Les vertus du désordre

Publié: 28 janvier 2019 dans A1 - Thèmes Philosophiques

Petit recueil de textes pour quelques pistes de réflexions.

1. Robert Muller, L’intégration du désordre dans l’ordre : les stoïciens ou l’harmonie de tous les contraires, Le désordre, Sens-Dessous n° 11, pages 89 à 98.

Les stoïciens sont les chantres de l’ordre, et, au premier chef, de l’ordre du monde. On sait que les Grecs se servent du mot kosmos, «  ordre  », pour désigner le monde dans sa totalité, et l’idée que ce dernier est un tout ordonné et beau imprègne de larges secteurs de la pensée grecque. Mais les stoïciens ont donné à cette idée un relief particulier : le plus ancien texte conservé de la tradition stoïcienne, l’Hymne à Zeus de Cléanthe, parle de Zeus comme de celui qui «  ordonne le désordre  » pour constituer un tout harmonieux ; et la physique tout entière a pour fonction de mettre en évidence les divers aspects de cette harmonie. Si l’on ajoute que cette idée ne parcourt pas uniquement l’étude de la nature, qu’à travers les notions de cohérence et d’harmonie elle s’étend aux deux autres parties de leur système philosophique, à la logique et à l’éthique, on se convainc aisément que la célébration de l’ordre est bien, pour cette école, un thème majeur. Il vaut la peine, pourtant, de s’intéresser de plus près à la nature exacte et aux conditions de cet ordre omniprésent.
L’ordre a toujours partie liée avec la raison : pour qu’il y ait ordre, il faut au minimum qu’un ensemble quelconque offre entre ses éléments des relations ou une structure intelligibles. Le rationalisme stoïcien confère à cette donnée commune une signification philosophique précise : le monde est ordonné parce qu’il résulte de l’action informatrice de la raison universelle (appelée aussi Dieu, ou Zeus) sur une matière totalement passive, c’est-à-dire qui ne peut lui opposer aucune espèce de résistance. Cette raison joue le rôle d’une providence, et par suite, le monde est organisé de façon parfaite, il est rationnel de part en part, et intelligible pour la raison des hommes. Dans cette perspective, le désordre désigne ce qui a été aboli ou réduit autant que la chose est pensable. Il ne reste à l’homme qu’à adhérer à l’ordre des choses et à jouir du spectacle de cette perfection. Telle est du moins la version simplifiée de la doctrine. Ce qui relance le problème, c’est que le désordre a beau être vaincu ou surmonté, on ne l’a pas réellement supprimé. Plus exactement, si l’ordre règne et s’impose dans l’univers, il inclut en réalité différentes formes de désordres (ou de «  mal  »), lesquelles déterminent en retour différentes attitudes de l’homme dans le monde.
La première forme offre un visage familier, parce qu’elle concerne notre expérience la plus ordinaire, et qu’elle a donné aux philosophes postérieurs l’occasion de déployer, à la suite des stoïciens, un certain nombre d’arguments devenus classiques. Pour la conscience commune, en effet, le monde présente le spectacle de maux en grand nombre, au point qu’aux yeux de beaucoup d’hommes l’existence entière se déroule dans une vallée de larmes plutôt que dans les allées d’un jardin bien ordonné. Ces maux relèvent de catégories qu’on peut distinguer, mais ils ont en commun de perturber l’ordre, en tout cas de heurter violemment la conception que nous en avons. La catégorie la mieux représentée est celle des accidents de la vie, physiques et moraux, tels que les maladies, la souffrance, la mort : autant d’épreuves auxquelles personne n’échappe, et qui s’opposent manifestement à l’idée que nous nous faisons d’une existence harmonieuse. D’où, constatent nos auteurs, ces plaintes récurrentes : «  Si, comme le disent vos philosophes, le monde était bien fait, si une providence toute puissante le gouvernait, ces choses-là n’existeraient pas.  » À côté de ces expériences universelles, les textes stoïciens évoquent aussi des désordres plus conjoncturels mais tout aussi pénibles, dans le domaine social et politique par exemple : la pauvreté, l’humiliation, les dissensions et les guerres. Les cas de nature directement morale, comme l’injustice, le mensonge, la lâcheté, l’ignorance feront l’objet d’un traitement à part ; mais par les désordres qu’ils peuvent entraîner, ils figurent aussi, à côté des cas précédents, parmi les arguments de ceux qui se plaignent de la providence. On n’oubliera pas, enfin, ce que la plupart des hommes considèrent comme des «  désordres  » naturels : tremblements de terre, éruptions volcaniques, ou encore les dangers que font courir les bêtes féroces, les épines des plantes, les poisons.
L’argument général que la philosophie stoïcienne oppose à cette perception des échecs de l’ordre consiste à déclarer qu’ils ne sont qu’apparents. Autrement dit, ils ne sont tels qu’aux yeux de celui qui n’a pas approfondi la connaissance de l’homme et du monde. Qu’on ne se méprenne pas cependant : les stoïciens ne nient pas les faits, et à titre personnel ils sont exposés comme tout le monde aux souffrances et malheurs ordinaires. S’ils prônent l’impassibilité, c’est au sens précis d’«  absence de passions  », non au sens d’insensibilité ou d’absence d’émotions. Certains textes évoquent même le sage réduit au silence par la douleur, ou pleurant la mort d’un proche [1]. Ce qui distingue le sage, c’est qu’il refusera de considérer que ces événements compromettent, si peu que ce soit, l’harmonie de l’univers. Interviennent ici les arguments classiques de ce qu’on nommera plus tard la «  théodicée  » (ou justification de la providence divine). Ils reposent tous sur la thèse initiale de la parfaite rationalité du monde, et s’appuient plus ou moins explicitement sur ces deux propositions :
1. Dans la manière de faire, la puissance organisatrice, puisqu’elle est une raison, procède rationnellement, c’est-à-dire avec méthode, de façon conséquente (ou logique), et non par caprice ou en vertu de décisions circonstancielles.
2. Du point de vue des fins, elle a en vue, en tant que raison toujours, le bien du monde, c’est-à-dire le bien du tout dont elle a la charge, sans pouvoir ni vouloir privilégier, de façon plus ou moins arbitraire, telle ou telle des ses parties.
De là découlent plusieurs conséquences.
Il y a d’abord ce fait trivial qu’un grand nombre de notions n’ont logiquement de sens que rapportées à leur contraire. Proposition évidente quand il s’agit du haut et du bas, du droit et du courbe, du chaud et du froid, et qui s’applique aussi au bien et au mal, au courage et à la lâcheté, à la justice et à l’injustice. Soit, dira-t-on, pour ce qui concerne les définitions : pourquoi faut-il aussi que ces contraires existent, aient une réalité physique ou morale ? Mais, répondent nos philosophes, que serait l’homme courageux s’il n’y avait de par le monde des lâches ? Comment apprécier la générosité s’il n’existait des égoïstes ? Ce n’est pourtant pas le plus important, plus essentielle est la solidarité physique entre des éléments qui s’opposent comme le positif et le négatif, l’avers et l’envers. Ainsi une chose qui apparaît incontestablement comme un bien peut avoir pour contrepartie un risque, un mal. Chrysippe, un des fondateurs du stoïcisme, note que la finesse des os du crâne est «  dans l’intérêt de l’œuvre  » (sans doute parce que cela favorise le développement du cerveau), mais que cet avantage se paie d’une plus grande fragilité [2]. De même la complexité du vivant, qui est un atout du point de vue de la hiérarchie des êtres, l’expose plus facilement aux dérèglements ou désordres que sont les maladies. Et comment ce qui naît pourrait-il ne pas mourir ? Les catastrophes naturelles s’expliqueraient sans doute de la même manière si nous pouvions pénétrer tous les secrets de la nature [3]. Dans tous ces cas, il est impossible d’incriminer une impuissance ou un défaut de la raison organisatrice ; au contraire, il serait inconséquent de vouloir l’un sans l’autre. Enfin, la priorité que la providence accorde nécessairement au tout sur les parties expose ces dernières à se sentir lésées, mais par manque de lucidité sur les exigences de l’ordre : il serait peu cohérent, au vu de l’harmonie de l’ensemble, qu’un élément particulier revendique des privilèges. Bref, ce qu’un esprit mal éduqué tient pour des manquements à l’ordre résulte en réalité de la rigueur sans faille de l’organisation rationnelle globale : pour qui interprète correctement les phénomènes, ces échecs ne sont qu’apparents.
Cette vision optimiste paraît faire bon marché des individus, réduits à s’incliner devant une perfection qui les dépasse et, le cas échéant, à souffrir en silence. Cependant, même si l’on reconnaît leur nécessité lorsqu’on s’élève à la contemplation de l’univers, les échecs, les maladies, la mort, tout cela constitue autant d’expériences négatives, douloureuses, on l’a vu, même pour le sage. Or il se trouve que cette négativité fournit le point d’appui d’une autre conception du désordre. Quelle est en effet la source de tous ces maux apparents ? Si l’être humain peut se voir contrarié dans ses intérêts individuels, c’est qu’il ne se contente pas de contempler, mais qu’il désire et agit. Du même coup, il se heurte aux désirs et actions d’autrui, sans parler de la résistance des choses obéissant aux lois naturelles. Mais le désir et plus généralement les mobiles de l’action obéissent eux aussi aux «  lois naturelles  » ; plus exactement, ils ont pour origine des tendances, qui sont en chacun l’expression et comme la voix même de la nature (ou de la raison universelle). À ce titre, ces tendances ont une incontestable légitimité, puisque sans elles l’être vivant, et l’homme en particulier, ne pourraient subsister. En d’autres termes, il est parfaitement naturel et rationnel que l’homme veuille vivre, avoir une bonne santé, des amis,  etc. – mais il est tout aussi naturel et rationnel que ces tendances ne puissent atteindre leur but immédiatement et à tous les coups. D’où de multiples affrontements et conflits, où petites et grandes victoires alternent avec les défaites et les déceptions. Qui ne voit que sans ces dernières l’homme serait totalement inactif ? Les échecs et les insatisfactions diverses qui affectent la vie de tout un chacun constituent en fait les seuls mobiles de l’action : se nourrir, se vêtir, s’abriter, combattre les maladies, améliorer ses conditions d’existence, découvrir du nouveau, rien de cela ne se ferait sans la perception de quelque chose qui doit être surmonté, qui est vécu comme un mal ou un désordre.
Le stoïcien se trouve ainsi dans une situation apparemment inconfortable : du point de vue de la totalité, il reconnaît et célèbre l’ordre, l’harmonie, en un mot la perfection du monde ; mais dans sa sphère d’action, une série indéfinie de petits et de grands «  maux  » sollicitent à chaque instant son activité. Mieux, sans défis à relever, le meilleur de l’homme resterait enfoui, resterait pure potentialité, tant dans le domaine matériel que dans celui de l’éthique. On méconnaît la sagesse stoïcienne si on la croit tournée exclusivement vers l’action intérieure, vers la retenue, la patience, la maîtrise de soi. L’idée d’une action de l’homme sur la nature, de la maîtrise des forces naturelles par le génie humain, n’a pas attendu les temps modernes pour éclore : les Grecs débattaient de la question depuis longtemps lorsque les stoïciens lui ont donné une légitimité nouvelle. En effet, à partir du moment où les tendances sont reconnues comme naturelles, le travail et la technique qui ont pour objet de les satisfaire le deviennent aussi. Cela ne signifie pas qu’il faille employer n’importe quels moyens, sans mesure, sans limites, et certains auteurs (Sénèque, Epictète) mettent volontiers en garde contre les excès auxquels peut conduire la poursuite effrénée des biens matériels. Mais, dans le principe, la légitimité du travail ou de la technique n’est pas remise en cause. D’autres auteurs (dont on trouve l’écho chez Cicéron [4]) donnent même un certain éclat à leur éloge de la tâche proprement humaine de maîtrise de la nature : par sa raison technicienne, l’homme participe à l’achèvement de l’ordre du monde, achèvement dont il devient du même coup une pièce essentielle. Or ce labeur n’existe évidemment que parce que la nature oppose à l’humanité des obstacles et des contraintes.
Le même raisonnement vaut, de façon tout aussi décisive, pour la conduite morale. La vertu réclame elle aussi une matière, un terrain où s’exercer. Adopter en tout un comportement rationnel (ce qui est une définition de l’action éthique parfaite) n’est pas donné en même temps que nous est donnée la raison, sinon tous les hommes seraient vertueux. Le mérite attaché à l’action morale implique une tension, un affrontement, des difficultés à surmonter. On n’imagine pas qu’un homme puisse être jugé juste, tempérant ou courageux, si de sa vie il n’a rencontré ni vaincu d’obstacles. Pour que la vertu donne toute sa mesure, il faut en outre que le mal à combattre ait une certaine envergure. En effet, on ne devient pas champion olympique, note Epictète, sans s’imposer des travaux pénibles et de sévères privations [5]. Ou encore : comment Héraclès (Hercule) aurait-il pu devenir un héros s’il n’avait pas dû affronter des monstres redoutables [6] ? «  A vaincre sans péril, on vainc sans gloire  », déclare Sénèque, en ajoutant plus loin que celui qui n’a jamais été malheureux est bien malheureux, parce qu’il n’a pas rencontré l’adversaire qui aurait révélé sa valeur [7]. Les «  maux  » de toute sorte, sous forme de dangers naturels ou d’hommes méchants sont des conditions indispensables de la vie éthique. Et on mesure l’importance de cette affirmation si l’on songe que la vertu, à savoir une vie aussi fidèle que possible aux exigences de la raison, constitue la véritable destination de l’homme et son plus haut accomplissement.
Malgré la rigueur et le caractère parfois dramatique des affrontements auxquels il donne lieu, ce deuxième «  désordre  » pourra lui aussi être qualifié d’apparent : non plus, comme pour le premier, parce qu’il est rationnellement impossible d’avoir en même temps une chose et son contraire, mais parce que ce type de mal se révèle être la condition d’un bien, et d’un bien de la plus haute importance puisqu’il y va de la perfection même du monde et de l’homme. Mais il y a un désordre que les stoïciens s’interdisent de minimiser ou de qualifier d’apparent : le mal moral, c’est-à-dire le vice sous toutes ses formes. Quand l’homme est injuste, lâche, menteur, il manque à sa destination et introduit la dissonance dans l’harmonie universelle. On ne saurait non plus accuser l’ordre naturel, qui certes fournit les occasions du vice (les situations conflictuelles, les tentations), mais ne décide pas de l’attitude de l’individu : l’être humain est libre, et les fautes dépendent entièrement de lui.
Pour résoudre cette difficulté, la philosophie stoïcienne reprend d’abord les arguments utilisés précédemment, mais sur un autre ton, semble-t-il. Chrysippe déclare ainsi – argument «  des contraires  » – que le vice est utile à l’univers parce que sans lui le bien n’aurait aucun sens [8]. D’autres, tel Marc Aurèle, font observer que le vice – comme les désordres du deuxième type – fournissent au vertueux l’occasion de pratiquer les vertus [9] : comment manifester sa patience sous les insultes si on ne rencontre pas d’hommes insolents ? Ou sa bonté, si on n’a jamais affaire à un ingrat ? Selon Chrysippe encore, il y a une liaison nécessaire entre le vice de Mélétos et la justice de Socrate [10], ce qui veut dire à peu près que, sans accusateur mal intentionné, Socrate ne peut manifester sa grandeur d’âme. Ce raisonnement en quelque sorte instrumental montre toutefois ses limites. Car si l’on peut, sans que cela pose de problème moral, attribuer le rôle du méchant aux monstres que doit combattre Héraclès pour prouver sa valeur, dire que j’ai besoin de la méchanceté d’autrui pour exercer mes vertus change les données du problème : les autres hommes sont destinés à la même perfection morale que moi, et je ne puis me proposer sereinement de les utiliser comme de simples moyens.
Un autre genre de justification, qu’on peut appeler esthétique, prend ici le relais. Pour que le monde soit parfaitement beau, il doit être divers et contrasté : l’uniformité, l’homogénéité, l’absence de contrastes sont incompatibles avec l’idée de beauté. Sur le terrain de l’art, cette thèse a peu de chances de se voir contestée. Marc Aurèle fait allusion, à ce propos, au peintre qui rehausse la qualité d’un tableau par des détails pourtant déplaisants en eux-mêmes, à l’auteur dramatique qui insère ici ou là un vers un peu plat dans sa tragédie pour mieux faire ressortir les autres passages [11]. Mais peut-on étendre cette thèse au domaine moral ? Oui, selon les stoïciens, sans doute parce que l’opposition du bien et du mal est la plus radicale qui soit, celle qui assure les contrastes les plus forts. Chrysippe paraît avoir soutenu que le vice est nécessaire à l’harmonie de l’univers. Et Marc Aurèle affirme au sujet des méchants : «  Le monde a besoin de gens de cette sorte [12].  » La méchanceté d’une partie des êtres raisonnables apparaît alors comme une composante de la perfection de l’ensemble. Un monde où il n’y aurait que des hommes vertueux serait moins parfait.
Conclusion surprenante, mais totalement assumée, dans la mesure où elle n’est en fait qu’une forme de ce qui constitue le cœur de la philosophie stoïcienne, l’idée d’harmonie. Dans sa signification originelle, ce terme ne désigne pas une paisible consonance sans aspérités ni heurts, mais la réunion des contraires : les différences, les oppositions lui sont indispensables. C’est ce qui permet à Sénèque d’écrire : «  L’harmonie du monde est formée tout entière de dissonances [13].  » Et quant à la nature de ces dissonances, Epictète précise : la raison universelle réalise l’harmonie à travers tous les couples de contraires, y compris celui de la vertu et du vice [14]. L’Hymne à Zeus cité au début affirme lui aussi : «  Tu as ajusté en un tout harmonieux les biens et les maux.  » La contrariété doit être à son maximum pour que se manifeste dans tout son éclat la puissance de la raison organisatrice, et que l’harmonie soit aussi riche que possible.
Que l’univers soit constitué d’un mélange d’ordre et de désordre, ce n’est pas là une idée nouvelle : elle figure notamment chez Héraclite, et on pourrait en trouver des traces même chez Platon et Aristote. Mais les stoïciens en ont fait une thèse explicite, et une pièce importante dans un système de pensée amplement développé et articulé avec rigueur. Toutefois, leur plus grande originalité paraît résider dans le caractère foncièrement optimiste de cette théorie. L’intégration du désordre dans l’ordre ne résulte pas d’un constat désabusé, et elle n’engendre ni révolte ni désespoir. La souffrance (réelle) et les désordres en tous genres produits par la malice des hommes ne suscitent pas non plus le sentiment du tragique, ni même de la résignation. Ils invitent d’abord à réfléchir sur la nécessité rationnelle pour en comprendre les contraintes ; à agir intelligemment et efficacement pour redresser ce qui peut l’être ; enfin à célébrer la perfection de l’ordre dans l’harmonie de tous les contraires. Le thème de réflexion le plus troublant que nous livre sur ce point la philosophie stoïcienne, c’est peut-être qu’une telle harmonie exclut la perspective d’une suppression définitive du désordre, c’est-à-dire l’image d’un monde meilleur, définitivement apaisé – stade final de l’humanité ou paradis – parce que l’idée d’un ordre d’où toutes les contradictions auraient été expulsées est proprement impensable.


