHS « The Queen Is Dead » (1986, Warner)

À Manchester entre 1982 et 1987, les quatre outsiders qui ont formé The Smiths ont réuni la prouesse de redonner de la noblesse à un pop rock à guitares dans un paysage clinquant de pop synthétique triomphante et à devenir le groupe chéri de tout un public de jeunes adultes sensibles. Ils ont été les représentants les plus marquants de la pop indépendante (« Indie Pop ») et leur empreinte marque encore ce courant aujourd’hui.

Manchester est une ville à part sur le territoire britannique. Dès le xvie siècle, cette cité du Lancashire (nord-ouest de l’Angleterre) se spécialise dans la fabrication et le commerce de la laine et de la toile et dès la fin du xviiie apparaissent les premières usines de filage du coton importé des colonies. La révolution industrielle marquera Manchester de son empreinte indélébile, tant l’industrie textile s’y développera plus que n’importe où au monde. Cette place économique majeure selon les préceptes les plus libéraux et capitalistes, sans doute la plus importante au monde au début du xixe siècle, a bien évidemment attiré les affamés de tout le royaume comme de la voisine Irlande, et Manchester a rassemblé une population ouvrière considérable, apport qui définit énormément le caractère bien trempé des Mancuniens. Et si le football est une composante essentielle de sa culture (on trouve deux des plus prestigieux clubs d’Europe, Manchester United et Manchester City qui drainent une foule de supporters archidévoués) la musique l’est tout autant. Car depuis l’explosion de la pop music outre-Manche au début des sixties, Manchester a toujours occupé une place de choix, ayant généré (et continuant à le faire) un nombre incalculable de groupes et d’artistes, dont certains furent vraiment cruciaux. En vrac, Happy Mondays, Joy Division (et New Order), the Fall, the Stone Roses, the Verve, Oasis, the Buzzcocks, Magazine, the Chemical Brothers et, bien sûr, the Smiths.

Avec son nom d’une banalité revendiquée, the Smiths regroupe en 1982 quatre prolétaires de Manchester, alors complètement sinistrée économiquement et épuisée sous le joug de l’impitoyable politique (anti)sociale installée par Margaret Thatcher. Le punk est alors complètement terminé, et c’est le règne sans partage d’une électro-pop triomphante, aussi sophistiquée que superficielle et représentée par des groupes tels Duran Duran ou Culture Club. The Smiths se sont formés car ils n’appartenaient à aucune chapelle, sinon à cette classe ouvrière écrasée par le chômage, et n’entendaient nulle part la musique dont ils rêvaient. Dans le quartier irlandais de Moss Side, Steven Morrissey a pourtant la réputation d’être un personnage, un dandy prolétaire. Garçon ambigu et cultivé à l’imagination débordante et aux passions dévorantes, végétarien agressivement prosélyte, il sera régulièrement humilié et harcelé dans les dures cours des écoles anglaises (où le châtiment corporel était encore de mise, pour ne pas dire encouragé), ce qui développera chez lui une certaine paranoïa qui le caractérise encore aujourd’hui. Il voue des cultes à James Dean, aux écrivains Oscar Wilde et Thomas Hardy, aux girl-groups des sixties comme les Ronettes et aux starlettes de la variété anglaise telle Sandie Shaw, au glam rock de T. Rex et Bowie, et surtout à la version newyorkaise du genre déclinée par les New York Dolls (il ira jusqu’à écrire un fanzine à leur gloire). Flirtant avec le mouvement punk, il se débarrasse de son prénom, fraye avec les groupes mancuniens du genre, écrit ses premiers textes et chroniques, et tente sans succès de monter des groupes. Sa rencontre en 1982 avec John Maher, alias Johnny Marr sera aussi fulgurante que décisive. Lui aussi d’ascendance irlandaise, il a quitté l’école à quatorze ans et s’est jeté à corps perdu dans l’étude de la guitare. Son jeu à la Telecaster est inspiré à la fois par le folk anglais, en particulier celui joué par les brillants guitaristes Richard Thompson et Bert Jensch, par l’inimitable funk de Nile Rodgers et son groupe Chic, mais aussi par le reggae de Peter Tosh. En résulte un style unique, d’une grande fluidité, foisonnant, sauvage et incroyablement mélodique. Les deux « never been » se plaisent au premier regard, Morrissey séduit par le jeu magique de Marr, Marr par les textes sensibles et acérés de Morrissey et les deux se mettent immédiatement à écrire ensemble. Marr rameute deux de ses amis, le bassiste Andy Rourke et le batteur Mike Joyce, les Smiths sont nés.

