Playlist

Publié: 16 avril 2019 dans N23. Attaches

Playlist
par Roland Dérudet

The Limiñanas
« Shadow People » (Because Music)

Purs produits d’une culture rock établie dans un lycée à Perpignan, the Limiñanas sont l’exemple même d’un groupe de garage rock français à la stature internationale. Attachés à leur région comme à une doxa artistique exempte de frime et d’égo, Lionel et Marie sont la belle surprise musicale d’un genre redevenu underground, pour le meilleur…

« En me rapprochant de l’entrée, j’ai flippé
Flippé comme chaque année
Mais ce jour-là, le premier jour
C’était différent.
Y avait plusieurs bandes, des cadors, des mômes,
Des motos, des vespas,
Deux mobylettes bleues, un Lambretta
Et puis autour il y a des hippies, y a des mods,
des punks, et une jolie rockabilly
Au milieu de tout ça, je m’suis senti chez moi
Je ne serai plus la tête de turc de qui que ce soit »

(Le Premier Jour,
écrit et composé par Lionel Limiñana)

Dans la chanson « Le premier jour », Lionel Limiñana évoque en un talk over gainsbourien ses années de lycée à Perpignan à la fin des années quatre-vingt, lycée dans lequel il s’est senti pour la première fois de sa vie à sa place. Ou plutôt comme faisant partie intégrante et respectée de cette sous-culture rock qu’il ne quittera jamais. Nous sommes un certain nombre à avoir ressenti cette appartenance. Les Limiñanas (Lionel a rencontré celle qui deviendra sa compagne et sa partenaire musicale, Marie, dans ce même lycée) rendent hommage à ces bons génies auxquels ils restent intimement connectés et attachés, les « Shadow People » dont le nom a été inspiré par un film de science-fiction britannique de série Z…

Et de ces liens matriciels, Lionel Limiñana ne s’en est jamais défait. Ce fils de pied-noir espagnol installé dans le Roussillon a dès la fin du lycée fait tout ce qui était possible pour rester dans ce milieu, jouant dans bon nombre de groupes régionaux, ce guitariste devenant ainsi un multi-instrumentiste plus instinctif qu’académique (il joue entre autres dans le séminal groupe de surf garage perpignanais The Beach Bitches), avec ou sans Marie qui elle joue de la batterie. Avec elle, il organisera des concerts sur sa région. Il montera des magasins de disques spécialisés dans l’import de vinyles de pépites rock américaines et quand la conjoncture devint moins favorable finira disquaire à la FNAC, emploi alimentaire mais tout de même en relation avec la musique dont il ne démissionnera qu’il y a quelques années (on peut deviner quand, il ne s’est pas rasé depuis…). Dans la maison du couple à Cabestany où s’entassent des montagnes de vinyles et tout un bric-à-brac d’instruments, il bricole pendant un moment de liberté deux morceaux, « I’m Dead » et « Migas 2000 » deux fantaisies garage rock, avec orgues acides et guitares fuzz tout devant. Pour « Migas 2000 », une femme égrène d’une voix blanche et en français la recette d’un plat typiquement espagnol sur un fond de jerk ébouriffant très « Austin Powers ». Le musicien balance alors ces morceaux sur MySpace sous le nom gag « The Limiñanas » (il fut un temps à la fin des années 2000, une éternité déjà, on pouvait attirer l’attention des internautes et aussi des labels en utilisant ce site aujourd’hui inactif, Arctic Monkeys avaient été repérés ainsi) et est très vite contacté par le label de Chicago Trouble In Mind, spécialisé dans l’édition d’incongruités rock du monde entier. Label qui veut le signer et attend vite un album. Il fallut donc convaincre Marie de se remettre à la batterie et faire de ce gag un vrai groupe.