[1].  Sénèque, Lettres à Lucilius, 87, 19 et 99, 15 ; Epictète, Entretiens, III, 2, 4. ; Aulu-Gelle, Nuits attiques, XII, 5 et XIX, 1.
[2]. Aulu-Gelle, ibid., VII, 1, 10-11.
[3]. Sénèque, De la providence, I, 3.
[4]. Cicéron, De la nature des dieux, II, 60, 152 ; Sénèque, Des bienfaits, IV, 18, 2.
[5].  Epictète, Entretiens, I, 24, 2 ; III, 15, 3 (=Manuel, 29, 2).
[6]. Ibid., I, 6, 32-33.
[7]. Sénèque, De la providence, op. cit, III, 4 et IV, 3.
[8]. Plutarque, Des contradictions des Stoïciens, 35.
[9]. Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, IX, 42.
[10].  Plutarque, Des notions communes contre les Stoïciens, 13.
[11]. Marc Aurèle, op. cit. VI, 42.
[12]. Ibid., VI, 42 ; cf. Sénèque, De la tranquillité de l’âme, VII, 3.
[13]. Sénèque, Questions naturelles, VII, 27, 4.
[14]. Epictète, op. cit, I, 12, 16.


 

2. Philippe Goudard, Le clown, poète du désordre, Le désordre, Sens-Dessous n° 11, pages 129 à 138

Dans le langage courant, «  clown  » est synonyme de comportement dérangé et de désordre : «  Elle a l’air d’un clown !  », «  Cesse de faire le clown !  ». Le nez rouge, symbole universel, fait partie de notre imaginaire  et désigne un artiste du cirque : «  le clown Achille Zavatta  » ; un métier : «  un clown de cirque  » ; ou encore une expérience «  trouver son clown  ». Comme la manipulation des objets pour le jongleur ou la résolution du déséquilibre pour l’acrobate, l’habileté du clown consiste à déséquilibrer à loisir son comportement [1]. D’où viennent les clowns et comment ces artistes produisent-ils ces figures  singulières ?

Pour tenter de répondre à ces questions, je me référerai, d’une part, aux recherches que nous conduisons au sein du département Arts du spectacle et du Centre de recherche RIRRA21 de l’université Montpellier 3 depuis 1990, et, d’autre part, à mon expérience professionnelle de clown et d’acteur burlesque depuis 1974.

Petite généalogie des clowns
On peut imaginer que les origines du spectacle comique se confondent avec celles de l’humanité. Les figures de la comédie populaire forment en effet avant les clowns, une longue généalogie. Dans sa branche européenne, on trouve Bromios le turbulent, une des manifestations de Dionysos, les serviteurs oisifs ou transgressifs des comédies grecques d’Aristophane, les masques des atellanes romaines et les valets des comédies de Plaute, les princes des sots des fêtes rituelles d’inversion et carnavals, les bouffons, fous de cour et jesters, (L’Angély, Triboulet, Brusquet, Archibald Armstrong), les diables des mystères et moralités médiévales, puis de la Renaissance, et leurs valets les Vices (ou Vices anglais). Sur les tréteaux de la farce, le Vice, tentait de détourner telle ou tel sainte femme ou homme du droit chemin, permettant à la Vierge Marie de les sauver in extremis des enfers ; le fou de cour, engagé par le prince, était autorisé à tous les désordres, à la condition qu’il amuse et flatte le puissant, dans les strictes limites accordées par le pouvoir.
Le clown est né au théâtre. Le mot clown apparaît autour de 1550, en Angleterre, et nomme la figure et l’artiste comiques, synthèses du bouffon, du Vice et du fou de cour. Le mot viendrait de clod, la motte de terre ; le terme désigne donc un «  bouseux  », paysan arrivant à la ville avec les pieds crottés. Londres est alors, en effet, depuis l’enclosure, la destination de nombreux paysans venant chercher fortune à la ville, dont le citadin moque le parler et le comportement mal polis, inadaptés, désordonnés.
Acteurs du théâtre élisabéthain, Richard Tarlton, William Kemp et Robert Armin furent les premiers clowns vedettes du genre au tournant des années 1600, à Londres, engagés par les directeurs des théâtres d’alors (The Theatre, The Globe, the Rose…), pour y attirer le public populaire. Outre les rôles qu’ils tenaient dans les pièces (William Shakespeare leur écrivit des rôles dans plusieurs d’entre elles), on confiait en effet aux clowns, à la fin des tragédies ou comédies, un temps consacré à l’improvisation comique avec le public, la danse et la musique, la «  gigue  », dont se régalait le parterre.
L’histoire du cirque croise celle des clowns anglais dès la fin du XVIIIe  siècle avec les pantomimes équestres comiques («  La scène du tailleur  » chez Astley père et fils), puis au XIXe  siècle quand Joe Grimaldi, célèbre clown de  pantomime  ou harlequinade  de la scène londonienne, est invité dans les programmes de variétés de l’amphithéâtre équestre, au moment où celui-ci change de nom pour s’appeler «  cirque  » (en 1784, Charles Hugues et Charles Dibdin nomment Royal circus leur amphithéâtre londonien, suivis par Franconi en 1804, à Paris, avec le «  Théâtre du cirque olympique  »).
C’est au bas d’une affiche de Grimaldi qu’aurait été imprimée pour la première fois la mention «  clown  » au cirque : «  Joe Grimaldi as a Clown  ».
D’abord acrobates burlesques à cheval, puis artistes comiques aux habiletés diverses, de l’acrobatie au sol, du jonglage ou de la musique, les clowns deviennent progressivement une des figures du cirque : il y avait l’écuyer et l’acrobate, il y a le Clown, comme l’Arlequin pour la commedia dell’arte.
Visage maquillé de blanc, barré de rouge et de noir, costume d’aristocrate en tenue d’acrobate, puis imitant les tenues d’apparat des sultans turcs, cône de feutre blanc sur la tête, robe pailletée tombant sur des bas et chaussures à talons hauts, le clown est au cours du XIXe  siècle, le représentant de l’aristocratie dans la piste. Il est éduqué, adroit et élégant. Il est le pouvoir. Son domaine n’est plus le désordre, mais une fantaisie sophistiquée, codifiée.
À la fin du XIXe  siècle, (les historiens sont partagés, mais pour certains, Tom Belling, clown anglais engagé par le cirque Renz à Berlin, en serait le créateur), apparaît au cirque une autre figure comique, personnage ivrogne et demeuré, as du ratage, garçon de piste maladroit qui déclenche les rires et les quolibets du public : costume mal ajusté, trogne avinée et cheveu hirsute, troubles du comportement évidents… Les spectateurs ravis, ne devinent qu’à peine, sous l’apparence de cet étrange et turbulent gaffeur, la composition d’un artiste. L’Auguste est né. Il est mal éduqué et transgressif, difficilement contrôlable, et renoue avec l’héritage du comique populaire : l’effervescence du désordre.
Légitimés par des siècles de représentations théâtrales des classes sociales, le clown aristocratique et l’auguste populaire perpétuent au cirque la relation entre maître et valet, dans les scènes comiques  de la «  comédie clownesque  ». Elle a un théâtre, le cirque, un répertoire fait de scènes dialoguées utilisant les habiletés du cirque, les «  entrées  », et des personnages, le clown et l’auguste, que viennent compléter des figures représentatives de société d’alors : le régisseur, représentant l’entrepreneur du cirque, dont les plus célèbres furent, de père en fils, les Loyal (d’où le nom de Monsieur Loyal), le clown bourgeois, immortalisé par Paul Fratellini, redingote, monocle et chapeau claque, annonçant Max Linder. L’aristocratie, la bourgeoisie et le peuple se retrouvent dans les figures de la comédie clownesque. Les bourgeois de l’Europe coloniale du début du XXe  siècle riront aux éclats, au Nouveau cirque à Paris, des coups reçus par Chocolat, le «  clown nègre  », de son partenaire (pourtant ami à la ville) George Footit. Il était «  chocolat  ». [2]
La faveur populaire aidant, l’auguste supplante bientôt le clown. De faire valoir, il devient vedette, et par un glissement sémantique, lui aussi devient LE clown dans l’esprit du public. Devenus clowns à part entière, les augustes sont désormais solistes : Grock, Popov, Karandache, Joe Jakson, Achille Zavatta, Dimitri, sont quelques illustres représentants au XXe  siècle, de ces clowns solitaires issus de la comédie clownesque du XIXe  siècle.
Le développement économique et logistique du cirque nord-américain va façonner la figure canonique du clown du XXe  siècle : le gigantisme des chapiteaux et l’éloignement des spectateurs rendent indispensable un grossissement du contraste des maquillages et costumes, des effets de jeu ainsi qu’une réduction du répertoire à des effets comiques grossis. Dan Rice, Emmett Kelly et Lou Jacobs furent les plus célèbres d’entre eux aux USA.
Après ces grands artistes, le clown, qui désignait depuis trois siècles un artiste pluridisciplinaire du théâtre et du cirque, spécialisé dans le jeu burlesque et la représentation comique du dérangement comportemental, est progressivement devenu une figure stéréotypée, dont se sont emparées les industries du divertissement, des loisirs… et de la restauration rapide (!), pour être aujourd’hui outil de marketing et emblème à tout faire.
La proximité entre artistes et spectateurs des scènes et pistes européennes a su préserver d’autres aspects de l’esthétique et de l’art du clown. Après qu’une branche des as comiques de la piste se soit développée au cinéma burlesque au début du XXe  siècle, avec entre autres génies Charles Chaplin et Buster Keaton, et que le théâtre moderne ait reconnu au travail du clown sa valeur formatrice pour l’acteur (prônée par Vsevolod Meyerhold par exemple), l’évolution du cirque dans la période postcoloniale des années 1970 amènera sont lot de mutations. Le répertoire de la comédie clownesque perd de l’importance, mais la vitalité du personnage du clown subsiste dans l’imaginaire collectif. Et bien sûr dans le champ artistique : Ariane Mnouchkine, Jacques Lecoq, puis les plus jeunes générations, jusqu’à George Carl, et plus près de nous, David Shiner ou Bonaventure Gacon, font apparaître des personnages et un style de jeu caractérisés par un trouble du comportement maîtrisé, essentiellement corporel, au service d’une satire sociale véhiculée par le comique, dont la portée est universelle. Les femmes, absentes ou rares jusqu’au milieu du XXe  siècle, sont aujourd’hui, à l’instar d’Annie Fratellini en France, de plus en plus présentes parmi les clowns.
Aujourd’hui, hors des scènes et des pistes, dans la suite des «  Clowns médecins  » du Big Apple Circus de New York, le clown trouve aussi une place sociale et se souvient de ses racines de médiateur sacré ou thérapeutique avec les clowns d’hôpitaux et les clowns sans frontière.
S’inscrivant dans la généalogie des types de la comédie populaire et transgressive, le clown, né dans le giron du théâtre élisabéthain, trois siècles avant de devenir une des figures majeures du cirque, est l’héritier des comiques ruraux médiévaux, devenus à l’aube de la société industrielle et coloniale symboles de l’altérité. Il reste, sur scène, en piste ou à l’écran, le rustre moqué à la ville, l’homme du peuple que dédaigne l’aristocrate, le sauvage rassurant le bourgeois, le prolétaire ou le sans domicile fixe.
Le clown est comique parce que différent, dérangé, en marge, hors norme, en désordre. Par quels moyens provoque-t-il le rire ?

