Archives de avril, 2019

Attachez-moi !

Publié: 17 avril 2019 dans N23. Attaches

Attachez-moi !
par Nadia Taïbi

Nous sommes en crise.
Ou plutôt nous est dans un état critique. Car cette addition de je que nous formons fait-elle encore seulement un nous ? Cependant, comme le montre Florence Aubenas à l’occasion de son reportage sur les gilets jaunes du rond-point à l’entrée de Marmande, ce qui ne nous atomise pas peut nous lier, nous attacher les uns aux autres. Car la crise que nous avons en commun est une crise de l’attachement. On ne sait plus à quel nœud se vouer. Aucune accroche ne fait vraiment sens. On se trouve dans une situation si absurde que notre président choisit pour nous parler de faire escale dans un courtepaille [1]. Il faut dire qu’il voudrait tellement se joindre à nous ! Le courtepaille c’est pour dire qu’il est comme nous : lui aussi il mange vite fait dans les restaurants bas de gamme des aires d’autoroutes.
Quant à moi, mon cœur balance et je ne sais à quel nous me déclarer. Suis-je plutôt de ceux qui affirment que c’est l’animal en moi qui me relie à nous et qu’il faut le chérir ? Suis-je des autres qui déplorent les mers à traverser où, d’une part comme de l’autre, nous nous cherchons, nous les hommes ? Suis-je enfin, de ces derniers plantés là au rond-point de la zone commerciale sud de mon bled ? Va pour le rond-point ! Mais à condition que nous puissions parler aussi des mers qui brisent et du dérèglement du climat. Et pourquoi pas même faire de la poésie.
Je signale pour l’histoire qu’un certain Monsieur « X » fils spirituel de Gaston Chaissac a élu domicile au rond-point de la Roche-sur-Yon/Zone Sud et a bâti une petite cabane fort coquette, indiquant sans doute par là qu’il habite un point fixe mais que vraiment autour de lui cela ne tourne pas rond !


[1]. https://www.lemonde.fr/societe/article/2018/12/20/vous-avez-raison-macron-repond-directement-a-la-petition-contre-la-hausse-des-prix-du-carburant_5400621_3224.html.

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Vous avez dit « Français de souche » oui, mais de quelle(s) souche(s) ?
par Vincent Geisser

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La persistance de la notion de « Français de souche » dans l’espace public est symptomatique de cette relation problématique à notre francité qui proclame simultanément son universalité « sans attache » et sa supériorité identitaire.
Utilisée par les milieux antisémites liés à l’extrême droite dans la première moitié du XXe siècle et par les administrateurs coloniaux pour différencier la « population européenne » des « Musulmans », la notion de « Français de souche » semblait définitivement discréditée par son passé peu glorieux. Pourtant, elle revient régulièrement dans le débat public et les discours de sens commun, tel un fantôme logomachique qui hante notre rapport profondément ambivalent à la construction nationale : celui-ci est emprunt à la fois d’un élan universaliste censé transcender les appartenances particularistes (la religion, la région, la classe, etc.) et d’une tendance au repli qui tend à définir l’identité française sur des bases culturalistes et racialistes (le génie de la « race française »).
La persistance de la notion de « Français de souche » dans l’espace public est symptomatique de cette relation problématique à notre francité qui proclame simultanément son universalité « sans attache » et sa supériorité identitaire.
La nation française : un universalisme « à souche » ?
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La peur de perdre le peu

Publié: 17 avril 2019 dans N23. Attaches

La peur de perdre le peu
par Laurent Erbs.