Dès les premiers concerts, le quatuor se démarque, se plaçant aux antipodes des clichés machos si fréquents dans le rock. Morrissey, grand escogriffe sensible, porte des lunettes « montures sécu », montre une présence scénique vulnérable avec des bouquets de glaïeuls dans la poche arrière de son jean, qu’il brandit pour faire des moulinets. Marr se cache derrière sa frange à la Byrds et fait des miracles à la guitare. Un public réduit mais fervent et complètement acquis à leur cause les suivra partout. En 1983, le second single « This Charming Man », avec gimmick introductif de guitare de guitare inspiré par le highlife ghanéen sera un petit hit, au Royaume-Uni et ailleurs, et la critique unanime s’ébaubit devant un tel groupe qui rétablit la noblesse du rock à guitare au beau milieu du marigot electro-pop qui occupe les charts. Les textes, ironiques, à double voire triple sens, mettent en avant la qualité d’auteur à la langue acérée de Morrissey, lequel scande ses textes d’une voix unique, fredonne, glapit, se lance dans de périlleux falsettos et n’essaie jamais de polir son style naissant. Dès ce moment, les Smiths ne cesseront de tourner et d’enregistrer, des albums mais aussi une quantité inhabituelle de singles hors album, comme ça se faisait au début des années soixante. Le tout étant d’une qualité constante, même si le son des enregistrements reste un peu riquiqui, le groupe restant fidèle à une doxa « indie » et refusant de jouer le jeu des grandes maisons de disques qui pourtant se battent pour les signer.

Ce rythme épuisant ne s’arrêtera pas. Pendant l’hiver 1985 – 1986, les Smiths s’installent dans le Sud de l’Angleterre pour enregistrer ce qui sera, déjà, leur troisième album.