Déranger son comportement : l’art des as du désordre [3]
L’art du clown s’établit sur les troubles du comportement. Le clown est un acteur comique, un improvisateur, proche du peuple ; c’est un dérangeur, un turbulent qui accomplit des actes qu’on n’attend pas (mais qu’on espère délicieusement !), qui transgresse les règles et abolit, par sa relation directe avec les spectateurs, la barrière entre scène ou piste, et public. Le clown est hors normes et il ne peut exister de clownerie s’il reste dans la norme. Sa capacité à la transgression le relie aux manifestations dionysiaques, et l’allure du clown, ses costume et maquillage, autant que son comportement, le signalent comme celui qui va déranger parce qu’il est dérangé.
Quelque chose traverse l’acteur ou l’actrice qui va devenir le personnage clownesque. Il existe un moment où vous n’êtes plus vraiment vous-même, quelque chose de mystérieux passe à travers vous, se manifeste. Cela n’est pas propre au clown, mais procède plus largement du phénomène théâtral. L’acteur, l’actrice jouent à être quelqu’un d’autre, se mettent en disposition pour manifester ce qui les traverse : c’est le mystère de la possession ou de son simulacre. [4]. Si je me réfère à mon expérience d’acteur ou de clown, après quarante années de pratique, je me sens vraiment traversé par quelque chose lorsque je suis dans ce passage entre l’avant et le maintenant de la représentation. Tentons alors de décrire ce qui se passe : un changement de mes perceptions et une modification de mes actions. Tout ce que mon système cognitif me permet de vivre de ma relation au monde, à autrui, à moi-même, est bouleversé. Lorsque je dois interpréter un rôle au théâtre, je travaille sur cela au service d’un auteur, je vais chercher à faire se manifester à travers moi vers les spectateurs, le rôle écrit par l’auteur. L’originalité du clown est de ne pas servir un auteur différent de soi-même, d’exprimer une part très intime de soi. En se désordonnant soi-même, en modifiant volontairement tout son comportement, en travaillant à transformer les informations traitées par son système cognitif. Sur le plan technique, rien ne différencie cette acrobatie comportementale du clown de celle de l’acteur ou de l’actrice. C’est bien de l’art du jeu, de se rendre disponible à une manifestation qui n’est pas exactement soi-même, dont il s’agit.
Mais la spécialité du clown est le jeu burlesque, qui exige, après un apprentissage adapté, le plus souvent autodidacte à force d’expériences en public, à maîtriser à loisir la mise en déséquilibre de soi-même. [5] Pratiquer le clown, c’est-à-dire le jeu burlesque, nécessite donc de s’éloigner d’une norme comportementale admise par tous. La première norme dont l’apprenti clown doit s’éloigner est donc son propre équilibre cognitif, celui par lequel nous sommes adaptés à notre environnement.
Cette mutation s’opère au cours d’exercices appropriés permettant la levée de l’inhibition nécessaire à une modification nette du comportement (essentiellement par des jeux d’improvisation). Les perceptions, l’intégration neuro-sensorielle, les affects, la motricité, l’élocution, le raisonnement… semblent modifiés, en une désadaptation comportementale globale. Elle prend toute l’apparence d’un trouble de la personnalité, qui rendrait l’intégration sociale impossible en dehors des codes appropriés  du spectacle, du jeu, du rituel ou de la fête.
Ce peut être le système de l’équilibration, on peut changer sa façon de se mouvoir, de bouger, cela peut être ses perceptions auditives ou visuelles. Tout à coup, on se met à s’imaginer qu’on perçoit le monde autrement, qu’on perçoit les choses différemment, qu’on voit des objets qui vous étaient connus mais dont on ne connaît plus le sens.
Cette capacité de dérangement une fois obtenue, l’être social de l’acteur ou de l’actrice burlesque peut s’effacer momentanément, puis, avec l’entraînement, à chaque fois que l’artiste le décide, laisser place à l’autre comportement. C’est dans cette capacité à retrouver rapidement, et à conserver en toutes circonstances, ce trouble comportemental, que résident la maîtrise et la virtuosité de l’artiste burlesque.
L’artiste burlesque se sert de l’échec comme base de composition. Tels George Carl s’empêtrant dans le fil de son micro, Joe Jackson dans son vélo démontable, David Shiner, Bonaventure Gacon ou Ludor Citrik jouant avec les nerfs des spectateurs et mettant en scène des troubles comportementaux. Chaque échec, chaque problème reçoit une solution incongrue qui devient un nouvel échec, qui appelle à son tour, etc., c’est le moteur burlesque. Ces artistes prennent à tout moment le risque de rater une performance réglée au millimètre ou de perdre l’adhésion du public en poussant trop loin la transgression. L’acteur burlesque joue avec l’échec comme le trapéziste ou le jongleur avec la chute. Les risques auxquels il s’expose ont différents degrés. Ils peuvent être simulés, comme les Rastelli se tirant des obus de carton au travers du corps. Ils sont vitaux, quand Fatini «  The great  » se balance, sans aucune protection, au sommet d’un réverbère souple de quatorze mètres de haut, en ivrogne voulant y allumer son cigare. Il peut encore s’agir de prendre le risque d’une rupture du statut social, ou d’une marginalisation économique ou politique, comme Buster Keaton, Charles Chaplin ou Coluche.
On pourrait dire que «  ça ne rigole pas pour devenir clown  ». En effet, il faut, pour être virtuose du ratage, un très gros travail. Un travail artisanal, technique, mais également un mûrissement. Celui que nous apporte l’expérience, l’existence, vieillir, sentir que la mort s’approche tous les jours, les coups que l’on prend sur le nez et ces choses qui vous rendent plus sensibles aux choses. Les clowns à la ville sont parfois des personnes d’une certaine gravité. Mais ce que l’on croit souvent reconnaître chez eux comme de la tristesse, de l’austérité, est une grande concentration qu’exige la partition clownesque, car l’on est en total déséquilibre. La trapéziste qui commet une erreur de concentration va à l’accident ou à la mort. Le clown marche au bord du précipice comportemental, en lien permanent avec le spectateur, ce qui demande une extrême concentration en jeu, en piste, en scène, qui s’exerce souvent en étant, à la ville, réfléchi, très observateur, à la fois de soi-même et des autres.
La métamorphose opérée lorsque l’on est dans l’état clownesque ou burlesque conduit vers ce que l’on ignorait de soi-même, en même temps que l’on rencontre ce qui appartient à tous. Nos facéties, nos spectacles, nos canevas et lazzi, appartiennent à un répertoire commun à toute l’humanité. Le jeu burlesque reposant sur la fonction cognitive, son univers est partagé identiquement par acteurs et spectateurs. La fonction du clown est de le faire surgir, le travail de l’artiste, de lui permettre d’éclore.
Des fils spéciaux existent qui relient artiste-clown en jeu et spectateur. Ce sont ceux du comportement connu par le spectateur comme «  normal  », adapté à un code social donné, et le déséquilibre et l’écart que propose le clown par rapport à ces codes qui deviennent alors des référents. Il demande au clown l’écoute des réactions, de la relation, de ce que l’on ressent du public pendant ce déséquilibre. À mesure que vous vous déséquilibrez pour faire avancer le canevas, le scénario, que vous troublez votre comportement, un écho va vous revenir de la sensibilité et des perceptions des spectateurs. Ce fil est celui du comique, du rire, qui fait se réjouir artistes et spectateurs d’être ensemble, de ne pas être encore morts, d’être nés, de ce moment de partage de nos présences, de ces petits moments d’existence qui deviennent œuvre d’art par la magie de la poétique clownesque et du partage.
Le jeu burlesque des comiques et des clowns, par essence transgressif, iconoclaste et subversif, est indissociable de sa réception par le spectateur. L’interaction est permanente, et le jeu avec le public transforme véritablement les spectateurs en partenaires. À tel point que le travail d’adaptation du spectacle se poursuit bien au-delà de la première représentation, par ajustages successifs, issus de l’échange avec le public. Cette compétence est très spécifique à la discipline.
L’objectif de l’art clownesque est de déséquilibrer son comportement dans le but de faire surgir le rire, émotion qui elle-même a plusieurs modalités, plusieurs degrés. Vous pouvez sourire. Vous pouvez aussi rire puis pleurer immédiatement, comme si le rire décapait votre âme, votre sensibilité, vous rendant disponibles à être bouleversés, touchés.
Après les représentations de Anatomie d’un clown, des spectateurs me confient : «  J’ai beaucoup ri, mais j’étais en larmes en sortant de votre spectacle  ». Rire et larmes sont très proches. La tragédie et la comédie peuvent être intimement liées, comme dans le grotesque, où les thèmes de la vie et la mort sont mêlés.  C’est une question de contexte, de dosage dans la composition de l’artiste. L’objectif de la clownerie est de faire rire autant que de faire penser. Il ne s’agit pas seulement d’un rire physiologique, sorte de jouissance libératoire, mais d’un rire qui véhicule une pensée, une vision du monde ou de l’humanité.
Ce qui fait la spécificité du clown c’est de faire surgir en nous, ce personnage, cette créature, cette face d’un humain en désordre, inadapté, dérangé et dérangeant, où persiste une présence d’enfance. Il y a souvent chez les clowns quelque chose d’un comportement enfantin qui dans la vie serait pathologique, le fait d’une personne attardée, diminuée. Un état d’enfance qui surgit en vous et vous fait voir le monde avec des yeux étonnés. Tout est différent. Rien ne va plus de soi. Et spectateurs et spectatrices s’amusent de cette rupture, de ce danger potentiel d’enfance, de ce risque d’un comportement qui échappe à la norme. Il y a dans le clown un risque énorme qui nous a valu, en tournée dans des pays totalitaires, d’être l’objet d’une attention très vigilante de la censure. Le rire est subversif, il dérange et met en danger le pouvoir par la charge de désordre qu’il contient. C’est ce que les rois avaient compris, qui engageaient à leur côté un fou, pour autoriser le dérangement jusqu’à la moquerie du maître, en même temps que pour l’avoir à sa disposition, à son service et à sa maîtrise.
Le clown est porteur d’un mystère qui est aussi profond que le mystère de notre existence. Nous présentons aux spectateurs une figure, un caractère, un personnage, un être humain enfin, porteur en lui, à la fois, de l’enfance et de l’âge adulte ou de la vieillesse, de la plus grande innocence et de la plus belle sagesse, qui montre dans ses ratages quelque chose de l’incapacité de l’homme à saisir la vie, en même temps qu’il est traversé de surgissements sublimes qui nous dépassent. Et toute cette concentration d’existences constitue pour moi le clown, qui nous fait rire et pleurer parce qu’il nous parle à la fois de notre naissance et de notre fin, des petites choses de rien qu’il a du mal à manipuler en même temps que de l’univers entier, avec un théâtre simple.
En effet, la clownesse ou le clown appartiennent à un théâtre aussi archaïque qu’est le cirque, qui explique pourquoi ils s’y sont bien trouvés. Ce sont les personnages d’un seul théâtre ou d’une seule pièce, celle de la condition humaine, dont le privilège est de pouvoir se jouer avec très peu de paroles. Je l’ai expérimenté en faisant le tour du monde, jouant en Chine, en Afrique, en Europe, devant les publics les plus variés, de tous âges et de toutes cultures. Et ce petit théâtre réduit à la personne du clown est quelque chose de merveilleux et magique. Le clown, c’est la magie d’un théâtre, d’un répertoire, réunis en une seule et même personne, un petit théâtre humain qui se déplace de public en public, portant en lui une seule pièce, celle du mystère de nos existences. Et cela nous dépasse et nous réjouit.
Le clown, virtuose et poète du désordre, se déséquilibre tant, qu’il nous présente une image amusante, mais aussi terrifiante, symbole de mort physique, par ses chutes, mais aussi sociale, conséquence de ses troubles du comportement. Un poème inquiétant pour enchanter nos vies ? Voilà une des spécificités de l’art clownesque : pouvoir faire rire par la manifestation de la fragilité de l’existence, en suscitant en soi un tel dérangement qu’il se répande dans les spectateurs, à leur tour secoués par le désordre vivifiant du rire.