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Les « petites mains » désignent habituellement les jeunes ouvrières en couture qui débutent dans le métier. Cela signifie aussi pour elles l’exécution des tâches ingrates, fastidieuses, et l’obtention d’un salaire moindre. Utiliser cette métaphore convient tout à fait pour désigner certaines catégories d’enseignants : les maîtres auxiliaires (désormais MA). En effet, les personnes engagées à ce titre sont bien souvent débutantes dans le métier, demeurent faiblement rémunérées, et constituent en quelque sorte des supplétifs de l’enseignement.
Le champ de l’observation est ici circonscrit à l’enseignement privé sous contrat d’association avec l’État, pour lequel les MA représentent un effectif de plusieurs milliers de personnes. La figure de la « sous-maîtresse » chère aux institutions privées du XIXe siècle semble encore bien vivante, bien qu’ignorée du grand public. Qualifiés « intermittents de l’enseignement » par Marie Delhestre, ces enseignants sont liés à l’institution par un contrat de travail à durée déterminée, qui pour certains d’entre eux est renouvelé d’années en années, avant une hypothétique titularisation. Au-delà de l’angoisse collective liée au caractère précaire des nouvelles formes de contrat de travail, la pérennité de ce lien appelle donc une réponse. Il s’agit de comprendre de quelle façon les MA sont conduits à renouer avec cette pratique de contrat éphémère à chaque rentrée scolaire. Pour quelles raisons n’abandonnent-ils pas cette activité au profit d’un emploi stable ? Quelle est la nature des liens qui s’établit au fil du temps ?
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Dubaï et Abou Dhabi : la naissance d’un emporium
par Raymond Woessner

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Depuis 1971 et l’indépendance des Émirats Arabes Unis (EAU), des bourgades comme Dubaï et Abou Dhabi sont apparues sur la carte du monde grâce à l’argent des hydrocarbures qui alimente l’action de dirigeants-hommes d’affaires prompts à saisir sinon à se créer des opportunités. À l’image de la pauvre biodiversité du désert du Rub al Khali et des maigres ressources d’un littoral inhospitalier, les ressources locales se ramenaient pourtant à fort peu d’éléments avant la découverte du gaz et du pétrole au début des années 1960. Mais nous pouvons affirmer que, depuis l’instauration de la souveraineté politique, un territoire se construit néanmoins de manière spectaculaire grâce à la mobilisation d’un certain nombre d’éléments, à la fois enracinés dans la culture locale et articulés avec les standards de la mondialisation.
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Enjeu et perspective extra-locale d’une monnaie complémentaire : le Vendéo
par Nehru Hattais et Nadia Taïbi

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Il existe une seule structure pour les monnaies locales et un seul système de fonctionnement. Le Vendéo fonctionne donc comme toutes les autres monnaies locales en France. On en décompte entre 45 et 50. Notre association n’a rien inventé, nous nous sommes contentés de reprendre ce que faisaient d’autres monnaies locales dans d’autres régions et départements et de l’appliquer sur le territoire vendéen.

S-D : De quand date l’apparition des monnaies locales en France ? Était-ce une manière de résister à l’emprise de la monnaie nationale et de l’État ?

N-H : La première a été mise en circulation en 1937 puis fut interdite. Le gouvernement de l’époque avait condamné les auteurs de cette monnaie pour usage de fausse monnaie. Dans les années 90 les monnaies locales sont revenues et au fil du temps un nombre conséquent s’en est créé. Mais il n’y a pas vraiment de combat anti-gouvernement ou de résistance politique.
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L’attachement, le lien, la ligature et l’emprise
par Emmanuel Diet

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Dans un monde où la révolution conservatrice, la mondialisation libérale, l’emprise numérique et les dérives dictatoriales des démocraties rencontrent les revendications communautaristes, les délires transhumanistes, et les violences intégristes, la question des relations entre les humains héritiers des totalitarismes ne peut se résoudre par quelque invocation aussi magique que moralisante du « vivre ensemble » ou les bondieuseries sur la « citoyenneté », la bienveillance, le bonheur ou l’empathie…
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Sociogenèse et usages de la figure du « beauf »
par Gérard Mauger