En 2010, le premier album du duo est donc édité et il est important de signaler que les deux musiciens sont alors au milieu de leur trentaine, âge on ne peut plus vénérable pour commencer dans le rock de façon professionnelle. La formule alliant jerks endiablés, ambiances sixties et textes absurdes interprétés (chantés ou en talk-over) par des voix invitées fonctionne parfaitement avec des titres comme « Je ne suis pas très drogue » qui fut timidement relayé par certaines radios, « Down Underground » (qui sera utilisé dans la série « Gossip Girl ») ou « Tigre du Bengale ». Ce qui suffit largement pour que les critiques qualifient leur musique de « néo-yéyé », qualificatif abhorré par le duo même si la musique française des années soixante, en particulier celle de Gainsbourg et des compositeurs de musique de films comme François de Roubaix est une vraie source d’inspiration pour eux. Deux autres albums « américains » suivent, « Crystal Anis » en 2012 et « Costa Blanca » en 2013 qui appliquent la même formule (on y trouvera l’ineffable « Votre côté yéyé m’emmerde »). Mais bien vite, les fans rencontrés après les concerts manifestent leur mécontentement de ne pas pouvoir trouver les disques en France. Il fallut alors le travail collaboratif avec le grand et inclassable musicien catalan et bonne fée (et donc l’un de ces Shadow Peope) Pascal Comelade pour l’album « Traité de guitares triolectiques (à l’usage des Portugaises ensablées) » en 2014 pour que les choses changent. Le fait que ce spécialiste du pas de côté poétique qui depuis plus de trente ans revisite la musique, du rock au tango, en utilisant une myriade d’instruments (dont le piano-jouet) enrôle ce guitariste fuzz et garage et cette batteuse roborative qui joue sans cymbales, mais avec tambourin est réjouissant en soi, et le résultat assez fascinant. La rencontre artistique et amicale avec Comelade eut aussi deux heureuses conséquences : Lionel Limiñana comprend qu’un album peut se construire comme un scénario de film, avec génériques de début et de fin, et surtout un fil conducteur (même si peu apparent pour le public) pour sa construction. Il appliquera désormais cette méthode de travail. Ensuite, cette fertile collaboration permettra aux Limiñanas de signer chez Because, le label français de Pascal Comelade (et de Charlotte Gainsbourg, Christine & the Queens et Metronomy) selon des conditions très enviables, dont le contrôle total du groupe sur le matériel publié et sur l’image. Notons que depuis, Comelade est un invité permanent sur les albums des Limiñanas et les rejoint parfois sur scène.

« Malamore » en 2016 a des allures de western méditerranéen, brûlé par le soleil de la Côte Vermeille et a des touches italiennes (son titre, bien sûr), mais aussi des effluves de B.O. d’Ennio Morricone. Des lignes de bouzouki transportent vers l’Orient, comme dans le moite « El Beach ». Enfin, on trouve un « featuring » prestigieux, celui du bassiste de Joy Division et de New Order, Peter Hook, qui vient placer son inimitable son sur « Garden Of Love », charmant duo avec Marie à la saveur nostalgique et new-wave. Hook qui ne tarit pas d’éloges sur le duo, comme bien de ses homologues anglo-saxons, comme Bobby Gillespie de Primal Scream ou Anton Newcombe du Brian Jonestown Massacre. C’est ce dernier qui les invitera à Berlin, dans son studio, pour enregistrer leur prochain album, « Shadow People » qui paraît début 2018. Pour l’occasion, le fantasque Américain met les deux mains à la pâte, chantant le presque gothique « Istanbul Is Sleepy » et plaçant ici et là lignes de mellotron et guitares. Si les chansons sont toutes nées à la maison, le séjour berlinois les a fortement colorées. Le son est en effet plus dur, plus robotique, plus basé sur les synthétiseurs et au final bien plus sombre comme si le ciel hivernal allemand avait teinté ces compositions d’acier. Mais pour autant, celles-ci sont assez stupéfiantes. Comme ce nouveau duo de Marie avec Peter Hook, le tubesque « The Gift », sans doute ce que les Limiñanas auront fait de plus pop, comme la chanson éponyme qui accueille l’actrice chanteuse Emmanuelle Seigner, laquelle fait ruisseler son aura de star sur cette chanson de Noël avec tambourin et glockenspiel (ce vibraphone très aigu au son féérique et nostalgique à la fois, très référencé sixties), et une méchante guitare wah wah aussi. La plus grande surprise vient de « Dimanche », drôle de titre au tempo martelé chanté par Bertrand Belin, l’un des auteurs-compositeurs français les plus intéressants du moment qui déclame de sa voix grave un texte où jaillit toute sa poésie minimaliste, et narrant de façon elliptique une relation compliquée. Et c’est une réussite totale, appuyée par un clip aux réminiscences Nouvelle Vague du meilleur goût, soulignant s’il le fallait la nature intrinsèquement française de cet univers, quand bien même l’inspiration principale vient des sixties américaines, des Stooges, des Sonics ou de Velvet Underground. Sous la protection de ces bienveillants Shadow People…

Aujourd’hui, Lionel et Marie Limiñana vivent de leur musique, leur cote d’amour est au beau fixe, les disques se vendent bien et il y a de plus en plus de monde aux concerts. Les voir en live est d’ailleurs une belle expérience. D’autant plus qu’ils refusent de reproduire à la note les enregistrements pour préférer une approche plus vivante avec les cinq musiciens et chanteurs qui les accompagnent. À quarante-cinq ans passés, cette reconnaissance tardive ne saurait bousculer leur esprit, et c’est sans doute grâce à leurs attaches si fermes à leur terroir méditerranéen d’origine et à ces valeurs rock établies dès le lycée qu’ils en sont arrivés là.

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