[1]. Philippe Goudard, Le cirque entre l’élan et la chute, Éditions Espace 34, 2010.
[2]. Gérard Noiriel, Chocolat clown nègre – L’histoire oubliée du premier artiste noir de la scène française, Bayard, 2012.
[3]. Certains passages du texte qui suit reprennent des parties d’une interview que j’ai accordée à Dominique Tiéri en juillet  2011, et dont quelques minutes figurent dans son documentaire «  Emma la clown et Moi  », 52  minutes, Version originale, La Seine Productions, 2011.
[4]. J. Bourgaux, Possessions et simulacres. Théâtre Acte 3, EPI, 1973.
[5]. Je suis toujours surpris que l’on puisse enseigner le clown – c’est un peu comme si l’on voulait enseigner à vivre – d’autant qu’il s’agit d’apprendre à se rendre hors du commun, extra ordinaire, à se décentrer, à devenir excentrique. Il y a quelque chose d’étrange à prétendre normaliser l’enseignement d’un état hors norme. L’enseignement du jeu d’acteur suffirait. Le clown est plus affaire de sensibilité et de désir personnels.


 

3. Rafael Lucas, Frankétienne : un condamné à norme s’est échappé, Le désordre, Sens-Dessous n° 11, pages 105 à 112.

Avec des titres en français tels que Ultravocal (1972), L’Oiseau schizophone (1993), H’Eros-Chimères (2002), La Diluvienne (2005), Galaxie Chaos-Babel (2006), Mots d’ailes en infini d’abîme (2007) et des titres en créole haïtien tels que Dezafi (1975, réécrit sous le titre Les Affres d’un défi en 1979), Pèlen-Tèt (Le piège mental, 1978) et Adjanoumelezo (1987), l’œuvre de l’Haïtien Frankétienne se présente sous des résonances énigmatiques. Elle intrigue d’autant plus qu’elle traîne un parfum d’illisibilité stimulante, voire d’univers chaotique. Le terme chaotique est d’ailleurs l’un de ceux qui reviennent le plus souvent, à côté de flamboyant, indéchiffrable, déroutant et pyromane lexical.

Une histoire chaotique
L’œuvre de Frankétienne, qui débute en 1964, s’inscrit dans un contexte précis de l’histoire et de la littérature haïtienne. En pleine Guerre froide, la décennie 1960 correspond aux tragiques années de la dictature «  sous-développante  » du docteur François Duvalier ou «  Papa Doc  » (1957-1971), caractérisée par une répression sanglante reposant sur l’usage banalisé de la torture, pratiquée principalement par la redoutable milice civile des Tontons Macoutes (croque-mitaines, ogres). Le bilan est terrible : plus de 26 000 morts en treize ans et un exil massif d’environ un million d’Haïtiens fuyant la violence d’État, les cyclones, les campagnes appauvries et les villes délabrées. Le régime à caractère totalitaire de Duvalier père (le «  fascisme tropical  » pour Frankétienne) replongeait le pays dans une période tourmentée. De l’indépendance acquise en 1804 (après 13 ans de guerre, 1791-1803) à l’occupation américaine (1915-1933), Haïti avait connu 26 gouvernements, dont 25 chefs d’État militaires. Après l’ère duvaliériste, le pays a été très affaibli par le régime instauré par le Père Aristide, un «  curé des bidonvilles  » à la phraséologie débordante de messianisme social. Aristide s’était rapidement métamorphosé en despote, utilisant lui aussi une milice civile connue sous le nom de Chimères (imprévisibles, en créole haïtien). La chute du Père Aristide («  Papa Titid  ») en 2004, a ouvert la voie à une sombre période de dérive politico-maffieuse qui a favorisé une certaine «  industrie du crime  », en termes de trafic de drogue et de kidnapping. L’enchaînement de ces périodes troublées a probablement influencé chez Frankétienne une perception dramatique, convulsive ou chaotique de l’histoire d’Haïti.

L’île de Mascarogne
Dans le domaine littéraire, au cours des années 60, on constate l’épuisement de trois littératures de la positivité : l’indigénisme haïtien, un courant marxiste et le réalisme merveilleux incarné en Haïti par Jacques-Stéphen Alexis, torturé à mort en avril  1961. La figure du tyran totalitaire et carnavalesque chez Frankétienne est synthétisée dans Miraculeuse (2003) par un personnage grotesque au nom imprononçable de Mégaphallozoconzodingonzomiganzomitanzolocozococolo, un «  homo maleficus  », animé par «  le lithium de la rage  », terrifiant leader de l’île de Mascarogne (mot-valise formé de mascarade et charogne). De l’imaginaire du Vaudou, l’auteur a gardé une impressionnante cohorte d’êtres maléfiques, de diables volants amateurs de chair humaine (vlangbendeng, zòbòp, bizangos). Ce sont les métaphores des forces de répression et des potentats locaux visant à zombifier une population fragilisée par la misère. Quant au milieu naturel, c’est un environnement de «  chaos-Babel  » qui est décrit : une terre en transe ballotée entre la démence des cyclones meurtriers, la violence des torrents d’eaux boueuses dévalant les montagnes érodées (lavalas en créole) et la prolifération insensée de «  myriaderies  » de microbes.

L’anti-tradition moderniste
Du point de vue personnel, l’écrivain a été durablement affecté par les conditions de sa naissance : il est le fruit du viol d’une jeune paysanne par un industriel américain, comme il le rappelle souvent dans ses interviews. Toute son œuvre est traversée par le rejet viscéral des figures autoritaires, la dénonciation virulente de l’oppression et une attitude iconoclaste vis-à-vis des règles, formes et normes dans le domaine littéraire. Dans Miraculeuse, il pourfend «  la rationalité rigoureusement exclusiviste, intellectualiste, académique, analytique, régulatrice et réductrice. [1]  » Pour l’écrivain, le discours de l’ordre, très prisé dans les dictatures, a souvent justifié la monstruosité dans les faits. Au fond du labyrinthe, qui est l’exemple même de l’ordre géométrique à satiété, on trouve le Minotaure, incarnation du désordre le plus scandaleux. En conséquence, entre la lisibilité assassine de l’ordre et l’imprévisibilité contenue dans le désordre, il choisit le désordre. Il est en cela un brillant héritier de la tradition subversive (ou anti-tradition, pour reprendre le terme d’Apollinaire) qui caractérise les avant-gardes littéraires européennes, bien avant le Dadaïsme de 1916. Il assume l’héritage de toute une  anti-tradition nourrie de polémique, de gabegie expérimentale et d’esprit ludique : Mallarmé, Dada, Robert Desnos, André Breton, Jacques Prévert, Raymond Queneau, Georges Pérec. Il faut y ajouter Rimbaud et Lautréamont ainsi que le Brésilien Osmans Lins (Avalovara [2]) et surtout le Joyce de Finnegans Wake (1939), œuvre qui a largement inspiré le monumental Adjanoumelezo de Frankétienne écrit en créole haïtien. Dès le premier roman de l’auteur, Mûr à crever (1968) [3], il répartit dans la masse fictionnelle de la plupart de ses livres de nombreux commentaires sur sa pratique de l’écriture. Ainsi, par exemple, écrit-il dans Brèche ardente (2005) :
«  Un ouragan de cadavres exquis balayant les contraintes formelles, les normes traditionnelles, les habitudes mentales improductives, les stéréotypes classiques, le dogmatisme idéologique, l’intellectualisme infertile, le rationalisme castrateur, les servilités inhibitrices, le plâtrage poussiéreux des clichés infects, les fadaises répugnantes, les débilités gluantes, le mazoratisme [4] délétère et les pratiques mortifères [5]  ».

La galaxie Chaos-Babel
Plusieurs chercheurs ont insisté sur le choix d’écriture du désordre ou du chaos opéré par Frankétienne (Dominique Chancé, Jean Jonassaint, Marie-Edith Lenoble). Outre la cohérence entre le parcours biographique de l’auteur et son héritage de théorie littéraire, l’esthétique du désordre dépasse largement l’adhésion à des courants littéraires. Il s’agit d’un choix qui imprègne le mode d’existence de l’auteur et la totalité de son œuvre. À partir du livre Ultravocal (1972), l’écrivain (qui est passé de Frank Etienne à Frankétienne) donne un nom à sa conception de la littérature, le spiralisme, théorie qu’il partage initialement avec le poète René Philoctète et le romancier Jean-Claude Fignolé. Il continuera seul l’aventure désignée par la suite sous le nom de Spirale. Derrière cette métaphore organisatrice de son œuvre, l’écrivain use d’un puissant dispositif créateur. Puisque le monde est essentiellement chaosmos, d’après le concept popularisé par Joyce dans Finnegans Wake, il convient d’exploiter les virtualités créatrices contenues dans le hasard, l’inconscient, l’aléatoire, l’incertitude. Il faut donc «  assassiner  » la transparence, liquider l’économie linguistique au profit d’une «  chaos-nomie  » riche en ramifications pour l’interprétation, comme le suggère la «  théorie du rhizome  » de Deleuze et Guattari, exposée dans un livre complexe, Mille Plateaux (1980), qui a largement inspiré le Chaos-Monde d’Edouard Glissant. À partir du monumental L’Oiseau schizophone, 812 pages, Frankétienne publiera plusieurs ouvrages volumineux : Miraculeuse, 814 pages, une réédition d’Adjanoumelezo (en 2005), 540 pages, et Galaxie Chaos-Babel (2006), 814 pages. La monumentalité de ces œuvres répond à plusieurs besoins de l’auteur : donner de l’espace à un certain vagabondage générique (roman, poésie, théâtre, chroniques, adages, théorisation littéraire, etc.), laisser libre cours à la dérive de l’imagination, suivre parfois uniquement la recherche des sonorités à partir d’une sensation sonore agréable (comme dans le jazz), rendre compte de la «  multipolarité  » du monde et des rapports entre imaginaire et réalité. Le hasard organise la collision et la collusion du sens désormais éparpillé dans une fragmentation de lignes brisées. La fantaisie imprévisible a supplanté les récits linéaires, avec intrigue et cohérence immédiate. L’exemple qui fera date en littérature est L’Oiseau schizophone. La ligne en spirale d’un semblant de récit disparaît dans la masse des pages submergées de signifiants basés sur la création permanente de mots entièrement inventés par l’auteur : «  Nous avions attendu la mogaduse avant d’exaluser les jodices du barataclezt de magraler les zagribailles du voyage, avant de poursuivre la quête vers l’ilorême, quelque part en dehors des frontières de l’hybophylaxe [6].  »
Ce procédé avait déjà été expérimenté sous une forme ludique et très partielle par Henri Michaux, dans le poème «  Dimanche à la campagne  » figurant dans le recueil Plume (1938) :
«  Une vieille paricadelle ramiellée et foruse se hâtait vers la ville [7].  »
Chez Frankétienne, la création lexicale suit une économie linguistique de la surproduction pendant environ huit cents pages. Toutefois, ce qui est une brève escapade ludique chez Michaux devient une odyssée du déroutement chez Frankétienne car ce livre est l’œuvre de l’intellectuel Philémond Prédilhomme qui a écrit un ouvrage illisible, afin de perturber un dictateur voulant contrôler la pensée, y compris l’inconscient et les rêves, dans son pays. Prédilhomme a été condamné par le tyran à manger son livre page par page.
Quant aux mots du désordre, ils pullulent chez Frankétienne : les mots à consonance biblique (Babel, Apocalypse), les dérèglements de la nature (cyclones, inondations), les mots du créole haïtien francisés, lòbèy, embrouillamini, devenu l’orbeillerie, koudjay, bacchanale, devenu coudjaillerie et deblozay, scandale, devenu déblosaille. Les termes venus du vaudou sont nombreux, en particulier kandjanwoun, sarabande et adjanoumelezo, bouquet final. Les termes carnavalesques sont aussi présents (mardigrature) ainsi que des mots-valise comme magmagrouillerie, panthéon mégavrotique. Pour ce qui est des personnages, outre les intellectuels rebelles, comme Prédilhomme ou Foukifoura dans la pièce de théâtre éponyme, il faut citer le saisissant Papaguédé dans Adjanoumelezo. Le guédé est un personnage du vaudou qui se manifeste lors des fêtes de la Toussaint. À l’instar du fou du roi en France (de Philippe V à Louis XIV), le guédé à l’accoutrement ridicule peut quasiment tout dire, aborder les sujets graves ou très licencieux. Dans Adjanoumelezo, seul le guédé laisse vagabonder une parole apparemment chaotique mais libérée de tous les contrôles.