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Si la connaissance savante du monde social suppose une rupture avec la connaissance profane, elle doit néanmoins se donner pour objet cette sociologie spontanée, étudier son fonctionnement et ses instruments. Ce faisant, il ne s’agit pas de la réhabiliter et, par là même de discréditer la sociologie, mais d’inclure dans la connaissance savante du monde social la logique propre de la sociologie spontanée. Envisagée dans cette perspective, il me semble que la figure du « beauf » est à la connaissance profane ce qu’un « idéal-type » est à la connaissance savante. Le « beauf », personnage de bandes dessinées inventé par Cabu, est, en effet, une des allégories qui peuplent aujourd’hui les représentations profanes de l’espace social.
Pour en retracer la sociogenèse, j’évoquerai d’abord le renversement qui s’opère dans le champ intellectuel français dans la première moitié des années 1970 et, plus spécifiquement, les transformations qui interviennent alors dans le champ de la bande dessinée. J’essaierai ensuite de décrire le système d’oppositions qui définit la figure du « beauf ». On pourra alors ébaucher une analyse des usages qui en sont faits dans le champ politique.
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Le « cœur » du racisme : préjugé racial, persuasion morale et structures sociales
par Nicolas Martin-Breteau

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Depuis les Lumières, le concept de préjugé racial a en général reçu une triple définition. Le préjugé a premièrement été considéré comme un fait psychologique aux conséquences sociales. Par exemple, en 1925, le sociologue noir Kelly Miller affirmait que la ségrégation raciale était la conséquence du préjugé racial, c’est-à-dire « la matérialisation extérieure du sentiment intérieur à la race blanche ». Conformément à la représentation commune des phénomènes sociaux en termes psychologiques, cette définition considérait la mise en place et le maintien de l’hostilité d’une race à l’égard d’une autre comme un fait social dont la cause était ancrée dans la conscience individuelle et collective. Deuxièmement, le préjugé racial a été caractérisé comme une émotion irrationnelle. Jugement erroné car pré-conçu, le préjugé ne repose sur aucun examen rationnel et peut mener à la répulsion, à la peur, à la haine et à l’agressivité. Le préjugé est donc pre-judgment, jugement par précipitation, comme disait Descartes, dont la hâte précipite la chute dans l’erreur. Le préjugé est aussi un jugement engoncé dans ses fausses certitudes, malgré les preuves manifestes de sa fausseté.
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De l’usage des nœuds

Publié: 17 avril 2019 dans N23. Attaches

De l’usage des nœuds
par Odette Barbero

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Les nœuds évoquent la marine à voile, non seulement parce que la vitesse d’un bâtiment était calculée par une corde à nœuds mais aussi en raison de la multiplicité de leurs formes et donc de leurs usages spécifiques et de leurs noms. Tenant sous la tension sans se défaire et faciles à dénouer, certains d’entre eux sont utilisés dans d’autres domaines tel celui de la spéléologie. Mais tout nœud nécessite un matériau : fil, ficelle, corde et répond à une finalité pratique, décorative, symbolique, nuisible ou mortelle.
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Hors du monde, pour une autre éthique de l’attachement
par Anne Dalsuet

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Si « la terre est la quintessence même de la condition humaine », et la nature terrestre la seule où les hommes puissent se mouvoir et respirer sans artifice, qu’exprime ce projet de lui échapper ? Dans quelle mesure se soustraire à l’emprisonnement terrestre est-il possible et peut-il faire sens ? Ne s’agit-il pas de rompre les dernières attaches qui maintiennent encore l’homme parmi les êtres de la nature, d’échapper à la condition humaine en privilégiant des formes de vie artificielle et augmentée ? Les épreuves écologiques perçues trop longtemps comme des prophéties de Cassandre, auxquelles nous sommes à présent directement confrontés, doivent être urgemment reconsidérées. Elles requièrent de notre part un nouveau recensement : de quels outils culturels disposons-nous pour nous confronter à l’expérience effective des pertes écologiques, aux limites non négociables de notre planète, à la dérégulation généralisée qu’elles entraînent afin de faire face à la détresse du présent et, qui sait, espérer encore du cours de l’histoire ?
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