Épaulés cette fois-ci par un véritable producteur en la personne de Stephen Street (qu’on verra plus tard aux manettes derrière Blur), le groupe vit alors une euphorie créatrice. L’expérience des concerts a considérablement amélioré la force et la précision de la section rythmique, le son est enfin brillant et tape juste, la friction féconde générée par une tension qui va crescendo entre l’auteur et le compositeur depuis la formation des Smiths donne des merveilles de chansons, transcendées par un éventail musical bien plus large qu’auparavant. Marr est sans aucun doute le guitariste anglais le plus enthousiasmant du moment (il a influencé et influence encore légions de musiciens) et Morrissey n’a jamais aussi bien chanté. Dix morceaux en à peine trente-sept minutes composent « The Queen Is Dead », qui restera le meilleur disque des Smiths et le plus grand succès, critique et public, de leur courte carrière. La chanson éponyme ouvre l’album et se place au cœur de l’Angleterre prolétaire, avec un extrait (tiré d’un film anglais des années soixante, genre très au goût de Morrissey) d’une chanson patriotique datant de la première guerre mondiale et entonnée avec vigueur par une femme dans un pub « Take Me Back To Dear Old Blighty « , qui s’estompe vite derrière le mur de larsen d’une guitare maniaque et des roulements de batterie chargeant comme un bélier. Antiroyaliste virulent et militant, Morrissey enterre avec malice la famille royale britannique, s’inscrivant en héritier ironique du « God Save The Queen » des Sex Pistols. Doublesens, « Queen » signifie « grande folle » en argot anglais et il est probable que le chanteur ait joué avec ce double-sens, tant ses détracteurs se plaisaient à le qualifier ainsi. Cette longue et épique cavalcade de plus de six minutes est vraiment revigorante, tout comme le single plein d’auto-dérision « Bigmouth Strikes Again » (la grande gueule a encore frappé), magistrale composition rock aux guitares carillonnantes qui devint instantanément un tube sur les pistes des indie discos et des soirées étudiantes. On trouve aussi des fantaisies bourrées d’humour, comme le goguenard « Frankly Mr. Shankly » ou le caustique « Vicar in a Tutu » qui parle du travestissement sur un ton moqueur comme dans les pièces de Joe Orton. Les pépites romantiques « Cemetry Gates » ou « The Boy With The Thorn In His Side », avec ses cordes voluptueuses, sont d’une rare joliesse mais rien ne préparait l’auditeur aux deux sommets stratosphériques de cet album… « I Know It’s Over » est une longue ballade élégiaque où Marr égrène de sublimes arpèges à la guitare. Le numéro vocal de Morrissey est ahurissant, comme s’il pressentait la fin prochaine de son groupe chéri. Son improvisation lors de la coda, où il déclame avec une passion bouleversante « Oh Lord, I can feel the soil falling over my head » (Seigneur, je peux sentir le sol tomber sur ma tête ») est remarquable. Marr, témoin de l’enregistrement des voix, dit encore aujourd’hui et malgré tout le ressentiment qu’a pu susciter une rupture artistique acrimonieuse n’avoir jamais assisté à un truc pareil, à un tel génial abandon. Tout aussi renversante est « There’s A Light That Never Goes Out », ballade enjouée où les arpèges de guitare rencontrent des cordes romantiques qui cache derrière sa façade aimable un texte amoureux désespéré (« And if a double-decker bus crashes into us, to die by your side is such a heavenly way to die » soit « et si un bus à impériale nous fonce dessus, mourir à tes côtes serait une manière si merveilleuse de mourir »). Cette chanson est évidemment devenue le disque de chevet de toute une population estudiantine sensible, garçons et filles. Trente ans après, c’est toujours le cas. Dans sa pochette illustrée d’une photo d’Alain Delon dans le film « l’insoumis », « The Queen Is Dead » est l’un des meilleurs disques de rock anglais tous styles et époques confondus, et a remarquablement passé l’épreuve du temps, comme le font les vrais classiques.

Un an après, et avant la sortie d’un quatrième album « Strangeways, Here We Come », une dernière réussite même si un ton en dessous de « The Queen Is Dead », les Smiths s’étaient séparés, épuisés par les folles cadences qui rythmèrent leur existence. Lors de cet ultime travail en commun, les deux leaders ne se croiseront même pas en studio. L’aventure aura duré cinq ans, le temps que l’osmose Marr-Morrissey se délite définitivement. Le premier, avec son toucher de Midas à la guitare, a joué au requin de luxe auprès d’une foule de groupes et d’artistes, comme Bryan Ferry, Talking Heads, Chic ou Pet Shop Boys, avant d’embrasser une carrière solo discrète et de qualité. Il est en prime devenu le parrain d’une myriade de groupes anglais à guitares et jouit d’une intouchable réputation. Morrissey se lança dans une carrière solo toujours vivace, sortant régulièrement des albums inégaux mais comportant toujours ça et là quelques perles mélodiques, comme le tout récent « Low In High School », accompagné par des musiciens bien plus lourdauds que les Smiths mais sans doute plus contrôlables. Emigré à Los Angeles, il est énorme en Amérique du Sud avec son look de gangster mexicain. En revanche, le dandy esthète digne d’Oscar Wilde s’est transformé en un commentateur de comptoir de pub aux idées et déclarations trop souvent discutables. Les deux autres sont retournés à l’anonymat. Dernier fait d’armes de ce groupe intransigeant, les Smiths ont refusé toutes les propositions de réformation, même si elles leur auraient permis de gagner d’obscènes sommes d’argent, préférant préserver le mythe intact.

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