Le chaos évoque généralement l’idée de confusion ou de magma originel, une masse informelle semblable au tohu-bohu (tohu va bohu en hébreu) d’avant la Genèse, avant que la mise en ordre du cosmos par la création divine ne vienne y mettre un terme. Il évoque également l’anarchie angoissante ou absurde régie par les aléas du hasard. Chez Frankétienne, le terme garde ces significations négatives mais il s’enrichit d’autres sens. Il est associé à un tourbillon d’énergie brownienne, brouillonne mais synonyme de profusion vitale. Vu que l’excès d’ordre peut être porteur d’asservissement et d’appauvrissement de l’imagination, le désordre est perçu par l’auteur comme un espace de liberté qui échappe à la frénésie de contrôle de tous les «  Big Brother  » à la boulimie totalitaire. Comme souvent dans l’art moderne, dans le jazz ou dans la peinture du Cubain Wifredo Lam, les ellipses, les dissonances et la quantité véhiculent un sens à construire, car il ne se livre pas immédiatement. Cependant, l’écriture hors normes de Frankétienne ne relève pas de la provocation d’école littéraire ou d’une anarchie nihiliste. Comme il le rappelle dans Miraculeuse, il est «  écrivain dans un pays écrasé sous le poids de l’analphabétisme  [8]  ». Il ne s’enferme pas dans une simple «  esthétique du chaos  » ni dans un labyrinthe sémantique. Tout en prônant la «  transmutation poétique  » pour éviter la «  phagocytose  » du conformisme, il témoigne en permanence d’une conscience exacerbée de la violence de l’histoire et du scandale causé par les désordres politiques, économiques et écologiques.


[1]. Frankétienne, Miraculeuse, Port-au-Prince, Imprimerie des Antilles, 2003, p.  652.
[2]. Osman Lins, Avalovara, œuvre brésilienne inclassable, écrite en 1973, traduite en 1975 par Maryvonne Lapouge, aux éditions Denoël. Il s’agit d’un roman mêlant amour, aventures et rapports compliqués avec l’espace et le temps. L’œuvre a été saluée pour sa prouesse technique, en termes de construction.
[3]. Frankétienne, Mûr à crever (1968), Bordeaux, Ana Edition, 2004. Le roman raconte l’itinéraire de deux personnages, Paulin et Raynand qui ne sont en fait qu’une seule et même personne engagée dans un parcours schizophrénique.
[4]. Mazoratisme : mot formé du mot haïtien mazora (médiocre, minable)
[5]. Frankétienne, Brèche ardente, Port-au-Prince, Media-Texte, 2005, p.  5-6.
[6]. Frankétienne, L’Oiseau schizophone, Paris, Éditions Jean-Michel Place, 1998, p.  152.
[7]. Henri Michaux, «  Un dimanche à la campagne  » dans Plume précédé de Lointain intérieur, (1938), Paris, Gallimard, 1963, p.  135.
[8]. Miraculeuse, op. cit. p.  770


 

4. Sarah Blandy**, La peur de la délinquance et du désordre et l’extension des quartiers résidentiels sécurisés en angleterre*, Déviance et Société, 2009, Vol. 33, No 4, pp. 557-572

Cet article traite la question de l’extension, dans le monde entier, des quartiers résidentiels sécurisés et, par rapport aux questions actuelles de la délinquance et du désordre il porte particulièrement son attention sur certains quartiers résidentiels sécurisés en Angleterre. S’appuyant sur une recherche empirique, l’article pose la question de l’efficacité des communautés sécurisées pour lutter contre ces problèmes, et met en évidence les implications du développement de ce type d’habitat « fortifié ».

Introduction

La notion de « quartier sécurisé » telle qu’elle résulte de l’étude nationale sur ces quartiers, menée pour le cabinet du Vice Premier ministre (Atkinson et al., 2003), s’organise autour de deux aspects essentiels. Tout d’abord, en termes de caractéristiques matérielles, un quartier sécurisé est un espace résidentiel clôturé, y compris sous la forme de murs, dont l’accès pour les non-résidents est restreint ou contrôlé par une vidéosurveillance et/ ou par une équipe de sécurité. L’autre partie essentielle de la notion se pose en termes légaux : les habitants d’un quartier sécurisé sont liés entre eux par un règlement intérieur de bonne conduite et généralement par un certain niveau d’autogestion de la résidence. Nous adoptons ici cette définition essentiellement parce qu’elle fait apparaître sans ambiguïté que les immeubles d’appartements et les tours sont exclus ; les résidences ne rejoignent la définition des quartiers sécurisés que si l’espace qui devrait normalement être public, est restreint aux seuls résidents. Tout le terrain à l’intérieur de la clôture est privé et peut comporter des aménagements tels que des jardins, des parkings, des piscines ou des gymnases, réservés aux seuls résidents.
L’article s’appuiera sur des données de l’étude nationale déjà mentionnée, il utilisera aussi les résultats d’un projet à petite échelle financé par l’Académie britannique portant sur les nouveaux acquéreurs dans un quartier suburbain sécurisé (Blandy, Lister, 2005) ; les travaux récents d’autres auteurs ; et une recherche non encore publiée menée par l’auteur en 2007 et 2008. Cette recherche, la plus récente, a été consacrée à une municipalité de Londres qui, au cours des dernières années a transformé en quartiers sécurisés certains des lotissements sociaux qu’elle possède et dont elle assure la gestion (un processus connu sous la terminologie de « sécurisation ex-post »).

Les théories sur le développement mondial des « quartiers résidentiels sécurisés »

Les premières explications de ce développement mondial des quartiers sécurisés reposaient sur la supposition que leur expansion, apparemment simultanée à travers le monde, était une réponse à la montée de la délinquance et du désordre due à la restructuration économique ; ou le reflet d’une désillusion grandissante envers la capacité des gouvernements à procurer des services et en particulier, la sécurité ; et/ou un résultat de la mondialisation des goûts et des aspirations des Américains. Cependant, en se basant sur des recherches plus récentes entreprises dans une série de quartiers sécurisés de différents pays, l’opinion actuelle est que ces quartiers sécurisés sont très divers et que cette diversité reflète les contextes historiques et autres, propres à chacun des pays où ils sont apparus (voir plus loin Blandy, 2006 ; Glasze, 2003). Les quartiers sécurisés sont fréquents dans les pays où le niveau de violence est élevé, tels certains pays africains ou sud-américains qui sont des pays en transition, et dans des pays où la tradition architecturale a depuis longtemps établi un modèle physique de murs extérieurs nus et de cours intérieures. Cependant, comment expliquer l’augmentation des quartiers sécurisés dans le monde occidental développé ? Les observations qui suivent, fournissent un arrière-plan explicatif à la croissance des quartiers sécurisés et sont particulièrement appropriées dans ce contexte.
Au cours des cinquante dernières années, de très importants changements économiques et sociaux ont conduit à la disparition des réseaux de parenté et à celle des collectivités locales, ainsi qu’à un élargissement du fossé entre riches et pauvres. Nous avons assisté à la montée de la peur d’autrui et à un besoin de ségrégation et de repli sur soi, renforcés par le tournant pris par les gouvernements néo-libéraux qui s’éloignent des idéaux précédents de justice sociale et d’égalité : de la communauté à l’individualisme. Les valeurs du consumérisme et du marché ont remplacé les idéaux de dépenses publiques et de services locaux. Une perspective plus consumériste s’est combinée à la marchandisation du logement et à la hausse des valeurs immobilières rendant les citoyens plus angoissés au sujet de leurs biens et plus soucieux de les défendre.
Cette période, habituellement qualifiée de modernité tardive, a conduit à des « communautés » plus diffuses et à un affaiblissement de la confiance, accompagnés d’une tendance au passage de systèmes de contrôle social informels à des systèmes formels. Il est difficile de se sentir en confiance dans un monde urbain sans racine dans lequel un vide est béant là où autrefois se trouvait une « société » (Bauman, 2001, 112). Accompagnant cette baisse du sentiment de sécurité, qui ne peut plus dériver automatiquement de la communauté et du quartier, Garland (2001) a identifié ce qu’il appelle le complexe de la criminalité. Bien que ses arguments aient été critiqués, ils vont dans le sens d’une explication de l’augmentation de la crainte du crime et du désordre, malgré la diminution des taux réels de criminalité. Par exemple, l’Enquête sur la criminalité en Grande-Bretagne de 2007/2008 montre qu’environ 12% des individus expriment des niveaux élevés d’inquiétude concernant le cambriolage, un crime qui affecte en réalité seulement 2,4% des foyers et qui a chuté de 59% depuis 1995 (Home Office, 2008). Le complexe de la criminalité est caractérisé par une fascination pour le crime, institutionnalisée dans les médias et dominante dans la politique publique, et un manque de confiance dans le système de la justice pénale. Dans une société hyperinformée du risque (Beck, 1992), le complexe de la criminalité s’est traduit par une augmentation de la sécurité privée, des technologies de défense et des pratiques de sécurisation routinières. Il y a des liens évidents entre l’individualisme, l’exercice du libre choix, et le complexe de la criminalité, qui ensemble, nous aident à mieux comprendre la demande de quartiers sécurisés.
Comme les gouvernements occidentaux ont été obligés de reconnaître qu’ils ne peuvent plus maintenir un contrôle direct sur la population qu’ils dirigent, tant au niveau national que local, une série croissante d’organismes variés plus ou moins vaguement liés à l’État, s’est accaparée des fonctions qui auparavant dépendaient du gouvernement. Un des aspects de ce mouvement vers une gouvernance éclatée a été l’encouragement donné à des individus et à des communautés, à devenir activement autonomes par un processus qui a été appelé la responsabilisation. Ainsi, en ce qui concerne la sécurité des ménages, la protection contre le risque de criminalité par un investissement dans des mesures de sécurité fait partie désormais des responsabilités de chaque individu actif (Rose, 2000, 327). Les particuliers peuvent prendre leurs propres mesures de sécurité, par exemple en fortifiant leurs lieux d’habitation (Atkinson, Blandy, 2007) ; ils peuvent ajouter une touche de sécurité collective en rejoignant une association de surveillance du quartier, ou en contribuant au coût d’une patrouille de sécurité privée. Le déclin des liens à l’intérieur de la communauté et l’augmentation de la méfiance dont nous avons discuté auparavant, font que les gens cherchent l’homogénéité. La peur de ceux qui sont différents d’une façon ou d’une autre conduit au besoin de vivre avec des gens qui sont comme nous (Wilton, 1998). Le mouvement allant d’une société inclusive vers une société exclusive (Young, 1999) a entraîné les habitants en Amérique du Nord, à acheter des maisons dans des enclaves de style de vie qui se distinguent des autres par des nuances de plus en plus fines, séparées par la race, la classe sociale, l’éducation, l’âge, etc. (Putman, 2000, 209).
Les quartiers sécurisés peuvent être vus comme un prolongement de ce besoin profondément ressenti de se grouper avec d’autres individus semblables (et semblablement responsabilisés) pour organiser des mesures privées de sécurité collective. Cependant, la différence entre les quartiers sécurisés et d’autres mesures de sécurité non individuelles est que dans les quartiers sécurisés, des accords légaux sont nécessaires pour s’assurer que chaque foyer contribue à l’entretien des portes et des murs et aux salaires des gardes de sécurité. Les conventions légales d’un quartier sécurisé type, comprennent aussi invariablement des clauses prescrivant aux résidents la conduite qu’ils doivent tenir aussi bien dans leurs logements privés que dans les espaces communs. La façon dont les résidents des quartiers sécurisés cherchent activement ou subissent passivement les techniques légales ou quasi-légales pour tenter de se protéger du crime et du désordre est un exemple de gouvernance contractuelle (Crawford, 2003). Ce thème sera abordé par la suite, après le chapitre suivant consacré aux quartiers sécurisés anglais.

Résultats de la recherche sur les quartiers sécurisés en Angleterre

Abandonnons un instant la discussion sur le cadre conceptuel aidant à expliquer le contexte de l’augmentation des quartiers sécurisés, et tournons-nous à présent vers les résultats principaux d’une enquête menée auprès des 389 services d’urbanisme anglais, en 2002/2003 (Atkinson et al., 2003). L’enquête obtint un taux de réponse de 93% ; les services qui n’avaient pas répondu au questionnaire postal furent contactés par téléphone, cet exercice révéla certains problèmes méthodologiques. Les quartiers sécurisés ne sont pas répertoriés comme tels dans le système urbanistique donc aucun rapport systématique n’est gardé et bon nombre de personnes interrogées se sont appuyées sur une connaissance locale et anecdotique pour nous répondre. Le service d’urbanisme a la responsabilité des routes privées situées à l’intérieur des quartiers sécurisés qui sont un des caractères distinctifs des quartiers résidentiels sécurisés et qui sont gérées par les services des routes à grande circulation et des autoroutes. Finalement, malgré l’envoi de photographies et de la définition des quartiers sécurisés, il devint évident que les urbanistes rencontraient des difficultés à identifier les quartiers sécurisés, en particulier là où les autorités locales avaient sécurisé a posteriori des lotissements qui a l’origine avaient été construits pour le secteur locatif de l’habitat social.
Gardant à l’esprit ces difficultés, l’enquête trouva plus de 1 000 quartiers sécurisés en Angleterre, situés surtout à Londres et dans le Sud-Est, bien que chaque région en possédât quelques-uns. Toutefois, il faut conclure que les quartiers sécurisés ne constituent pas un vaste secteur d’habitat en Angleterre surtout si on le compare à l’Amérique du Nord, même en tenant compte des inévitables sous-dénombrements. Seulement un tiers des services d’urbanisme signalèrent avoir des quartiers sécurisés, et seulement 29 d’entre eux déclarèrent en avoir plus de cinq. Les quartiers sécurisés anglais sont de petites résidences (à peine plus d’un quartier sécurisé avec plus de 300 logements existait dans quatre secteurs seulement des autorités locales), situées principalement dans les banlieues et les centres-villes. Les urbanistes estimaient que la grande majorité des quartiers sécurisés ont été construits par des promoteurs privés ; et un faible pourcentage (environ 10%) en partenariat public/ privé. Très peu signalent connaître des quartiers sécurisés construits par les autorités locales ou des housing associations [1] (propriétaires sociaux), parce que la sécurisation a posteriori n’existait pas à l’époque ou n’avait pas été prévue dans les plans de rénovation. Les quartiers sécurisés en Angleterre ne se prêtent pas à la typologie identifiée aux États-Unis par Blakely et Snider (1997), basée sur trois types de quartiers sécurisés. En Amérique, les quartiers sécurisés de « prestige » se trouvent dans les villes et sont extrêmement sécurisés et exclusifs. Les quartiers sécurisés de « style de vie » fournissent aux résidents des activités de loisir et d’autres équipements, ils sont grands et constituent des villages ou des villes. Le troisième type de quartiers sécurisés américains répertorié par Blakely et Snyder : la zone de sécurité, est décrite comme un quartier urbain sécurisé a posteriori, souvent équipé de dispositifs de sécurité pour exclure les étrangers à la demande des résidents.
Contrairement aux États-Unis, l’Angleterre ne dispose pas de beaucoup d’espace pour construire de nouveaux logements, pourtant les promoteurs sont très désireux d’y construire des quartiers sécurisés car ils sont conscients, au moins depuis le début des années 1990, que la sécurité ajoute de la valeur au prix (Blandy, Parsons, 2003). Les entrepreneurs en bâtiment ont dû toutefois se montrer opportunistes et trouver des sites qui se prêtent à la fermeture plutôt que de construire des quartiers sécurisés fermés ex nihilo. D’après l’enquête auprès des services d’urbanisme, il existe deux fois plus de quartiers sécurisés nouvellement construits que de quartiers sécurisés résultant de la reconversion de constructions antérieures, mais les quartiers sécurisés à grande échelle, du type village sont rares. Les deux autres types les plus répandus sont des résidences « intérieures » (souvent appelées des cours), dans lesquelles quelques maisons ont été construites dans un petit endroit libre séparé de la route par une clôture ; et ce que j’ai appelé les quartiers sécurisés de conversion du patrimoine (Blandy, 2006). Ils ont été créés à partir de sites qui étaient déjà entourés de murs parce qu’ils entouraient des bâtiments, tels que d’anciennes garnisons, des écoles, des usines, des hôpitaux, des asiles psychiatriques victoriens et des maisons de correction ; tout ce que le promoteur doit faire c’est adapter de nouvelles portes, convertir le bâtiment principal en appartements, et peut-être ajouter des équipements de loisir et quelques nouveaux logements sur les terrains libres.
De même qu’il existe une gamme de types de construction, il existe pour les quartiers sécurisés une gamme d’objectifs qui rend la classification encore plus difficile. En Angleterre, les quartiers sécurisés ont été construits et vendus comme lieux de retraite, résidences secondaires, résidences universitaires, espaces mixtes de travail et de vie et des résidences où l’accès aux loisirs était valorisé. Cependant, le but principal est de répondre aux besoins de logement standard. Ainsi, certains quartiers sécurisés sont commercialisés pour un secteur particulier du public acheteur de logement ou dans un but spécifique, mais la majorité offre des logements susceptibles de plaire au plus grand nombre. En Angleterre, on trouvera donc principalement des petites résidences sécurisées, insérées dans un quartier déjà existant. Nous savons que le taux de construction des bâtiments sécurisés était en augmentation lorsque l’enquête nationale fut menée il y a cinq ans maintenant (Atkinson et al., 2003). Depuis cette date, aucune autre enquête n’a été entreprise mais, les preuves que le taux de construction des quartiers sécurisés a continué à augmenter et qui fait qu’aujourd’hui il y a beaucoup plus de 1 000 quartiers sécurisés, nous sont apportées par ce que nous pouvons voir dans de nombreux paysages urbains, et par l’examen des publicités pour la vente des propriétés.
À la différence des États-Unis, les quartiers sécurisés en Angleterre n’ont pas été construits pour cet objectif et sont difficiles à faire entrer dans des catégories. Très peu sont commercialisés sur la base de besoins de sécurité ; l’expression habituelle pour les désigner est résidence fermée sécurisée, mais ce sont les caractéristiques conceptuelles, les équipements de loisirs et la commodité de l’emplacement qui sont mis en avant dans les arguments de vente (Blandy, 2006).

Les quartiers sécurisés, la délinquance et le désordre

Il semble évident que des enclaves résidentielles fermées, hautement sécurisées, dissuadent les malfaiteurs. Or, l’étude la plus connue qui a comparé la criminalité perçue et la criminalité réelle dans des enclaves fermées et non-fermées, aussi bien dans des quartiers à hauts revenus que dans des ensembles de logements sociaux construits par l’État en Californie, n’a pas trouvé de différence significative entre ces quartiers (Wilson-Doenges, 2000). Ses résultats font écho à ceux de Blakely et Snyder (1998) qui n’avaient pas trouvé de différence dans les taux de criminalité entre des quartiers sécurisés et des quartiers non sécurisés, dans la même région d’Amérique du Nord. Cette première étude a remarqué que la fermeture pouvait entraver les taux de réponse de la police et aussi donner aux résidents un faux sentiment de sécurité, de sorte que les actes délinquants opportunistes étaient facilités par des portes et des fenêtres laissées ouvertes. Dans l’étude nationale anglaise, la plupart des policiers interviewés ont déclaré que la délinquance est rare à l’intérieur des quartiers sécurisés mais, la remarque a été faite que, lorsque la police est appelée, la réponse est plus lente parce que les portes sont verrouillées et nous avons besoin d’obtenir les codes de sécurité pour y avoir accès (interview d’un policier officier de liaison, Atkinson et al., 2003).
Néanmoins, dans un monde dangereux, acheter une propriété dans un quartier sécurisé représente un bon choix de la part du consommateur. De telles résidences se conforment à de nombreux principes de la sécurité situationnelle – dont le projet de liaison police-architecture, approuvé par le gouvernement, pour réduire la délinquance grâce à la conception architecturale – et elles fournissent ainsi un espace défendable (Newman, 1972). Newman recommandait la réduction et la surveillance de l’espace public qu’il voyait comme un no man’s land potentiellement dangereux. Dans les quartiers sécurisés cette surveillance est fournie par les circuits fermés de télévision qui permettent aux résidents de se sentir protégés sans avoir à effectuer une surveillance eux-mêmes. L’exclusion physique d’« étrangers » potentiellement dangereux a un grand pouvoir d’attraction, et ici les portes se substituent à d’autres systèmes de contrôle social plus informels, permettant aux non-résidents d’être identifiés et exclus. De plus, la valeur élevée de la propriété dans les quartiers sécurisés sert d’indicateur de l’homogénéité, garantissant une communauté de l’entre soi, de gens comme nous supposés partager les mêmes valeurs.
Cela nous conduit au concept d’efficacité collective (Sampson, Raudenbush, 1999), qui est réputé caractériser ces quartiers bien équipés pour s’attaquer au désordre. Les conduites problématiques sub-criminelles sont mieux connues en Angleterre sous l’appellation de conduites anti-sociales (anti-social behaviour), et ont été en tête de l’agenda gouvernemental au cours des deux décennies précédentes. On sait aujourd’hui que la délinquance et le comportement anti-social sont concentrés dans les quartiers urbains défavorisés et que ce stigmate s’attache aux cités marginalisées qui subsistent encore aujourd’hui. Ces zones souffrent souvent d’un manque de contrôle social informel, ce qui est un indicateur fort de désordre et de comportement anti-social (Wood, 2004).
Il n’est toutefois pas inattendu de voir des quartiers sécurisés faisant un appel à la communauté, une mesure caractéristique des stratégies gouvernementales du traitement du comportement anti-social et du désordre urbain (Crawford, 1998, 262). Lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, David Blankett avait envisagé que des enclaves défavorisées fermées soient créées qui mettraient à la disposition du plus grand nombre ce qui était déjà disponible à quelques-uns. Il soulignait la nature collective de l’autogestion par les résidents. Il estimait que cette option permettrait de développer un sentiment d’identification au quartier et d’appartenance à une communauté, aidant les gens à s’engager dans la prise de décisions et à renforcer le message qu’ils font partie de la solution (Blunkett, 2004).
Étant donné la diversité des quartiers sécurisés en Angleterre, soulignée supra, nous nous tournerons à présent vers certains secteurs particuliers du marché de ce type de résidences de façon à comprendre les liens complexes existant entre les quartiers sécurisés, la délinquance, le désordre et l’insécurité.

Les quartiers sécurisés privés
Comme cela a été dit précédemment, les quartiers sécurisés pour les très riches ne sont pas courants. La majorité des acheteurs de logements dans les enclaves fermées signalées par ceux qui avaient répondu à l’enquête auprès des services d’urbanisme, était désignée par « riche » ou acheteur de la « classe moyenne » plutôt que « très riche » (Atkinson et al., 2003). D’autres personnes interrogées ne donnaient pas l’impression que la sécurité et la peur du crime étaient le motif principal poussant à l’achat dans ce type de quartiers sécurisés cher et exclusif ; l’exception fut à Londres un agent immobilier qui rapportait qu’une forte proportion de ses très riches clients cherchaient la sécurité parce qu’ils avaient déjà vécu des actes criminels tels que des cambriolages, des agressions et des vols de voiture.
Naturellement, ce type de résident a des biens de valeur qui risquent d’être volés, et le quartier sécurisé en Angleterre n’est habituellement pas leur seule ou principale résidence. Toutefois, l’aspect je ferme et je m’en vais du quartier sécurisé est séduisant pour les expatriés et ceux qui possèdent des propriétés dans différentes parties du monde. L’une des personnes interrogées qui vivait à proximité d’un très élitiste quartier sécurisé, expliquait que les résidents étaient au sommet de la pyramide économique et vivaient dans plusieurs des capitales économiques mondiales. Le prix seul rend ce quartier sécurisé exclusif. Il représente la première enclave d’un espace local très riche (cité par Atkinson et al., 2003). Acheter une propriété dans un quartier sécurisé, au sommet de la pyramide est un indicateur de statut social, de goût et de pouvoir, où le confort peut être aussi important que les caractéristiques de la sécurité dernier-cri.
La plus grande partie des quartiers sécurisés est destinée aux classes moyennes. Dans ce cas, la résidence constitue habituellement le seul lieu d’habitation du propriétaire. Il a délibérément été acquis pour la sécurité collective et pour l’accès partagé à des équipements « exclusifs ». Cependant, les propriétaires ont conscience qu’un logement dans un quartier sécurisé a un statut plus bas que si les mêmes caractères de sécurité n’étaient pas collectifs : Le sentiment est que si vous ne pouvez pas vivre dans une très grande propriété isolée, alors, le quartier sécurisé représente la prochaine option la plus distinctive (propriétaire cité in Atkinson et al., 2003). Dans une étude sur les propriétaires de logements dans un quartier sécurisé suburbain, les raisons données par les résidents pour y venir habiter étaient variées et complexes. Toutefois, la motivation principale était que les propriétaires pensaient non pas à un besoin de sécurité, mais que la valeur de leur propriété dans un quartier sécurisé se maintiendrait (Blandy, Lister, 2005). Bien que la protection contre la délinquance et le désordre ait été une question importante pour de nombreux résidents, peu d’entre eux en avaient une expérience directe sauf pour la vandalisation des voitures ; un ménage avait expérimenté un faible niveau de désordre dans leur précédent logement situé dans un quartier populaire avec des étudiants.
Un troisième type de quartier sécurisé privé a vu sa popularité grandir avec le prix des maisons au cours de la dernière décennie. Il fournit des logements à des propriétaires dans une zone défavorisée, où généralement la plupart des logements sont loués. La localisation rend les prix abordables et les installations de sécurité rassurent et isolent la communauté de résidents de l’environnement. Certains urbanistes et d’autres défenseurs du projet, ont avancé que l’insertion d’une enclave sécurisée et privée dans un secteur pauvre réduit la ségrégation sociale (voir par exemple, Manzi, Smith-Bowers, 2005). C’est peut-être vrai, mais dans la recherche de Manzi et Smith-Bowers, les propriétaires-occupants craignaient leurs voisins locataires et installaient des mesures de sécurité supplémentaires dans leurs propriétés déjà sécurisées, si bien qu’en tant que moyen de régénération des zones défavorisées, ce type de communauté sécurisée n’est pas un succès. Les promoteurs adoptent une attitude plus réaliste : les gens qui achètent un logement… ils n’ont pas de conscience sociale, ils craignent que leur voiture soit volée, aussi ils diront : « oui, j’achèterai en bordure d’un lotissement communal ou d’une zone défavorisée, mais je voudrai un mur de six pieds de haut » [2] (un promoteur de quartiers sécurisés interviewé par Blandy et Parsons, 2003). Les directives nationales d’urbanisme savent cela : Les quartiers sécurisés peuvent accroître la durabilité et la mixité sociale d’un secteur où les problèmes de délinquance et d’image pourraient, autrement, mener à l’échec du lotissement. Elles continuent toutefois à noter : il est normalement préférable que les nouveaux lotissements soient intégrés dans la communauté la plus large et que la fermeture des lotissements ne soit envisagée que comme dernier recours (ODPM, Home Office, 2004, 30).
Après avoir considéré les caractéristiques matérielles des quartiers sécurisés privés, nous allons examiner maintenant si, combinés au cadre légal, ils engendrent réellement un voisinage plus uniforme. Une image très diversifiée de la vie collective dans les quartiers sécurisés ressort de l’étude nationale. Certains résidents apprécient les événements sociaux et les rapports de bon voisinage, alors que d’autres se plaignent d’un certain nombre de coteries ou du manque d’esprit collectif ici (entretiens cités in Atkinson et al., 2003). Les publicités qui paraissent dans la presse spécialisée dans l’immobilier mentionnent rarement cet aspect de la vie dans les quartiers sécurisés, contrairement aux États-Unis. Une enquête menée auprès de nouveaux acheteurs dans une communauté fermée de banlieue a montré que juste un peu plus de la moitié de ceux qui ont répondu pensaient que venir vivre dans une communauté était important. Dans la pratique, lorsqu’ils furent interrogés quelques mois plus tard, des liens sociaux un peu distendus classiques s’étaient installés entre les résidents. Une des personnes interrogées disait : presque tous les jours des gens passent et disent bonjour, etc. (entretien cité in Blandy, Lister, 2005) mais, pour la plupart des résidents le contact social le plus fréquent se produisait sur le parking.
En ce qui concerne les relations de voisinage, donc, cette communauté fermée ne se différenciait pas vraiment des relations distanciées que les voisins entretiennent généralement dans n’importe quelle banlieue présentant un profil socio-économique semblable. Dans la plupart des lotissements où les résidents vivent côte à côte et doivent négocier le partage de l’espace, des difficultés surgissent à propos de questions telles que le parking des véhicules, les animaux, les enfants, le bruit et les détritus. Dans les études de cas de l’enquête nationale, les entretiens avec les résidents des quartiers sécurisés ont montré que les communautés fermées connaissaient les mêmes problèmes. Rien n’a démontré que les liens contractuels légaux entre les résidents rendaient ces disputes plus faciles à résoudre (Atkinson et al., 2003). Toutefois, dans les communautés fermées la vidéosurveillance se substitue aux techniques informelles du contrôle social, et le contrat de cette communauté fermée remplace le partage et la négociation des normes sociales et des sanctions, par leurs équivalents légaux. Les termes du contrat ne sont bien sûr pas négociés par les résidents eux-mêmes mais ont été rédigés au préalable par des avocats agissant au nom du promoteur. Loin de faire le choix conscient de venir s’installer dans une communauté autonome auto-gérée, il est apparu que la plupart des résidents ne connaissaient pas les détails légaux au moment de l’achat de leur propriété. Il y avait un haut degré d’ignorance concernant à la fois le contrat lui-même, qui restreint la conduite des résidents, et la façon dont ils peuvent utiliser leur propriété ; et les dispositions concernant la gestion par le biais d’une société de gestion des résidents. Cette société est responsable de l’application du contrat, elle peut aller jusqu’à l’expulsion du contrevenant. La plupart des résidents n’étaient pas motivés par une participation au comité de gestion et très peu réalisaient qu’ils avaient accepté un rôle de gestionnaire. Les commentaires les plus fréquents étaient : je veux bien m’impliquer, mais pas beaucoup ; ou tant que cela ne me prend pas trop de temps (Blandy, Lister, 2005). Les entretiens réalisés pour l’enquête nationale ont montré que dans la pratique, la plupart des résidents n’étaient pas satisfaits du cadre légal. Les résidents, soit étaient mécontents que des actions plus sévères n’aient pas été engagées contre ceux qui ne respectaient pas le règlement intérieur, soit qu’un groupe de résidents avide de pouvoir ait pris le contrôle et gérait le lotissement d’une main de fer (Atkinson et al., 2003). Cependant, contrairement aux suppositions de David Blankett, le cadre légal des quartiers sécurisés privés ne semblait pas renforcer une participation collective efficace des résidents.

Quartiers fermés ex-post de lotissements de logements sociaux en location
Nous ignorons combien de lotissements sociaux en location ont été fermés ex-post étant donné que ce secteur est un aspect peu étudié des quartiers sécurisés en Angleterre. Nous avons déjà expliqué que très peu d’entre eux ont été retenus dans l’enquête nationale menée en 2002/2003, et à l’époque nous pensions qu’il n’existait pas, en Angleterre, d’équivalent aux « zones de sécurité » fermées identifiées par Blakeley et Snyder (1997). Le nombre de lotissements fermés ex-post est certainement encore aujourd’hui très faible, bien qu’une certaine recherche de l’auteur ait fait apparaître un certain nombre de ces lotissements appartenant au quartier londonien de Camden (London Borough of Camden). Il y a deux différences principales entre ce secteur et celui des quartiers sécurisés privés que nous venons de voir. Tout d’abord, plutôt que la fermeture réponde au marché, elle est au contraire déterminée selon un agenda établi par le gouvernement central et local, et par la police. Deuxièmement, à la différence de ce qui se passe dans les quartiers sécurisés privés, il n’y a pas d’exigence particulière d’autogestion par les résidents, dans les lotissements sociaux fermés ex-post. Toutefois, des changements peuvent avoir lieu dans le cadre légal, résultant de modifications dans l’aspect physique, imposant des obligations particulières aux résidents.
Le premier des lotissements de Camden à avoir été fermé et sécurisé est celui de Cromer Street, à proximité de la station de Kings Cross. C’est un lotissement d’immeubles d’appartements sociaux, moyennement élevés, construits après la guerre pour la location. Il est situé dans un environnement qui a connu une activité criminelle importante dont le commerce de drogue et la prostitution. Les non-résidents pouvaient y pénétrer facilement et les délinquants utilisaient des zones de stockage, des entrées et des cages d’escaliers non sécurisées, ainsi que les espaces publics à l’abandon entre les immeubles. À la fin des années 1990, des fonds furent attribués pour rénover complètement ce lotissement. Des entrées sécurisées furent construites et les espaces entre les immeubles furent fermés créant ainsi des zones « internes » qui sont aujourd’hui des squares tranquilles avec des bancs et des équipements de jeux, surveillés par les appartements qui les entourent. Les résidents ont été activement impliqués dans les opérations de rénovation et ont été dotés de clés électroniques, appelées fob, une fois les portes installées. [Un fob ressemble à une clé de voiture moderne, programmée pour ouvrir électroniquement toutes les serrures des portes que le résident doit franchir pour rentrer chez lui]. À la suite d’une consultation des résidents, le contrat de location du lotissement de Cromer Street fut modifié de sorte que le fait de donner ou prêter sa clé électronique soit assimilé à une rupture du contrat de location pouvant aller jusqu’à l’expulsion.
Après la fermeture du lotissement, les résidents connurent beaucoup moins de désordre et de délinquance et la valeur élevée des logements due à la conception architecturale ont fait que Cromer Street est devenu et reste un lieu de vie très recherché. Cette pratique de quartiers sécurisés ex-post a été revendiquée comme un succès et a été utilisée comme une illustration de bonnes pratiques dans des orientations données par le gouvernement (ODPM, Home Office, 2004, Annexe 1, 54-55). Cromer Street a servi aussi de modèle pour des demandes de fermeture faites par des résidents d’autres lotissements appartenant au London Borough of Camden et gérés par lui. Ces demandes ne devraient pas être des surprises. Une enquête par téléphone entreprise par le Royal Institute of Chartered Surveyors, l’Institut royal des Experts Architectes diplômés, en 2002 (pour plus de détails, voir Blandy, Parsons, 2003) a révélé que les locataires étaient plus attirés par les quartiers sécurisés que les propriétaires, et ceux ayant les revenus les plus bas le sont davantage que ceux qui sont mieux payés. Ceux qui ont répondu représentent les strates de la société les plus susceptibles de souffrir de la délinquance et du désordre, et il est compréhensible qu’ils espèrent qu’une dissuasion matérielle leur procurera protection et sécurité.
Une comparaison intéressante peut être faite avec deux autres lotissements ex-post du quartier de Camden, présentés ici sous des pseudonymes pour protéger la confidentialité. Le premier, que nous appellerons « Kelvindene », est un lotissement en U de faible hauteur d’à peine plus de cinquante appartements, situé dans un endroit du quartier où il y a des propriétés de forte valeur, bien au nord de Kings Cross. Le service du logement du London Borough of Camden reçut d’abord une demande de fermeture à l’époque de la rénovation de Cromer Street, de la part de résidents de Kelvindene qui sont des locataires de la mairie et des acheteurs en leasing ; environ 40% de ces derniers ont acheté des baux sur le long terme en fonction de la loi Right to Buy, le Droit d’acheter. Une clôture et une porte furent installées pour former une frontière entre le lotissement Kelvindene et la route principale, espace qui jusqu’à cette date était ouvert et permettait aux passants de vagabonder dans le lotissement à partir du trottoir. Cette clôture se révéla très impopulaire auprès des résidents qui l’avaient eux-mêmes demandée et elle fut supprimée après avoir été cassée peu après son installation. En 2005, énormément d’argent fut dépensé dans la rénovation du lotissement, qui comporta un aménagement paysager, des grilles et un portail électronique, aboutissant à la création d’une jolie cour intérieure. Selon un locataire de Kelvindene, la porte précédente était « laide » et faisait que les habitants du lotissement se sentaient complètement enfermés et comme séparés du reste… comme des parias sociaux. Au contraire, la nouvelle fermeture et l’aménagement paysager ont favorisé l’esprit collectif et sont populaires auprès de tous les résidents. L’accès restreint à ceux qui vivent à Kelvindene a fait que les locataires comme les acheteurs en leasing se sentent plus en sécurité et a renforcé leur sentiment de « propriété » s’attachant à l’espace fermé par la clôture et aux immeubles.
En revanche, « Wellspring » est un type de lotissement assez différent, plus grand, avec près de deux cents appartements et maisons, situé à proximité de Kings Cross et Cromer Street, vers le nord. Wellspring fut sécurisé en 2006/2007, en relation directe avec l’augmentation de la délinquance et des plaintes sur les comportements anti-sociaux. Il n’y a pas eu encore de recherche qui ait établi définitivement si les quartiers sécurisés entraînaient ou non, le déplacement de la criminalité dans les zones voisines. Cependant, les entretiens avec les résidents de Wellspring montrent que dans cette zone très défavorisée de Camden, la fermeture a eu un effet de domino négatif sur la délinquance et le désordre. Un acheteur en leasing expliquait : Je pense que la pire période était de 2003 à 2005 lorsque la municipalité de Camden sécurisait les autres lotissements. Tous les indésirables venaient ici… depuis les adolescents frappés par des mesures contre le comportement anti-social (ASBOs) jusqu’aux usagers de drogues, vous savez, des cambrioleurs, et autres. Cela ne déplaçait pas seulement le problème mais l’augmentait. Au fur et à mesure que les lotissements étaient sécurisés, les problèmes se déplaçaient vers le lotissement non sécurisé le plus proche. À un certain moment, ce fut Wellspring qui, à son tour, prit de plein fouet la criminalité et le désordre. L’augmentation conjointe des plaintes à la police et des arrestations apporta la preuve qu’il fallait soutenir les demandes des résidents de fermer le lotissement de Wellspring.
La fermeture ex-post fut conçue et menée en partenariat, entre l’autorité locale (la municipalité) et la police. Wellspring est actuellement fermé selon cinq zones séparées, chacune d’elles étant fermée et accessible seulement aux résidents de cette zone. Selon un locataire, la fermeture des zones fut l’idée de la police… Je ne pense pas qu’aucun des locataires ait voulu cela du tout. Elle a rendu tout si compliqué, c’est ridicule. Il est maintenant impossible à la plupart des résidents de se rendre d’un endroit à l’autre du lotissement, réduisant ainsi considérablement les occasions de rencontres fortuites. Rétrospectivement, les opinions sont aujourd’hui très divisées parmi les résidents sur la nécessité d’avoir sécurisé le lotissement, au début. Si on généralise, de nombreux locataires sont nostalgiques de la vie en communauté qu’ils sentent perdue. Les acheteurs en leasing, qui ont dû chacun payer une contribution sur le coût des travaux, éprouvent du ressentiment pour cette dépense qui, selon eux, leur a été imposée.
Bon nombre de ceux qui ont été interrogés éprouvent de l’amertume envers la mauvaise image du lotissement à la suite de la fermeture ex-post. Les résidents ont rejeté la proposition d’installer un vaste système de vidéosurveillance autour et à l’intérieur du lotissement pour renforcer la fermeture, et la plupart de ceux qui ont répondu estimaient que Wellspring était un lieu de vie acceptable : Je pense que nous avons tous connu quelques mauvaises expériences, mais ce n’est pas comme sortir sur le pas de sa porte en ayant peur pour sa propre sécurité, chaque jour, vous voyez. De manière plutôt étonnante, la recherche a aussi montré les désaccords entre les résidents sur le fait de savoir si la fermeture matérielle et les séparations intérieures avaient eu une grande influence sur les problèmes de la délinquance et du désordre. Certains résidents (à la fois, locataires et acheteurs) estiment que « les étrangers », c’est-à-dire les gens n’habitant pas le lotissement, sont responsables de toutes les mauvaises expériences qu’ils avaient connues auparavant. D’autres critiquent le système d’allocation d’appartements de la municipalité qui, de par la loi, doit donner la priorité aux gens sans domicile, aux toxicomanes ou aux malades mentaux. On dit que ces locataires vulnérables causent des ennuis aux autres résidents par leur comportement bizarre et perturbateur, en perdant leurs clés électroniques ou en laissant entrer leurs amis non-résidents et leurs connaissances. Cela permet de ne pas se poser la question de savoir si la fermeture ex-post a « enfermé » les problèmes dans Wellspring au lieu de les en exclure.
Divers moyens conçus pour lutter contre la délinquance et le comportement anti-social, tels que rendre les objectifs plus difficiles à atteindre, la surveillance par le voisinage, l’installation de concierges et la vidéosurveillance, sont devenus la norme dans de nombreux lotissements sociaux destinés à la location. Si la fermeture ex-post et l’accès restreint sont juste perçus comme une étape supplémentaire, alors il faut nous attendre à une accélération des taux de conversion de lotissements sociaux loués en quartiers sécurisés. Cette évolution s’est déjà produite aux États-Unis, où les quartiers sécurisés existent depuis plus longtemps. Blakely et Snyder (1997) ont montré que les zones de sécurité fermées ex-post sont courantes. Une analyse plus récente, l’Enquête sur le logement américain, menée en 2001 montre de manière assez surprenante qu’aujourd’hui il y a une prévalence des locataires à bas revenus, des minorités ethniques, vivant dans les quartiers sécurisés et que les locataires ont presque 2,5 fois plus de chances de vivre dans ces enclaves que les propriétaires (Sanchez et al., 2005). Toutefois, comme le montre l’enquête menée à Londres dans le quartier de Camden, la fermeture ex-post n’est pas toujours une solution aux problèmes vécus par les résidents des quartiers défavorisés, qui doivent affronter la délinquance et le désordre dans des conditions difficiles.
Il peut être posé en principe, comme le fit David Blunkett, que la fermeture des lotissements sociaux améliorerait à la fois le contrôle social formel et informel, au bénéfice des résidents. Dans ce contexte, les exemples des lotissements de Kelvindene et de Wellspring illustrent l’importance de la conception architecturale et de la taille. Selon un architecte urbain interrogé par l’auteur, si le lotissement est petit (environ le même nombre de logements que dans une tour, comme Kelvindene) la fermeture ex-post et la restriction de l’accès aux résidents ne fait que réduire la peur du crime. Toutefois, pour des ensembles plus grands, qui sont équipés de portes, l’expérience du concepteur était que cela n’entraînait pas le sens de la propriété ; les portes restaient grandes ouvertes et les tableaux de clés étaient cassés. Il y a une différence nette entre les portes et les clôtures qui procurent la sécurité et un sentiment de propriété, et celles qui semblent emprisonner les résidents, telles que les portes au début de l’expérience de Kelvindene. Les résidents de Wellspring ne ressentent pas que le découpage du lotissement en petites portions formant des quartiers sécurisés séparés par des barrières internes a réussi à créer des quartiers de taille gérable. Pour eux, cela a été fait seulement pour que la police puisse plus facilement attraper les délinquants. Le zoning imposé aux habitants de Wellspring a tendu à réduire l’efficacité collective et les sentiments collectifs dans le lotissement considéré dans son entier.

Les implications des quartiers sécurisés dans la lutte contre la délinquance et le désordre

Il s’agit, dans ce chapitre, d’étudier les effets des quartiers sécurisés, pour les résidents, à l’intérieur et hors les murs, et pour la société en général. Revenons aux traits saillants de la modernité tardive, examinés au début de cet article. En réponse au risque et au manque de confiance, les acheteurs de logements dans les quartiers sécurisés font-ils uniquement le choix, comme c’est le cas dans la plupart des zones de gentryfication, de vivre entre soi, « entre nous » (Atkinson, 2006) ? La question est de savoir si les quartiers sécurisés sont seulement une variante des enclaves de logements privés fondées sur le choix, ou si leurs résidents vivent une ségrégation psychosociale supplémentaire. De récentes interviews de résidents réalisées par un journaliste dans une grande communauté sécurisée de Londres donnent un aperçu de leur monde fermé : À la fin de la journée, lorsque vous franchissez cette porte, c’est comme entrer dans un monde différent. Je ne voudrais pas vivre ailleurs que dans un quartier sécurisé à Londres, maintenant ; Nous laissons le grand méchant monde dehors. C’est comme être dans le ventre de sa mère (Vallely, 2007, 33, 37). Ces opinions font écho à une recherche anthropologique qui montre que les enfants qui ont grandi dans des quartiers sécurisés américains souffrent d’une peur des autres disproportionnée (Low, 2003). Pour les résidents des quartiers sécurisés anglais, l’apparence de forteresse donnée manifestement par les portes peut faire naître la peur de la délinquance (Service de l’urbanisme de la municipalité de Birmingham, 2001, 27). On leur rappelle sans arrêt le risque par les mesures de sécurité qui les entourent. On a noté que les quartiers sécurisés offrent une forme matérielle de zone de fragmentation sociale, excluant les « étrangers » et permettant aux résidents de se couper eux-mêmes complètement des rencontres non voulues (Atkinson, Flint, 2004). Dans le même temps, il y a très peu de preuves que les quartiers sécurisés développent une efficacité collective, bien qu’ils puissent engendrer une cohésion négative, destructrice [… reposant sur] une détermination née de la peur, d’exclure les gens perçus comme des étrangers (Urban Design Alliance, 2003).
Les différences économiques et sociales sont exacerbées puisque les résidents des quartiers sécurisés sont hermétiquement séparés de leur environnement, et l’enceinte matérielle déclenche un ressentiment parmi les autres résidents du lieu mais, à l’extérieur des portes. L’opinion de la plupart des urbanistes rencontrés dans l’étude nationale, était que les quartiers sécurisés contribuent à la division sociale. Un agent du service local de l’urbanisme disait que Vous ne devriez pas sous-estimer le symbolisme du matériel… c’est un témoignage de séparation (cité in Manzi, Smith-Bowers, 2005, 352). Cette opinion est corroborée par les inquiétudes des résidents proches de l’autre côté des grilles. À Londres, un locataire pensait que les murs du quartier sécurisé provoquaient une irritation (Atkinson et al., 2003) ; et à l’extérieur d’un autre quartier sécurisé il y avait un graffiti indiquant par ici, vers le ghetto de la classe moyenne (Blandy, Lister, 2005). La séparation entre les résidents qui sont à l’intérieur du quartier sécurisé et les gens qui vivent autour est parfaitement illustrée par les extraits du site web d’un riche quartier sécurisé de l’est de Londres : Ici, vous trouverez tout, depuis votre journal du matin et votre DVD du soir jusqu’à du pain fraîchement cuit et des légumes qui arrivent tout droit de Spitafields. En d’autres termes, vous n’aurez pas à vous aventurer loin de votre monde sûr et enclos, même pas pour découvrir la zone proche de Spitafields, connue pour son atmosphère vivante et multiculturelle. En Angleterre, les quartiers sécurisés sont habituellement « enclavés » dans des quartiers existants. L’effet produit a été analysé en fonction du type d’environnement (Blandy, 2008), la conclusion a été qu’une « enclave » riche dans une zone suburbaine semblable causera probablement le moins de perturbation, de même que la sécurisation ex-post de lotissements défavorisés. Le pire impact sur la cohésion sociale vient de l’enclavement d’un quartier sécurisé plus riche dans un quartier défavorisé. Les mêmes difficultés peuvent se produire si le quartier d’accueil est mixte, mais s’enorgueillit d’être un endroit ouvert, vivant et divers, de sorte que l’imposition d’une résidence séparée, murée, va entraîner un ressentiment. Peut-être faut-il laisser le dernier mot à la lettre d’un résident local adressée à un bulletin de quartier. Il exprime avec éloquence les critiques à l’égard des acheteurs dans un nouveau quartier sécurisé :
En s’enfermant eux-mêmes et ainsi en nous excluant, nous les « indésirables » locaux, ils n’ont pas su réaliser que la vie à [nom de la banlieue] c’est aussi les gens ; le partage et l’attention aux autres ; la riche variété de cultures de notre communauté, l’inclusion de ceux qui ont des valeurs et des croyances différentes. L’inclusion ne rendra pas notre vie moins sûre, c’est exactement le contraire (cité in Blandy, Lister, 2005).

Conclusions

C’est une image des quartiers sécurisés très complexe qui se dessine en Angleterre. Toute analyse des quartiers sécurisés doit prendre en compte une série de différences dans le type, la localisation, les dispositions légales, et le profil socio-économique des résidents. Envisagés comme un tout, ces lotissements fortifiés qui lient les résidents entre eux dans un cadre collectif légal, ne sont certainement pas uniquement une réponse à l’insécurité et la peur de la délinquance, et peuvent très bien ne pas être efficaces dans la lutte contre ces inquiétudes compréhensibles. Alors que les enclaves sécurisées peuvent procurer quelques avantages à des groupes particulièrement vulnérables, ces avantages doivent être évalués en fonction de l’apport grandissant de l’implication des quartiers sécurisés dans la ségrégation sociale, dans l’intolérance aux autres de la part de leurs résidents, et dans le déplacement de la délinquance. Ces implications s’appliquent aussi bien aux quartiers sécurisés du marché libre qu’aux lotissements sociaux sécurisés ex-post, qui réduisent de la même façon l’espace public et la perméabilité de la ville ou des paysages urbains. Les mesures matérielles de sécurité peuvent, à elles seules, aboutir à la division sociale, et tous les quartiers sécurisés pourraient soulever des inquiétudes quant à la perte de la variété urbaine et de l’idéal d’une société à laquelle tous contribuent. Si l’extension de la sécurisation est autorisée à se poursuivre, elle peut accélérer la fin du rêve de la ville comme lieu d’habitat ouvert, civilisé et civilisant pour l’existence de citoyens libres (Osborne, Rose, 1999, 754).


[*] Traduit de l’anglais par Monique Lang.
[**] School of Law, Université de Leeds. L’auteur est reconnaissante aux éditeurs de People, Place and Policy Online (site : Population, Lieux et Politiques en ligne) de l’avoir autorisée à utiliser une partie de son article paru originellement sous le titre : Gated Communities in England as a response to Crime and Disorder : Context, Effectiveness and Implications dans l’édition 2, 2007. Cet article a été présenté pour la première fois à, Perceptions de la Criminalité, de l’Insécurité et de la Fragmentation sociale, une réunion de CRIMPREV WP4, les 10 et 11 juin 2008, à Liège.
[1]. Associations qui réparent et rénovent des logements pour les louer à des prix peu élevés (N.d.T.).
[2]. Environ deux mètres (N.d.T.).


 

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